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Il est 17h50. La file d’attente  se forme à l’intérieur du théâtre de Montfavet près d’Avignon pour « Intérieur » de Claude Régy. Les intermittents s’adressent à la foule des spectateurs agglutinés dans le couloir. À Manuel Valls, ils envoient leur leitmotiv « Non merci!« . Le discours est en boucle depuis dix jours et sature visiblement le public. Puis, la consigne donnée par Claude Régy, metteur en scène âgé de 91 ans nous est communiqué: « à partir de maintenant, vous êtes priés de faire silence et d’entrer sans parler dans la salle ». Quelques minutes plus tard, une autre information nous est assignée : « Nous vous invitons dès que vous serez assis à vous serrer pour faire entrer le plus de spectateurs possible« . Dit autrement, le festival a besoin d’argent et nous demande son aide. Nous sommes quelques-uns à répondre, « Non merci ! ».

Cette anecdote me paraît symptomatique de ce festival qui, à bien des égards, aura joué une vision autoritaire, mercantile de l’art illustrant la crise qui traverse le métier de metteur en scène. En écoutant le débat entre Marie-José Malis et Thomas Ostermeier (tous deux programmés à Avignon), nous apprenons sa disparition inéluctable, faute d’auteurs qui n’acceptent plus que leur texte soit malmené, voire anéanti.

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En assistant pétrifié à « Intérieur » de Claude Régy, je me suis remémoré cette prédiction. En effet, le texte de Maurice Maeterlinck sort essoré d’une mise en scène alourdit par un jeu d’acteurs inspiré du théâtre No et où Claude Régy métamorphose le jeu de cette troupe japonaise en sanctuaire à la gloire de son esthétique théâtrale. Je refuse rapidement d’entrer en religion et attends patiemment de pouvoir sortir d’un théâtre qui m’oppresse.

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Lui n’impose rien à priori. Point de rituel à l’entrée du gymnase Aubanel. Juste, un filet qui sépare la scène et la salle et où sont projetées différentes séquences vidéos. Fabrice Murgia, metteur en scène Belge, est enfin adoubé par le In après avoir fait ses classes dans le OFF. « Notre peur de n’être » est librement inspiré d’un texte de Michel Serres, « Petite Poucette »,  manifeste joyeux et lucide sur la nouvelle génération née avec internet et baignée dans l’univers interactif des smarphones. Ici, la visée dynamique de Michel Serres est plongée dans la vision apeurée et dépressive de Fabrice Murgia qui dessine à gros traits le portrait d’un homme endeuillé, d’un fils cloitré dans l’univers du Net, d’une jeune femme en recherche de reconnaissance de ses compétences créatives dans les nouvelles technologies. Je suis rapidement saturé par un flot d’images au service d’un spectacle sans vision, autocentré sur des personnages qui, sous la caméra de Murgia, peinent à savoir où ils vont sur une scène de théâtre. Ici, la scénographie prend le pouvoir au service d’une esthétique téléguidée pour la télévision. Ainsi va le théâtre dirigé par un metteur en scène trouillard (la lettre lue à l’issue de la représentation est à ce titre éloquente.)…

La peur, encore elle, est au centre de la création de Marco Layera avec « La Imaginacion del futuro ». Ici, les derniers instants d’Allende sont retracés à gros traits d’humour et de cavalcades d’acteurs afin de projeter l’Histoire dans le contexte d’aujourd’hui. Ainsi, les ministres n’ont pour discours que ceux formatés pour la télévision ; ils prennent de la cocaïne volée dans la poche du Président ; font du théâtre participatif en forçant le public afin d’aider un jeune chilien en besoin d’éducation avant qu’il ne soit transpercé par une balle. Je ris à la pression exercée par une actrice envers un spectateur en le menaçant d’une fellation. Je ris quand Layera décrit Marine Le Pen sous des aspects scatologiques. Mais après quelques jours, le malaise s’installe. Qu’ai-je vu si ce n’est une approche binaire de l’Histoire où sans la déliquescence du système politique d’Allende, il n’y aurait pas eu la dictature de Pinochet. Ici, un metteur en scène découpe à grands traits les pages du livre d’Histoire pour produire un théâtre du chaos réactionnaire et finalement autoritaire : à ce jeu-là, Marco Layera prépare la venue d’un art révisionniste au service d’un pouvoir fasciste. Pas sûr qu’il apprécie ce raccourci futuriste et pourtant…

Une création ne mentionne plus la fonction de « metteur en scène » mais celle de « concepteur ». « An Old Monk » est la rencontre d’un auteur (Josse de Pauw) et d’un compositeur de jazz, Kris Deffort. À deux, ils ont conçu un spectacle déroutant et généreux sur le processus de vieillissement ou comment le jazz et la danse déjouent l’inéluctable (à savoir , s’assagir quand on la mécanique du corps ne suit plus). Ici, le jazz accueille le texte pour que la danse d’un « moine » (« monk ») plus tout à fait jeune dégage une énergie communicative vers les spectateurs. Tel un fluide qui se propage, je me surprends à bouger de mon siège comme si ma cinquantaine approchant se défilait par la grâce de ce quatuor. La « conception de ce spectacle »  célèbre une pensée florissante sur la régénération d’où jaillit un jazz résistant et fragile. Rien n’est sanctuarisé, ni revisité. La scénographie se limite à la projection de photographies de Josse de Pauw où sa silhouette d’homme nu se transforme en œuvre d’art pour déjouer les codes usés qui nourrissent notre regard sur la vieillesse.

Peu à peu, j’apprivoise son corps un peu tordu et me prends à rêver de poser ma tête sur son gros ventre pour y écouter le gargouillis jazz-band, métaphore d’une nouvelle civilisation où tout se réinvente par la magie des nouages créatifs.

Pascal Bély – Le Tadorne

Au Festival d’Avignon :
« Intérieur » de Maurice Maeterlinck par Claude Régy.
« Notre peur de n’être » de Fabrice Murgia.
« La imaginacion del futuro » de Marco Layera.
« And Old Monk » de Josse de Pauw et Kris Defoort.

La 6ème journée des Offinités du blog du Tadorne intitulée « Le grand écart du Off » nous a fait vivre un nouveau parcours sensible de spectateurs du OFF d’Avignon visant à articuler, par la pensée et par le corps, les relations entre théâtre et danse. Pour l’occasion, trois spectatrices (Franboise, Hélène, Estelle) ont inclus le groupe des Tadornes pensant, au départ, assister à une journée dédiée à la danse. Leur surprise fut totale lorsqu’elles comprirent que les Offinités plaçaient l’enjeu ailleurs. Précisément dans les mains, les pieds et les yeux de Sacha…

Sacha, 18 mois, nous a rejoints à 17h au Magic Mirror du village du Off, accompagné de ses parents et de ses grandes sœurs. Ses yeux reflètent l’émerveillement devant la piste centrale éclairée. Philippe Lafeuille, chorégraphe présent lors de chaque Offinité, l’invite comme spectateur de choix. En confiance, il évolue seul en tournoyant doucement. Le groupe des participants suit les consignes de Philippe et va peu à peu s’articuler autour du tout petit. Il tape dans ses mains – nous reprenons son geste. Le bal des spectateurs est ouvert. Il s’émerveille – nous également. Sa grâce va nous relier pendant 1h. Il sera omniprésent, fédérateur, liant, créatif et finira épuisé, couché sur le plancher.

