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« Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » (Shakespeare)

L’écriture pour le blog du Tadorne reste étroitement liée à nos parcours de vie. Aussi, depuis 2015, notre présence s’est ici inscrite en pointillé. C’est le temps qu’il nous a fallu pour repenser un projet global d’écriture dans un cadre en profonde évolution. Le Tadorne s’est toujours distingué par l’affirmation d’une parole libre, indépendante des circuits culturels, médiatiques, partisans. Une parole de mise en liens d’univers cloisonnés, le premier étant la séparation supposée spectateurs/auteurs qui structure encore largement le spectacle vivant. Dès lors, pourquoi 2015, et pourquoi cet éloignement vis-à-vis de l’écriture ?

L’année 2014 fut un tournant. C’est l’année de l’arrivée d’Olivier Py à la tête du festival d’Avignon. Une autre vision est proposée, aux antipodes du cheminement que nous poursuivions. À savoir, le retour d’un théâtre tout puissant où le texte supplante le corps, la quasi-disparition de la performance et où la religion catholique s’invite dans un Festival de Service Public. Malgré tout, nous retrouvons Marie-José Malis et son « Hypérion » pour une expérience théâtrale inoubliable. Au même moment, les Tadornes (Pascal Bély, Sylvain Saint-Pierre, Sylvie Lefrère, Bernard Gaurier) proposaient aux spectateurs un espace de parole inédit au Magic Circus du Festival OFF (« Les Offinités du Tadorne« ). Assisté du chorégraphe Philippe Lafeuille, huit parcours de spectateurs furent proposés où à partir d’un parcours de spectacles, nous exprimions en public, par la danse, nos visions et nos ressentis. L’expérience posait les fondements d’un projet à plus long terme. Mais nous étions inquiets. Le printemps 2014 avait laissé des traces. Depuis quelques années, Pascal Bély avait lancé plusieurs alertes concernant la situation du Théâtre du Merlan à Marseille. Entre temps, par corporatisme, les dirigeants culturels de la région furent appelés à boycotter le Tadorne. Des mails ont circulé jusqu’au Festival OFF pour exiger la fin des Offinités. Une crise de confiance s’installa entre le milieu culturel et nous-mêmes : dans l’incapacité de s’ouvrir à d’autre qu’à lui-même, il privilégie la caste à l’ouverture vers d’autres hors circuit (ici des créateurs de lien social). Malgré tout, après l’été 2014, nous poursuivions nos recherches et, nourris par les Offinités et nos expériences professionnelles dans le champ éducatif et social, nous proposions à Marie-José Malis, directrice du Centre Dramatique National d’Aubervilliers, le prototype « Dis-sème ».

Ce désenchantement prenait alors place dans le contexte général de la crise politique traversée par le pays. Les attentats à l’encontre de Charlie Hebdo, d’agents de l’État, de citoyens ou de communautés ciblés, auraient dû conduire les artistes et les acteurs culturels à assumer une responsabilité majeure : celle de la défense de la liberté d’expression, de l’irrévérence, l’affirmation de l’indépendance irréductible de l’art par rapport aux pressions religieuses et identitaires. Les menaces à l’encontre des pièces de Romeo Castellucci (« Sur le concept du visage du fils de Dieu ») et Rodrigo Garcia (« Golgota Picnic ») par des fondamentalistes catholiques auraient pu mettre en alerte aussi bien les artistes que les institutions culturelles. Hélas, une fois le slogan « Je suis Charlie » éculé, qu’avons-nous constaté ? Des programmations théâtrales, chorégraphiques, qui se succèdent comme si de rien n’était, une production mécanique hors contexte et hors-sol. Les rares courageux à se positionner se heurtant alors à des résistances inattendues (voir la programmation de «Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes » à Avignon cet été).

Dans le même temps, ce qu’il est convenu d’appeler la « crise migratoire », née des conflits régionaux (Irak-Syrie-Lybie) et des « Printemps Arabes », a suscité de nombreuses initiatives, remettant sur le devant de la scène la question de « l’Autre ». Mais « l’Autre » reste le plus souvent une fiction, un fantasme, masquant en réalité un « soi-même vu dans l’Autre », cf. l’édito d’Olivier Py lors du Festival d’Avignon. Depuis longtemps déjà, les scènes théâtrales sont conscientes de la coupure qui existe entre les acteurs et le terrain. Cet « Autre-migrant » rappelle alors les fractures internes au pays, sa difficile cohésion sociale, culturelle. Les scènes nationales et centres culturels nationaux savent bien qu’ils n’échappent pas à ce défi.

