Deux spectacles sur nos liens avec les Antilles, l’Afrique et l’Europe méritent d’être reliés même si un continent , celui des Festivals Off et In, les sépare…Deux approches pour entendre autrement l’histoire contemporaine, alors que le passé nous a clivé.

« Noir de boue et d’obus » de Chantal Loïal au Théâtre Golovine est probablement l’une des créations du Off qui m’a le plus interpellé. Le titre est déjà une éclaboussure. Comment la danse peut-elle inviter la poésie pour évoquer la guerre 14-18 des Antillais et classée trop vite par l’Histoire dans une case invisible? C’est à cette complexité que Chantal Loïal nous plonge avec subtilité, humour et détermination. Cette femme est au combat, celui qui vise à poser sur scène une histoire des corps qui, cent ans après, pourrait nous toucher et nous relier, car la « salle guerre » a durablement laissé dans nos mémoires des gueules cassées, des visages poilus, des corps tranchés.  Quatre danseurs dont un homme occupent avec force le plateau comme un grand livre ouvert où chaque page est une vision en mouvement vers une histoire universelle : ici les tranchées, là un défilé militaire (qui me donnerait presque envie de taper partout), plus loin une statue pour commémorer notre déculpabilisation collective, plus tard un combat sans vainqueurs…Et puis…Vient l’instant où la danse antillaise s’invite comme une résistante : le corps « culturel » n’abdique jamais. Cette danse du ventre me noue et me dénoue pour me chercher : «Que portes-tu en toi de cette guerre ? Qu’entends-tu quand, Marius, jeune antillais, décrit les provisions qu’il vient de recevoir ? ». J’entends la tranchée dans nos généalogies ; je ressens mes valeurs communes avec ces « ultramarins qui ont de l’audace » (beau titre au programme de la région Guadeloupe à Avignon) ; je me projette dans une magnifique vidéo où les silhouettes des corps au combat sont redessinées en blancs, tel un fleuve qui charrie toutes nos lâchetés du siècle dernier (comment ne pas y voir l’évocation de la Shoah ?).

Chantal Loïal a merveilleusement évité une danse pour une communauté : les mouchoirs bleu, blanc, rouge sont rassemblés par cet étonant quatuor (Louise Crivellaro, Mariama Diedhiou, Alseye Ndao, Julie Sicher), métaphore de notre unité nationale. Et quand vient l’image finale, je me retiens de me lever pour saluer cette danse qui décore les poilus noirs et blancs, pour une histoire métisse accueillant nos douleurs du jour. Les guerres de tranchées n’ont pas totalement disparu…

À l’opposé, la dernière création de Robyn Orlin m’a totalement laissé à côté. Ici, une troupe d’hommes, métaphore de l’Afrique du Sud dans toute sa splendeur : des blacks colorés sur scène, la chorégraphe en coulisses envoyant des textos plus ou moins habiles. Cette relation verticale me paraît suspecte. Malgré leur tentative au début du spectacle d’exclure les mauvais esprits de la salle, les danseurs ne réussissent pas à chasser le mien ! Avec leurs gros sabots (ici des claquettes),ils inspectent le public à plusieurs reprises. Cela pourrait être drôle d’autant plus que le théâtre est une cérémonie. Mais dans le cas présent, cela m’ennuie de subir leurs assauts et d’être embarqué dans un processus qui voit la troupe entrer en transe, en défilé de carnaval d’esprits joueurs et malins, métamorphosant les symboles. La cérémonie s’étire sans que ma position de spectateur soit en dynamique. Robyn Orlyn est obsédée par les mauvais esprits (Le Pen,Tintin…). Cela l’amuse de penser la politique de cette façon : il y aurait les bons et les mauvais. D’où me vient cette étrange sensation que ces danseurs sud-africains sont manipulés pour servir une vision dominante ? Les interventions par textos dégagent une impression de verticalité tout à fait désagréable. Les spectateurs sont mis en situation de célébrer une approche totalement binaire du racisme et des droits des sans-papiers. Cela me rappelle le scandaleux spectacle de Régine Chopinot, « Very Wetr !!  » , au Festival d’Avignon en 2012 où celle-ci était affublée d’un iPad face à des danseurs kanaks révérencieux célébrant Sa Majesté.

Chez Chantal Loïal, le public applaudit le salut final dansé » comme un hommage. Avec Robyn Orlin, le final dansé avec les spectateurs n’est qu’un mouvement de foule d’un concert pour célébrer un entre soi pour une pensée binaire.

Quitte à être tranché, je préfère les « ultramarins qui ont de l’audace » à la papesse de l’antiracisme finalement ennuyeux.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Noir de boue et d’obus » de Chantal Loïal au Théâtre Golovine.
« At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves… » de Robyn Orlin au Festival d’Avignon du 13 au 18 juillet 2014.

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