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Quelque part, Sacha, sans le savoir, a joué le projet des Offinités. C’est une présence aléatoire qui invite les adultes à lâcher-prise et à travailler à partir de l’imprévisibilité. Il nous conduit à abandonner le langage, à porter l’attention sur les mouvements du corps et des gestes. Celui qui n’a pas encore la parole déjoue les classifications et les cloisonnements : théâtre ici, danse là. Avec Philippe, justement, chacun prononce un mot et lui associe un geste pour évoquer une expérience de spectateur. Il les relie en une farandole : « bonjour », « connard », « Shakespeare », « haine », « Utoya », « musique », « chaise », « noir », « peau », « confession », « liberté » ! C’est une chorégraphie de nos multiples ressentis : nous sommes captivés, amusés, ennuyés, exaspérés par le spectacle vivant, et nous lui tendons ce miroir. Les mots dévitalisés ne reprennent sens que lorsque le geste les accompagne.

Car la danse collective crée la relation, libère la créativité. Nous retrouvons une intuition sensorielle perdue depuis l’enfance, que la rencontre artistique fait éclater. Le plaisir collectif palpable nous positionne dans une énergie de groupe qui nous permet de réaliser, de fait, une sorte de danse-théâtre. D’unifier, à notre niveau, ces catégories.

Avant ce moment de grâce, nous avons vécu le parcours de la journée. Nous sommes partis de nos représentations : la farandole chez Pina Bausch, le cri chez Carolyn Carlson, le manque de grâce chez Juliette Binoche, Pietragala, sont tour à tour convoqués. Ces images vont nous suivre jusqu’à l’Espace Roseau, où nous assistons à «  Eileen Shakespeare » d’après Fabrice Melquiot, mis en scène par Laurent Rossini. La compagnie «  Cris pour habiter Exils » a fait un long voyage depuis la Nouvelle Calédonie. La comédienne Olivia Duchesne tour à tour frondeuse, militante, déterminée, nous fait osciller dans les époques. Elle questionne la condition féminine dans son intimité, sa place dans la famille ou dans la société. Le désir de création d’Eileen Shakespeare l’entrainera jusqu’à la folie. Le suivi de sa métamorphose est particulièrement émouvant. Quelque part, la mise en cause de son frère, William Shakespeare, nous apparaît comme une dénonciation du théâtre comme catégorie autonome. Même si des éléments méritent d’être travaillés dans la scénographie, nous sortons émus, les yeux cachés par nos lunettes de soleil pour réhabituer notre regard à la lumière.

Nous avons retrouvé le poids des cultures et des traditions dans «  Confessions » mis en scène par Sangbong Park, artiste coréen. Après le dépouillement nous découvrons la profusion. Technologies multiples, musique jouée en live par des musiciens, vidéo. Les reflets des deux comédiens cernent notre regard. Ils apparaissent comme corps dansants, exultant des mots crus. Leurs images nettes ou déformées métaphorisent leur état psychique. Ce sont des consciences perdues dans leurs désirs et leurs contraintes, qui mettent à nu leurs pulsions inavouables. Elles se fracassent, se disloquent, faisant apparaître la monstruosité en l’homme : «  Je hais donc je suis », «  Je suis né un Humain », « I am what I am ? ». Soudain la nouvelle Calédonie, l’Angleterre, se rejoignent et forment un nouveau territoire autour de la Corée : l’Asie semble confrontée à la même crise identitaire que celle qui frappe l’Occident. Elle pousse les individus oppressés par les cases à se réfugier dans des pulsions.

Nous touchons presque à la fin des Offinités et chaque journée nous met en mouvement sur la ville, dans les salles, dans les spectacles, dans la danse, ensemble, public connu ou inconnu.

Et si c’était cela, notre projet de société désirée pour demain ?

Recoller les morceaux dans une danse-théâtre qui apparaîtrait comme l’enfance de l’art…

Sylvie Lefrère – Sylvain Saint-Pierre – Tadornes.

« Le grand écart du OFF » dans le cadre des Offinités du Tadorne le 22 juillet 2014.
«  Eileen Shakespeare » d’après Fabrice Melquiot, mis en scène par Laurent Rossini à l’Espace Roseau, Avignon, à 10h45.
«  Confessions » mis en scène par Sangbong Park,au Théâtre des Halles, Avignon, à 14h.

Ce dimanche matin, le ciel est dégagé. Les animateurs du blog le Tadorne se préparent pour leur 5ème Offinité, rendez-vous régulier donné depuis le début du festival aux spectateurs désireux de vivre un parcours de spectacles, de retours créatifs, et d’un temps partagé de création avec le chorégraphe Philippe Lafeuille. À 17h, en public, au village du Off, il chorégraphie nos savoirs sensibles. Lors de nos Offinités, point de vision dogmatique sur la «culture» ; point de discours usés jusqu’à la corde….juste un mouvement, une énergie pour penser autrement la complexité de nos rapports singuliers à l’art. N’est-ce pas les prémices d’un art politique ?

Le roi se meurt8 - -® Ye Danquing

Nous débutons au Théâtre des Halles. Une troupe de jeunes artistes Chinois jouent «Le roi se meurt» d’après Ionesco, mis en scène par Alain Timar. Ils rafraîchissent notre vision sur le pouvoir. Les jouets pour enfants en plastique envahissent peu à peu le plateau : ne sont-ils pas les métaphores de nos outils démocratiques précieux et fragiles ? Le sceptre est une louche pour nous en faire avaler des kilos. Les armes sont des barres lumineuses bon marché. Les véhicules, des tricycles musicaux pour harmoniser nos déplacements. Tout est léger et factice. Nous rions devant cette représentation de notre société en déliquescence qui voudrait tout contrôler alors même que le pouvoir semble impuissant, parce que déconnecté du terrain. Avec leur énergie et leur réactivité, ces artistes de Shanghai nous donnent de la force. Avec leur groupe généreux et créatif, ils symbolisent le regard extérieur dont nous avons besoin pour abandonner les modèles mortifères et penser le mouvement du renouveau. Toutefois, la mise en scène d’Alain Timar peine à nous relier : certains d’entre nous en sortent revigorés tandis que d’autres s’interrogent. Que peut bien signifier cette manière enfantine de questionner le pouvoir au moment même où nos processus démocratiques s’effondrent ? Doit-on y voir une forme de cynisme et de déni sur l’impérieuse nécessité de changer de modèle en s’y incluant soi-même ?