Nous avons alors assisté à l’émergence progressive d’une grille de lecture toute faite, clé en main, faisant de la question coloniale le point de départ et d’arrivée du problème. Outre le fait qu’il s’agisse là de la reprise de thèses énoncées par des associations souvent mises en cause pour leur radicalité (par exemple le Parti des Indigènes de la République), ce reflux d’un discours identitaire, communautaire, relativiste et racialiste, au moment même où le dépassement de soi est appelé, tout cela nous a stupéfaits. Si nous n’appelons pas à une « décolonisation des arts » mais bien plutôt à leur démocratisation, dans un cadre républicain, c’est parce que nous pensons que l’art est précisément ce lieu où l’identité vole en éclats, où une troupe chinoise peut ainsi jouer Le Roi se meurt de Ionesco que Pippo Delbono faire corps avec les migrants, où le soi et l’autre peuvent se fondre dans une expérience esthétique commune.

C’est ainsi que peu à peu, le fossé s’est creusé entre nos désirs de théâtre et la scène, entre nos visées républicaines et les box idéologies des professionnels des arts et de la culture (sorte de pack où tout est compris : l’indignation à répéter sur les réseaux sociaux, le slogan à marteler lors de toute tribune, la théorie sociologique que l’on se doit de répandre, le spectacle qu’il faut aller voir et enfin…les gens qu’il faut détester a priori). Là où le théâtre nous aidait à réduire nos fractures, il en créait de nouvelles, totalement inattendues (jusqu’à entendre lors d’une tribune au Festival d’Avignon en 2015 de la part d’Eva Doumbia que « l’esprit des lumières, l’esprit universaliste était destructeur » sans que cela émeuve qui que ce soit autour de la table).

Nous avons donc fui festivals, théâtres et débats pour nous réfugier là où la pensée globale est possible, là où la complexité a droit de cité, à savoir nos contextes professionnels. Nous y avons introduit tout ce que les créateurs nous ont appris et donnés : le goût du risque, la croyance en l’imprévu comme source de créativité, le désir indestructible d’inventer au lieu de suivre des chemins tout tracés, l’urgence de transmettre aux enfants et aux professionnels du lien social, la nécessité de créer, de jouer, de dessiner, de découper pour nourrir la pensée par l’imaginaire. Nous n’avons jamais abandonné le Tadorne jusqu’à écrire des textes pour reformuler aux professionnels en formation, ce que nous percevions de l’évolution de leurs processus de travail…Des textes Tadorne ! Les professionnels furent à chaque fois touchés d’être comparés à des créateurs, de voir leur projet relié à telle œuvre artistique, d’être inclus dans un processus artistique pour révéler leur créativité professionnelle, d’interpréter leur cheminement à partir d’œuvres théâtrales, chorégraphiques et plastiques.

Dans ce contexte, il nous est apparu nécessaire de revenir en scène, dans tous les sens. Disséminées çà et là, les sensibilités, les visions du monde que nous recherchons, sont appelées à se rencontrer, à entrer en réseaux, mais pour constituer un « Autre réseau social ». Dans une ère souvent qualifiée de « post-démocratie » où « le vrai est un moment du faux », processus démultiplié par Facebook, Twitter, il nous parait essentiel de trouver ou de créer ces nouvelles relations. C’est le sens que nous continuerons à donner au Blog du Tadorne, et que nous amplifierons. Ce réseau sera collaboratif, ouvert à tous (art, culture, soin, éducation, etc.), en perpétuelle évolution. Si le monde est une scène comme l’art représente la vie, nous continuerons à mettre partout en avant celles et ceux qui assument un « rôle-positionnement » plutôt qu’un « rôle-posture », des espaces de vérité plutôt que des simulacres.

En ce sens, le spectateur-acteur du Tadorne observera la vie moderne pour tenter d’en appréhender toute sa complexité, avec le désir d’entrainer avec lui les lecteurs qui se reconnaîtront dans ce projet.