À la sortie du spectacle, une rencontre incroyable avec une artiste nourrit nos convictions. Ce que nous pressentions s’avère porté par cette femme visionnaire. La veille, lors d’une rencontre sur le thème «  L’art, prémices du politique », Marie José Malis (directrice du théâtre de la Commune, CDN d’Aubervilliers) débattait avec  Olivier Py (directeur du Festival d’Avignon), Marie-José Mondzain (philosophe) et Xavier Fabre (architecte du cabinet Fabre/Speller).

La politique culturelle, exercice de pouvoir, est opposée à la culture politique, à la puissance courageuse de création. L’art est politique dans son esthétique comme le précise Marie-José Malis : « Il est autre chose que ce qui est. Il nous déplace , nous transforme le monde. Nous avons besoin de formes nouvelles et profondes. ». Actuellement, on observe une culture séparée de tout le reste dans notre société. Comment identifier une politique culturelle alors qu’elle est incluse dans un ministère de la communication ? Toute l’Europe est frappée par cette gestion.

Les élus réclament de la vision. Pour cela ils financent la construction de lieux trop souvent médiatisés qui coutent cher en fonctionnement.  Faut-il accepter ces conditions en convenant qu’elles ouvrent des possibles tout en posant une stratégie rusée ? Mais l’art, le geste artistique ne s’incluent pas nécessairement dans la ruse. Des gestes radicaux peuvent être choisis, comme ceux de la Coordination des intermittents et Précaires, qui doivent faire face à ceux qui ont le pouvoir et l’argent. La lutte des intermittents métaphorise la crise générale. Ils apportent par le « pour tous » (« ce que nous défendons, nous le défendons pour tous »), une autre manière d’aborder le corps social. Nous perdons le courage et la rigueur de nous exprimer sur l’essentiel. La politique actuelle se confronte à l’impossible, dans cette perte du sens démocratique.

En quittant cette magnifique entrevue, l’orage gronde sur Avignon et la foudre tombe à quelques mètres de nous. Mais ce déluge est  salvateur, car il a attiré un nombreux public au Majic Mirror. Il revient donc au chorégraphe Philippe Lafeuille de clôturer ce parcours en incluant au collectif de la journée, ceux venus se réfugier pour échapper au déluge (quelle métaphore !). Cette heureuse proximité entre spectateurs de tous horizons permet à une vingtaine de spectateurs inconnus de nous rejoindre pour exprimer en mouvement leur ressenti sur les spectacles.  Dehors c’est le chaos, mais nous sommes  tous réunis dans cet écrin, concentrés dans un lien éphémère et créatif magnifiquement crée par Philippe Lafeuille. Il perçoit en chacun de nous, un regard sensible sur l’art puis nous relie pour faire émerger une vision, symbolisée par une sculpture de groupe.

«  La culture c’est la règle, l’art c’est l’exception » disait Godart. Avec Philippe Lafeuille, nous nous autorisons la rupture de la règle pour vivre l’exception, le surgissement et être auteur du geste.

À Avignon, il y a des journées inimaginables…À nous de les transposer dans des ailleurs.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadorne.

Les Offinités du Tadorne du 10 au 24 juillet 2014 au Festival OFF.

En cette fin de journée au village du Off d’Avignon, nous sommes assis en cercle – chacun prend la parole. Une participante ose alors : « Je vous remercie parce que j’ai toujours pensé que le Festival d’Avignon, ça n’était pas pour moi. Dans ma famille, on m’a toujours fait penser que le Festival était réservé à une élite à laquelle je n’appartiens pas. Je n’y connais rien, je n’ai pas de culture. Et pourtant, aujourd’hui, je suis venue à Avignon, j’ai vu des spectacles du Off, j’ai dansé ici. Ça m’a libérée, nous avons fait tout ça ensemble. Alors merci. » L’image revient de son sourire et de son regard espiègle et enfantin, lorsqu’une heure plus tôt à 17h, nous sommes arrivés sous le chapiteau du Off, au Magic Miror. Ce n’est pas la première fois qu’une participante des Offinités manifeste son émotion et sa fierté au moment d’entrer dans ce lieu central du Off. Une heure durant, elle en prendra pleinement possession, accompagnée de son groupe, des Tadornes (Pascal Bély, Sylvie Lefrère, Sylvain Saint-Pierre, Bernard Gaurier) et du chorégraphe Philippe Lafeuille. Ce lieu et ce dispositif agissent alors comme des révélateurs.

Nous sommes le 18 juillet 2014. Il est 9h et nous ouvrons notre 5e Offinité consacrée au lien entre « art et lien social ». A cette occasion nous accueillons Hélène, Marie, Viviane, Alexandra, Pauline, Véronique, Claudine, Ophélie, Dorothée, Claire, Julle. Les premières images pour évoquer le lien entre art et lien social sont celles de la grimace de l’enfant créateur, du tatouage, d’une scène, d’une respiration, du street art, de la Statue de la Liberté, de la Belle et la Bête ou d’une danse africaine lors d’une sortie au Musée d’Orsay avec des enfants. On évoque aussi le frein, la méconnaissance, les stéréotypes…Finalement, nous avons tous l’intuition d’un lien étroit entre art, lien et travail social, alors même que tout tend, dans nos pratiques quotidiennes, à les cliver.

Deux pièces vont nourrir le mouvement de notre journée et de notre pensée : Tant’amati de la compagnie Erika Zueneli, puis Le Prochain Train de la compagnie Les Bandits de grand-moulin. Ces travaux ont pour point commun de présenter deux couples dévitalisés. Un homme, une femme, englués dans la répétition des mêmes gestes, automatiques, désinvestis par la pensée ou les affects. Ils sont pris dans une relation blanche qu’ils ne cherchent pas à colorer de vivant. Ce sont des hommes modernes d’une société désincarnée, dépolitisée, déshumanisée.

Par l’imagination, nous transposons ces relations dans le cadre professionnel du travail social : la bouilloire dans Tant’amati qui menace sans cesse de déborder ou d’exploser; la mécanique des gestes se relie à la déresponsabilisation collective, qui empêche toute décision d’être prise ; le huis-clos renvoie à ce qu’est devenu aujourd’hui le lien social. Travailler avec autrui, c’est former un couple avec la personne que l’on côtoie. Et parfois, la peur de l’Autre étouffe l’envie de l’aider, de l’accompagner comme dans Le prochain Train. Face à la difficulté du quotidien et à la monstruosité de la machine administrative, il peut être tentant de laisser filer la qualité relationnelle et la vitalité des premiers instants. De se retrouver comme une ombre à côté d’une autre ombre. Comment sortir de ce filet de peur ?

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En imaginant des contes à partir de nos associations d’idées et des pièces vues, nous allons tenter de revitaliser ces couples, de recoudre le tissu relationnel. Nous inventons ensuite des mouvements correspondant à ces histoires. Puis, avec Philippe Lafeuille, nous les avons mis en scène. Sous le chapiteau du Magic Miror, le groupe se métamorphose : nous formons des ponts au-dessus des fleuves. Si l’eau est agitée, elle se glisse dans les interstices de la contemplation – nous regardons alors l’horizon avec espérance. Nous passons sous les ponts, mains unies sur la statue de la Liberté que nous élevons vers le ciel : « Il faut faire voler vers le ciel la liberté ! La Liberté doit voler ! » nous dit Philippe. Par des fleurs-bulles, nous réanimons des corps dévitalisés qui se mettent alors à danser. En un mot, nous chorégraphions l’imaginaire pour constituer un corps poétique et politique.

Cette journée est une métaphore du lien « art, lien et travail social ». Elle a permis de déployer une « créativité à tous les étages » : par l’art, l’union est possible au sein d’un groupe dont les personnes ne se connaissaient pas à l’origine. Par l’art, nous pouvons être créatifs ; nous devons juste nous autoriser à l’être, avec confiance. L’art est une nécessité précisément parce que nous faisons face à des enjeux humains complexes, riches et puissants, qui exigent d’autres réponses que les gestes dévitalisés habituellement réalisés. Ces gestes inutiles qui menacent de tout scléroser.

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L’art, c’est la vision et le mouvement qui lui correspond.

L’art, c’est le dépassement de la peur qui recouvre le désir.

L’art, c’est le ré-enchantement du réel lorsque celui est une ombre.

Après cette journée, nous serons des travailleurs sociaux créatifs ou artistes, soucieux d’inventer de nouvelles relations par de nouveaux gestes.

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne.

« Art, lien et travail social » dans le cadre des Offinités du Tadorne, le 18 juillet 2014.
Premier conte
« Il était une fois, un pont. De chaque côté, un homme, une femme.
L’homme vient chercher l’inspiration: des images pour créer son futur spectacle, prendre l’air, chercher de la fluidité.
La femme, chargée de ses outils et de sa lassitude, vient réparer le pont. C’est une tailleuse de pierre.
Du haut de ce pont se dégage une vue magnifique sur le territoire: ils ont une vision globale de ce qui les entoure: les tourbillons du fleuve, les Alpilles, les Cévennes Sauvages…
Chacun dans ses occupations se dérangent: le bruit des pierres que l’on tape, les mouvements du danseur incongru. Ils sont dans une incompréhension réciproque.
Le danseur improvise une chorégraphie sur les rythmes donnés par les coups de marteau. Une chorégraphie énergique se mue en une danse lente et sensuelle lorsque la tailleuse de pierre s’adoucit, se temporise en créant un rythme permettant l’expression du corps.
Le mouvement est beau.
L’été suivant, un spectacle de danse avec une cinquantaine de danseurs de tous horizons se monte sur ce pont. Le spectacle est un écho de cette rencontre.
Sur l’affiche, se trouve l’homme, la femme qui l’observe et s’interroge: vais-je où n’y vais-je pas?
 
Deuxième conte
Il était une fois Dominique et Dominique. Dominique courait tout le temps, tout le temps, sans cesse, en perte de sens permanent.Il va rendre visite, pour une visite à domicile, à Dominique, qui est l’Autre, qui reste à la maison, qui est dévitalisé, qui rêve de voyage. Le téléphone sonne sans cesse. L’Autre reste inerte sur son canapé. Il manque d’épanouissement. Et tout d’un coup, des cris. Un enfant arrive, déguisé en indien. Il réussit à poser une plume sur la tête de Dominique. Dominique le regarde, se met à chanter. Dominique était sur le canapé, prend une autre plume et se met à danser. Ils dansent tous ensemble. A un moment, ils entendent frapper  à la fenêtre. Un cheval ailé apparaît et invite tout le monde sur son dos pour traverser l’Atlantique  afin de se percher sur le bras de la Statue de la Liberté et oublier ainsi toutes leurs colères et leurs frustrations.
 

Deux spectacles sur nos liens avec les Antilles, l’Afrique et l’Europe méritent d’être reliés même si un continent , celui des Festivals Off et In, les sépare…Deux approches pour entendre autrement l’histoire contemporaine, alors que le passé nous a clivé.

« Noir de boue et d’obus » de Chantal Loïal au Théâtre Golovine est probablement l’une des créations du Off qui m’a le plus interpellé. Le titre est déjà une éclaboussure. Comment la danse peut-elle inviter la poésie pour évoquer la guerre 14-18 des Antillais et classée trop vite par l’Histoire dans une case invisible? C’est à cette complexité que Chantal Loïal nous plonge avec subtilité, humour et détermination. Cette femme est au combat, celui qui vise à poser sur scène une histoire des corps qui, cent ans après, pourrait nous toucher et nous relier, car la « salle guerre » a durablement laissé dans nos mémoires des gueules cassées, des visages poilus, des corps tranchés.  Quatre danseurs dont un homme occupent avec force le plateau comme un grand livre ouvert où chaque page est une vision en mouvement vers une histoire universelle : ici les tranchées, là un défilé militaire (qui me donnerait presque envie de taper partout), plus loin une statue pour commémorer notre déculpabilisation collective, plus tard un combat sans vainqueurs…Et puis…Vient l’instant où la danse antillaise s’invite comme une résistante : le corps « culturel » n’abdique jamais. Cette danse du ventre me noue et me dénoue pour me chercher : «Que portes-tu en toi de cette guerre ? Qu’entends-tu quand, Marius, jeune antillais, décrit les provisions qu’il vient de recevoir ? ». J’entends la tranchée dans nos généalogies ; je ressens mes valeurs communes avec ces « ultramarins qui ont de l’audace » (beau titre au programme de la région Guadeloupe à Avignon) ; je me projette dans une magnifique vidéo où les silhouettes des corps au combat sont redessinées en blancs, tel un fleuve qui charrie toutes nos lâchetés du siècle dernier (comment ne pas y voir l’évocation de la Shoah ?).

Chantal Loïal a merveilleusement évité une danse pour une communauté : les mouchoirs bleu, blanc, rouge sont rassemblés par cet étonant quatuor (Louise Crivellaro, Mariama Diedhiou, Alseye Ndao, Julie Sicher), métaphore de notre unité nationale. Et quand vient l’image finale, je me retiens de me lever pour saluer cette danse qui décore les poilus noirs et blancs, pour une histoire métisse accueillant nos douleurs du jour. Les guerres de tranchées n’ont pas totalement disparu…

À l’opposé, la dernière création de Robyn Orlin m’a totalement laissé à côté. Ici, une troupe d’hommes, métaphore de l’Afrique du Sud dans toute sa splendeur : des blacks colorés sur scène, la chorégraphe en coulisses envoyant des textos plus ou moins habiles. Cette relation verticale me paraît suspecte. Malgré leur tentative au début du spectacle d’exclure les mauvais esprits de la salle, les danseurs ne réussissent pas à chasser le mien ! Avec leurs gros sabots (ici des claquettes),ils inspectent le public à plusieurs reprises. Cela pourrait être drôle d’autant plus que le théâtre est une cérémonie. Mais dans le cas présent, cela m’ennuie de subir leurs assauts et d’être embarqué dans un processus qui voit la troupe entrer en transe, en défilé de carnaval d’esprits joueurs et malins, métamorphosant les symboles. La cérémonie s’étire sans que ma position de spectateur soit en dynamique. Robyn Orlyn est obsédée par les mauvais esprits (Le Pen,Tintin…). Cela l’amuse de penser la politique de cette façon : il y aurait les bons et les mauvais. D’où me vient cette étrange sensation que ces danseurs sud-africains sont manipulés pour servir une vision dominante ? Les interventions par textos dégagent une impression de verticalité tout à fait désagréable. Les spectateurs sont mis en situation de célébrer une approche totalement binaire du racisme et des droits des sans-papiers. Cela me rappelle le scandaleux spectacle de Régine Chopinot, « Very Wetr !!  » , au Festival d’Avignon en 2012 où celle-ci était affublée d’un iPad face à des danseurs kanaks révérencieux célébrant Sa Majesté.

Chez Chantal Loïal, le public applaudit le salut final dansé » comme un hommage. Avec Robyn Orlin, le final dansé avec les spectateurs n’est qu’un mouvement de foule d’un concert pour célébrer un entre soi pour une pensée binaire.

Quitte à être tranché, je préfère les « ultramarins qui ont de l’audace » à la papesse de l’antiracisme finalement ennuyeux.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Noir de boue et d’obus » de Chantal Loïal au Théâtre Golovine.
« At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves… » de Robyn Orlin au Festival d’Avignon du 13 au 18 juillet 2014.

La rumeur entretenue par les critiques a eu le temps de se propager. « Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin serait donc trop long, inaudible, statique. Pourtant, le public est là. La metteuse en scène Marie-José Malis prend délicatement la parole : «Nous travaillons dans l’adversité. Cette salle est excluante, car si vous êtes en hauteur, vous n’entendrez pas bien.  Je vous invite à descendre. Les jeunes peuvent s’installer au tout premier rang ; ils nous donneront leur force».

Cinq comédiennes, cinq acteurs s’avancent chacun à leur tour, lentement. Ils nous regardent, les yeux emplis d’émotion. L’on croirait des messagers de la Grèce Antique, comme projetés sur la scène par la grâce de Marie-José Malis, poétesse d’un théâtre qui voit en chacun de nous un grand spectateur. Car la crise morale et politique sans précédent que nous vivons suppose des visionnaires courageux, capable de poser un acte artistique qui déjoue les facilités d’un théâtre devenu à bien des égards une machinerie industrielle qui ne célèbre plus la pensée. Car que voyons-nous beaucoup trop souvent : des formes qui s’essayent à entrer dans une modernité pour nous anesthésier.

Cette année, le festival piétine, car il empile les œuvres. Seuls les évènements autour de la lutte des intermittents font du bruit, mais semblent totalement déconnectés d’un art qui aurait pu amplifier son propos. “La pensée qui devait guérir les souffrances tombe malade à son tour» note Hölderlin. À cet instant précis, nous sommes quelques spectateurs à nous regarder. La gorge se noue peu à peu tandis que la langue d’Holderlin se déroule lentement et ouvre une vision. Nous cheminons et sommes mis dans un état de réflexion méditative. Les convictions des comédiens nous touchent comme des coups de poignard, car ce bilan de la Révolution française écrit entre 1797 et 1799 percute avec la folle déception des politiques publiques actuelles qui, parce qu’elles ne sont jamais vertueuses, nous mènent droit dans le mur tandis que des dogmes usés nous culpabilisent de ne pas les ressusciter. Nous ressentons chaque parole comme une meurtrissure. Nous souffrons d’entendre chaque phrase comme si le théâtre de Marie-José Malis nous libérait d’une oppression, celle d’un système excluant, celui d’une pensée de l’entre-soi.

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C’est alors que nous séchons nos larmes, car la joie nous envahit peu à peu. C’est indéfinissable, indescriptible. Il n’y a aucun gag sur scène, aucun rire dans la salle…et pourtant, chaque mot est pesé. Chaque adresse est posée.  Chaque phrase s’imprime dans notre corps par la grâce et la puissance de l’actrice Sylvia Etcheto qui entre dans notre mémoire pour y murmurer les mots, mais notre âme se noue pour mieux l’enserrer et la garder en tatouage. Quand elle s’avance, elle s’adresse à la part de conscience universelle nichée en nous.

C’est ainsi que Marie-José Malis nous invite avec élégance à entrer en métamorphose, dans une conscience collective. Celle d’être là, vraiment là. Nous jubilons peu à peu d’être considérés avec un propos moderne, où la pensée jaillit. Les comédiens sont là, humbles, dans des costumes sobres, mais mis en mouvement par un travail remarquable de la lumière (un jeu subtil d’éclairage de la salle, métaphore d’un dialogue continu entre l’utopie d’une révolution passée et le désir d’une métamorphose à venir que nous incarnons). Les acteurs ont besoin de nous, de chacun de nous. Nous sommes là pour eux, car ils sont là pour nous. Un ami me dira à l’issue de la représentation: « j’étais parti… j’aurai pu rester encore des heures. » Nous en sortons, avec le vertige, comme  au bord d’une falaise, vacillants mais debouts.

HYPERION -

Cet « Hypérion », nous l’aimons passionnément. Il déjoue la classification absurde entre théâtre classique ou contemporain. Il est, ou il n’est plus. La question est de savoir aujourd’hui comment un théâtre peut s’inscrire dans un processus temps et non nous figer dans un propos qui vise à le positionner tout puissant. « Hypérion » est un théâtre qui nous donne la liberté de choisir.

Certes, à l’image de l’état moral du pays, certains spectateurs prennent la fuite dés la première heure, d’autres s’éclipsent au moment où les mots sont les plus percutants. Mais il reste un collectif de spectateurs déterminés pour assister à l’explosion finale qui console nos larmes, célèbre l’avenir à écrire et nous autorise un cri intérieur. Celui qui réveille. Celui qui appelle la métamorphose pour un nouvel art politique, celui qui entrainerait la jeunesse dans un mouvement coordonné entre le collectif horizontal, l’utopie d’une écologie sociale et le sensible comme matière pour une vision du monde.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadorne.

« Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin, mise en scène de Marie-José Malis au Festival d’Avignon du 8 au 16 juillet 2014.

Nous le savons. Nous avons l’expérience. La semaine du 14 juillet voit arriver tous les amis, les amis d’amis, les connaissances qui « débarquent » au Festival d’Avignon. C’est alors que revient toujours la même question : «Que faut-il voir ? ». Alors, je questionne : « quel est ton projet ? ». Pourquoi venir à Avignon ? Est-ce seulement pour se divertir ? Ne sommes-nous pas fatigués de nous divertir, de faire diversion alors que le pays vit une crise morale et politique sans précédent ? Je ne pourrais pas être à Avignon sans projet. Cela me serait insupportable tant l’atmosphère hystérique  prend souvent le pas sur la question du climat : « que dit Avignon ? » , « que se passe-t-il ? » , « Où en sommes –nous ? », « que nous disent les artistes ? ». Depuis 2005, je vis pleinement Avignon avec le projet du Tadorne (ce blog de spectateurs qui pousse les cloisons pour tenter de sortir d’un entre soi de la pensée…). Cette année, le OFF soutient le projet des Offinités du Tadorne, parcours théâtral pour spectateurs qui s’engagent à vivre un processus créatif pour questionner leur positionnement.  C’est notre relation à l’art que nous interrogeons pour révéler ce que nous jouons, ce que nous désirons, ce que nous projetons pour une société en mouvement. C’est la raison pour laquelle, le chorégraphe Philippe Lafeuille nous accompagne en fin de parcours à relier nos visions pour une chorégraphie de spectateurs.

Alors que faut-il voir ?

J’imagine un parcours…

 D’abord avec vos enfants ou avec les enfants dans la salle :

  • « Montagne » à la Condition des Soies à 10h écrit par Aurélie Namur, mis en scène par Florence Bernad, vous entraînera dans un voyage initiatique. Comment deux êtres différents, un ours et une biche vont cheminer sur un territoire, en se fédérant par la confiance ? La danse de Mickaël Frappat oscille sur la scène couvrant les moindres espaces. Notre imaginaire scrute à travers les branchages et monte sur le mur d’escalade. La douceur du plateau enveloppe les spectateurs adultes et enfants dont les corps, tendus, droits, sont à l’écoute ».
  •  « Marche ou rêve » par la compagnie Lunatik (Espace Monclar à 10h30) vous offrira  une vision tournée vers le grandir. Deux comédiennes jouent avec les mots, en lien avec leurs chants rythmés. Elles sont l’enfant explorateur d’entrailles de bambous, chercheurs de trésor. Elles vont lutter contre vents et marées, en équilibre permanent entre réalité et rêve.

– Peut-être auriez-vous envie de commencer par de la danse. De la « belle danse » comme on n’en fait plus beaucoup, où l’élégance est un propos. Où le lien est une trajectoire ; où le soleil éclaire la noirceur d’un plateau provoquée par nos désirs d’en découdre avec l’inexplicable ; où 4 types se cherchent indéfiniment pour ne pas exploser et créer coute que coute le groupe, seul ensemble vecteur de sens. « Siwa-la Persistance rétinienne d’un Eden fantasmé » de Michel Kelemenis vous illuminera. Pour longtemps. C’est aux Hivernales, à 10H.

 Vous serez surpris de retrouver 4 autres types dans « Us-Band » de Samuel Mathieu aux Hivernales à 13h45 vous attendrons. C’est un beau coup de grâce, une danse généreuse, ouverte. C’est une respiration donnée part 4 hommes pour qui les gestes retrouvés de l’enfance sont autant d’actes héroïques.

 Vous aurez juste le temps de prendre « Le prochain train » d’Orah de Morcie au Théâtre Notre Dame à 14h35. Avec son écriture ciselée, Orah de Morcie nous permet d’entendre ce qu’il se joue, de saisir comment les outils de l’internet structurent durablement les relations et le regard que nous portons sur elles. « Le prochain train » est une belle métaphore d’un combat entre la poésie et l’outil, entre la complexité de l’humain et ce qu’elle est capable d’engendrer contre elle !

  Mais peut-être hésiterez-vous à prendre le train. Alors, « Rendez-vous gare de l’est » de Guillaume Vincent à la Condition des Soies d’Avignon à 14h25 suffira. L’œuvre est  magnifiquement interprétée par Emilie Incerti Formentini. Vous prendrez le train à grande vitesse d’une vie plongée dans les médicaments, dans la folie douce, celle de la maniaco-dépression.

 Vous aurez encore de l’énergie pour rester à la Condition des Soies et écouter Yves-Noël Genod  à 19h dans « Rester vivant, variations d’après Les fleurs du mal de Baudelaire». Et vous comprendrez pourquoi la poésie est un voyage intérieur, qu’elle s’adresse à votre corps, à votre peau. Qu’elle n’endort pas parce qu’elle éveille notre conscience sur la fragilité de l’immatérialité, patrimoine mondial de l’humanité. Yves-Noël Genod vous emmènera loin. Il est phare. Nous sommes des petits bateaux comme autant de lucioles dans la mer infinie où nos imaginaires échoueront sur les rives du théâtre.

Pascal Bély , Sylvie Lefrère – Sylvain Saint-Pierre- Le Tadorne

Lundi 14 juillet 2014, Festival d’Avignon. Pour cette nouvelle journée particulière vécue en compagnie de spectateurs du Festival, les Offinités du Tadorne, co-animées par Pascal Bély, Sylvie Lefrère, Sylvain Saint-Pierre et Bernard Gaurier, proposent de mettre en jeu la figure du spectateur passionné. Justement, la veille, dans le Festival dit « In », nous avons assisté à une pièce qui a nous a fortement imprégnés : la mise en scène d’Hypérion par Marie-José Malis. Cette pièce porte haut l’exigence artistique des acteurs et des spectateurs. Le roman de Hölderlin semble transformé pour l’occasion en opéra à une dizaine de voix déclamant une seule et unique parole. Essentielle, puissante, incandescente, portée par tout le corps, tendu, extrême.

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Les comédiens, face au public, l’apostrophent, l’interpellent, l’intégrant au processus réflexif. Pour Hölderlin, l’homme est cet être déchiré qui aspire à l’unité avec ses semblables, la Nature, ou Dieu. L’existence est ce cheminement entre plénitude et vide, présence au monde et absence du divin. Ce tiraillement est une violence, une plaie à vif. Mais être Homme, c’est précisément faire face à cette césure pour tenter de la colmater au nom d’un idéal : la Beauté. Ce théâtre, qui impose sa durée, porte en lui ce même mouvement : fracture avec l’instant présent et ouverture vers un possible dépassement. Si de nombreux spectateurs n’ont su saisir ce qui leur était offert, la qualité d’écoute et d’attention de ceux qui sont restés étaient à leur comble. Une belle image de « grands spectateurs », comme les souhaite Marie-José Malis, c’est-à-dire avides de beauté.

Le lundi au matin, nous étions donc encore fortement imprégnés des émotions de la veille pour aller à la rencontre d’autres spectateurs passionnés,  Claire, Vanessa, Guillaume, Jérôme, Gentiane. Nous avons débuté cette Offinité des affinités esthétiques, en interrogeant notre passion commune pour les arts vivants à partir d’une image marquante et d’un ressenti qui lui serait associé. Pippo Delbono, Angélica Liddell, Roméo Castellucci, Arthur Nauzyciel ou William Forsythe sont évoqués à tour de rôle. La simple mention d’une image prégnante fait ressurgir les ressentis : larmes, désirs, frissons, peur. Nous percevons alors que par la danse, le théâtre, le cirque ou toute autre performance artistique, nous avons tous, au moins une fois, été saisis par des visions sidérantes, qui ont marqué notre goût du spectacle. Ces visions au présent sont des instants suspendus. Ils ouvrent sur des territoires inconnus pour lesquels nous sentons bien que la rencontre artistique met en lien davantage qu’un simple divertissement ou un alibi culturel. Le paysage artistique français reste trop marqué par l’omnipotence de la culture au détriment des mots d’ordre de créativité et de générosité. Substituons à cette impasse des démarches horizontales, diagonales, qui seules peuvent être à la hauteur des enjeux politiques, esthétiques et humains.

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Ces images et ces gestes évoqués vont nous accompagner toute la journée, lors du visionnage d’un documentaire sur l’intermittence ou de deux pièces que nous avons vues : A l’approche du point B, de la Compagnie La Lanterne, et Oblomov, mis en scène par Dorian Rossel. Ces spectacles nous ont diversement marqués : émotions positives ou agacement, intérêt ou indifférence, éveil de l’esprit et des sens ou endormissement. Les échanges sont vifs et nous sentons bien qu’ils ne mènent nulle part, nous éloignant du processus initié par les Offinités.

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Nous retrouvons enfin Philippe Lafeuille qui a la tâche de dénouer nos gorges en reliant, par la chorégraphie, nos idées et nos ressentis, afin de nous constituer comme corps. Il réunit, au Magic Miror, sous le chapiteau du Off, le groupe de la journée avec des spectateurs présents pour l’occasion, ignorant tout du projet des Offinités. Nos perceptions du théâtre seront alors des éclats de gestes et parfois de voix. Des fragments de ressentis qui résument notre rapport au spectacle vivant : applaudissements silencieux ; allongements à même le sol à la manière d’un spectateur christique endormi ; écritures sur les nuages ; bulles flottantes d’idées qui s’envolent vers le ciel ; porte-cris qui résonnent encore, à l’heure qu’il est, sous le chapiteau ; guitares-héros rebelles ; poings rageusement fermés ; idées qui brillent sur la tête ; bras grands ouverts sur le cœur. Nos mots d’ordre sont bondissants comme des corps éruptifs : « strapontin », « intermittent », « performance », « désir », « coup de poing », « pourquoi ? ».

Revient alors à l’esprit cette phrase d’Hypérion, selon laquelle : « La pensée qui devrait guérir les souffrances tombe malade à son tour. » Triste caractéristique des périodes de crise, à la fin du 18e siècle comme aujourd’hui.

La danse, le théâtre….le spectacle vivant : ce miracle guérisseur de pensée malade, et par-là même de souffrances…qui nous place en-avant, en mouvement, tous ensembles

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne.

« Le Off des spectateurs passionnés » le 14 juillet 2014 dans le cadre des Offinités du Tadorne.

Prochains rendez-vous (inscription auprès de Pascal Bély au 06 82 83 94 19 ou par mail pascal.bely@free.fr):

Le 16 juillet, « le vrai OFF des manageurs et des chercheurs »: ils animent des équipes, bâtissent des projets, cherchent dans des univers complexes et s’inspirent des esthétiques théâtrales. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 18 juillet, « Le bel OFF du lien social »: enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, créateurs ….L’Humain est leur quotidien, l’art est leur outil pour donner voir de prés et de loin. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 20 juillet, « Spectateurs étrangers, spectateurs français: croisons nos regards ». Le OFF, premier festival de théâtre au monde, fera entendre une vision croisée de la création contemporaine française et étrangère. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 22 juillet, « Le grand écart du OFF »: les uns ne voient que du théâtre; les autres que de la danse. Et si on inversait? Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 24 juillet, « Le OFF est-il IN? »: les uns vont au In et au Off, les autres vont au Off et au In. Écoutons nos curiosités. Les cloisons sont étanches! Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.

Des adultes accroupis, repliés sur eux-mêmes, éloignés les uns des autres, mains fermées sur le visage. Debout, des enfants les observent. Ils s’avancent vers chacun d’eux, les prennent par la main et les mettent délicatement en relation. Ces adultes aveugles sont guidés par des enfants-lucioles. Ils forment à présent un cercle autour des petits qui, par ses mouvements de va-et-vient, miment une bouche souriante ou une respiration. C’est une danse. Une procession célébrant la joie retrouvée, sous forme de recherche d’eau. Elle devient frénétique, des cris retentissent. On entend la voix du chorégraphe Philippe Lafeuille : « Le groupe du bonheur regarde le soleil ! ». Le soleil, c’est l’autre groupe. Une enfant-ours avance à genoux, grognant, geignant, et entrainant avec elle une véritable meute qui figure la force du collectif.

« – C’est fou, s’exclame une participante… ! 

– Comment tu fais le fou-fou ? »

En réponse à cette réplique de Philippe, elle prend alors un voile qu’elle fixe sur sa taille, entame une danse traditionnelle, libérant une charge émotionnelle qui semble contenue depuis très longtemps. Cette libération tant attendue contamine l’ensemble : femme enceinte, personne âgée, bébé, enfants. Les mots de Philippe Lafeuille donnent à chacun des acteurs la force d’exister, là, sous ce chapiteau, au milieu des regards d’inconnus. La vulnérabilité, les blessures, visibles par endroits, s’inscrivent dans cette dynamique, comme chez cet enfant hyperactif devenu « petit poids sauteur » joyeux, ou chez cette femme, que la fatigue due à la chaleur et au ramadan n’empêche pas de danser, encore et encore. Dans les yeux, dans les gestes, avec force et intensité : « Nous existons ! »

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Nous sommes au Magic Miror, village du Festival Off d’Avignon, pour l’Offinité n°2. Cette nouvelle journée accueille des parents-enfants de la ville de Vitrolles, principalement des femmes avec leurs enfants de 2 à 10 ans. Elles sont accompagnées pour l’occasion des travailleurs sociaux, professionnels de la parentalité, qui les suivent au quotidien, réunis dans le réseau Vitrolles Réseau Familles. Des professionnels donc, mais aussi des bénévoles, tous immergés pour l’occasion dans le processus de la journée, qui consiste à vivre avec ces familles deux spectacles du Off ponctués de moments d’échanges. Avec l’équipe des Tadorne (Pascal Bély, Sylvie Lefrère, Sylvain Saint-Pierre), ils articulent leurs ressentis esthétiques et ce qu’ils vivent au quotidien.

Dès le matin, elles sont arrivées en Avignon chargées de soucis du quotidien et de sourires timides, mais aussi de sacs à dos remplis pour la journée. Elles, pour qui c’est le premier Festival et peut-être les premiers spectacles. Leurs yeux brillent déjà à l’idée de vivre cette journée, même si certains à cause du ramadan avaient eu une nuit courte.

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Sur le chemin conduisant au premier théâtre, les enfants ont les yeux grands ouverts et les mains tendues pour effleurer joyeusement les affiches ou saisir les tracts. Ils récoltent pour se souvenir, garder une trace. Deux petites filles portent le lourd catalogue du Off pour choisir à la maison avec leur grand mère et revenir ; déjà l’envie d’un retour…

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La montagne écrit par Aurélie Namur, mis en scène par Florence Bernad, va nous entrainer dans un voyage initiatique. Comment deux êtres différents, un ours et une biche, vont cheminer sur un territoire, en se fédérant par la confiance. La danse de Mickaël Frappat oscille sur la scène couvrant les moindres espaces. Notre imaginaire scrute à travers les branchages et monte sur le mur d’escalade. La douceur du plateau enveloppe les spectateurs adultes et enfants dont les corps, tendus, droits, sont à l’écoute. Alors que la pièce évoque un monde séparé en deux par l’autoroute A7, comment ne pas faire de lien avec ces spectateurs venus de Vitrolles, ville elle-même coupée en deux par cette voie rapide et longtemps clivée politiquement ?

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L’après midi, « Splatch » de la compagnie « Les déménageurs associés », va agir comme un rafraichissement. Les jeux aquatiques, tout en lâcher prise, conduisent les spectateurs sur une petite embarcation imaginaire, les faisant naviguer face à ces deux femmes clowns.

Tout au long de la journée jusqu’au moment avec Philippe Lafeuille, Tadornes, familles, professionnels de la parentalité, nous avons travaillé le geste comme sens et comme «soin» : prendre soin de l’autre, lui accorder de l’attention, s’associer à son mouvement propre, adoucir ses peines, lui faire éprouver de la joie.

Nous nous quittons les yeux brillants, en ayant le sentiment que cette journée est passée trop vite. Après la qualité intense de ce vécu, comme des enfants, nous voulons déjà recommencer, encore et encore.

Toutes les villes devraient créer des dynamiques comme celle ci pour sa population.

L’art vivant nous offre la possibilité de vivre ensemble, en créateurs.

L’art politique et intime dans un même mouvement.

Sylvie Lefrère – Sylvain Saint-Pierre  – Tadornes

« Parents, enfants, que voyons-nous ensemble? » a été présenté dans le cadre des Offinités du Tadorne le 12 juillet 2014. Prochains rendez-vous:

Le 14 juillet, « le OFF des spectateurs passionnés »: ils sont infatigables, engagés, explorateurs, curieux et le feront savoir. Rendez-vous à 9h à Utopia.
Le 16 juillet, « le vrai OFF des manageurs et des chercheurs »: ils animent des équipes, bâtissent des projets, cherchent dans des univers complexes et s’inspirent des esthétiques théâtrales. Rendez-vous à 9h au Village du Off.
Le 18 juillet, « Le bel OFF du lien social »: enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, créateurs ….L’Humain est leur quotidien, l’art est leur outil pour donner voir de prés et de loin. Rendez-vous à 9h au Village du Off.
Le 20 juillet, « Spectateurs étrangers, spectateurs français: croisons nos regards ». Le OFF, premier festival de théâtre au monde, fera entendre une vision croisée de la création contemporaine française et étrangère. Rendez-vous à 9h au Village du Off.
Le 22 juillet, « Le grand écart du OFF »: les uns ne voient que du théâtre; les autres que de la danse. Et si on inversait? Rendez-vous à 9h au Village du Off.
Le 24 juillet, « Le OFF est-il IN? »: les uns vont au In et au Off, les autres vont au Off et au In. Écoutons nos curiosités. Les cloisons sont étanches! Rendez-vous à 9h au Village du Off.

Depuis quelques années, seul le Festival Off permet de voir des œuvres en forte résonance avec le contexte: elles font lien entre les spectateurs et posent une parole, des gestes, une esthétique sur des enjeux qui finissent par nous dépasser. Deux pièces méritent d’être reliées même si le thème abordé pourrait les cloisonner.

« Le prochain train » d’Orah de Mortcie est « un conte sur nos liens à l’ère du numérique ». À première vue, traiter la question alors que nous ne sommes qu’au début de cette révolution est pour le moins risqué. Mais le pari est réussi. Vincent est ingénieur : il est l’un des créateurs du système qui permet aux «câbles de passer sous la manche»… « Tu es le créateur de l’internet » s’extasie Karine, embauchée pour inventer ses identités sur le web après le départ de sa femme. A priori, ces deux-là n’étaient pas faits pour se rencontrer. Vincent est certes un créateur, mais un utilisateur dépassé par les outils de l’internet. Entre la finalité des choses et leur appropriation, il y a tout un monde ! Or, le monde de Vincent, c’est la recherche. Happé par son ordinateur, il ne voit plus, ne comprend plus cette révolution numérique où de nouveaux liens s’élaborent. De son côté, Karine ne cherche pas. Elle s’applique à utiliser Facebook, Google, Twitter pour se perdre et se retrouver multiple, à plusieurs têtes et corps dans une poupée russe. Tout s’emboîte, mais rien ne relit. À force de « valider », elle ne sait plus très bien où est la vérité. Toute sa pensée est structurée, cloisonnée, par les multiples applications que lui offre aujourd’hui la révolution numérique. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons cette expression? Ce conte ne porte aucun jugement de valeur, bien au contraire. L’écriture ciselée d’Orah de Mortcie nous permet d’entendre ce qu’il se joue, de saisir comment les outils de l’internet structurent durablement les relations et le regard que nous portons sur elles.

« Le prochain train » est la métaphore d’un combat entre la poésie et l’outil, entre la complexité de l’humain et ce qu’elle est capable d’engendrer contre elle ! Ce paradoxe est mis en scène dans un espace scénique réduit, où les corps bougent peu (du bureau à la chambre !), où l’espace numérique semble infini, mais où le retour aux fondamentaux (incarnées par le rêve de l’enfance) parvient à s’imposer. Orah de Mortcie nous redonne le pouvoir de contempler le train fou de notre enfance dans lequel voyage notre  ultra moderne solitude.

« Rendez-vous gare de l’est » de Guillaume Vincent interprété par Emilie Incerti Formentini évoque le train à grande vitesse d’une vie plongée dans les médicaments, dans la folie douce, celle de la maniaco-dépression. Très vite, j’ai l’étrange sensation d’être porté par ses mots pour m’inclure dans une vie dont certains aspects ne sont pas sans rappeler nos souffrances actuelles. La manière dont Emilie Incerti Formentini se met en mouvement avec son corps quasi immobile en dit long sur le tourment intérieur qui la bouscule. Elles nous guident dans ses allers-retours entre l’hôpital, le travail, son couple et l’on est troublé par les porosités : l’hôpital fait famille, le couple s’hospitalise tandis que le boulot l’enferme dans la clinique du non-sens.

Je sors de ce spectacle essoré avec l’étrange sensation d’avoir croisé cette femme dans mon travail, dans les groupes, dans mon enfance.

Dans mon enfance…

Pascal Bély – Le Tadorne

« Le prochain train » d’Orah de Mortcie au Théâtre Note Dame d’Avignon à 14h35.
« Rendez-vous gare de l’est » de Guillaume Vincent à la Condition des Soies d’Avignon à 14h25.