Pascal Bély – Sylvain Saint-Pierre – Tadornes

Le dessin de Juin en une du dernier numéro de Charlie Hebdo fait déjà beaucoup parler et suscite les cris d’indignation habituels. Il est vrai que pris comme tel, le dessin suscite un choc qui peut confiner au malaise voire au malentendu. Pourtant, nous avons à nous essayer à une analyse pour dégager quelques enjeux, analyse qui contiendra sûrement des lacunes, mais qu’il faut prendre le risque d’écrire.

À l’image de la camionnette blanche aux yeux sombres, visage ossuaire, on peut craindre à l’accident en voyant l’image pour la première fois. Une sortie de route de la part des rescapés de l’équipe de Charlie, agitée par « la haine », celle de l’Islam,et le désir de « vengeance ».

Le journal serait ainsi en miroir avec ceux qui l’attaquent, que ce soit avec des balles réelles ou avec des prises de position plus ou moins étayées (d’Emmanuel Todd aux clameurs morales sur les réseaux sociaux) : « Ils l’ont bien cherché ! », « Faudra pas se plaindre ! »

En réalité, et toute la différence est là, la conduite artistique du dessin est parfaitement maîtrisée, ce qui empêche – bien entendu – toute horizontalité avec les intégristes.

Elle est d’abord maîtrisée du point de vue du droit. Le dessin peut être perçu comme choquant, offensant, blessant, mais non parce qu’il stigmatiserait des croyants, car au sens propre, ce n’est pas le cas. Il s’inscrit dans la lignée des oeuvres blasphématoires, qu’elles soient littéraires (de Molière à Baudelaire en passant par Voltaire ou d’autres) ou picturales (des gravures obscènes sous la Révolution française jusqu’aux caricatures du Prophète que le journal avait publiées en 2005). Or, le droit au blasphème constitue un droit fondamental, lié à la liberté d’expression et de conscience.

Ce qui est en cause avec ce dessin, et c’est écrit à dessein explicitement, est « l’islam » comme système de croyance, comme appareil idéologique qui pose des finalités pour ceux qui y adhèrent. Cela ne peut en aucun cas être assimilé à de l’incitation à la haine raciale (l’islam n’est pas une « race »), à de la diffamation (quiconque est libre d’interpréter un texte religieux et la loi civile n’a pas à se prononcer sur les interprétations des textes sacrés) ou à des menaces de troubles à l’ordre public (ce qui est très peu probable. Dans des démocraties libérales, on imagine mal des citoyens manifestant contre un dessin).

Quoi encore ? Certains affirment que ce dessin pourrait se trouver tel quel dans une revue, sur un site d’extrême droite. C’est à la fois juste et inexact. Oui, ce dessin pourrait très bien servir à étayer des théories xénophobes, discriminatoires. C’est pourquoi, un dessin, une oeuvre, polysémique par définition, ne peut être décontextualisée : en l’occurrence, le contexte est aussi bien celui d’un antiracisme historique chez Charlie Hebdo, que d’attentats commis, que cela plaise ou non, au nom de l’Islam. Dans la mesure où Charlie a toujours combattu tous les fanatismes religieux et politiques, cet argument n’en est pas un, sauf à considérer que l’Islam ne pourrait pas être l’objet de caricatures, ce qui serait une autre forme d’essentialisation.

Cette maîtrise du dessin du point de vue du droit renvoie à une démarche artistique elle-même maîtrisée. Il ne s’agit pas de dire si le dessin est bon ou mauvais, drôle ou pas, cela relève de la liberté du spectateur. Par contre, ce qui est en jeu dans une caricature blasphématoire est de condenser en une image forte une dénonciation virulente. C’est un cri d’alerte fait pour créer une onde de choc intellectuelle, culturelle et politique. Cette caricature a une visée pragmatique davantage qu’esthétique ; puisque la camionnette renverse les corps, ne renversera-t-elle pas tôt ou tard les fondements de notre liberté d’expression? D’ailleurs, pourquoi un(e) musulman(e) ne pourrait pas la trouver intéressante, drôle ? Pourquoi présupposer que le croyant, guidé par sa recherche spirituelle, serait nécessairement incapable de mesure? Pourquoi même ne pas penser que ce dessin est du côté d’un croyant éclairé, qui comprendrait parfaitement que lorsque les lois religieuses cherchent à interférer avec la vie publique, c’est une menace majeure pour les démocraties?

Cette image est un symptôme : celui d’une démocratie affaiblie par le reflux de l’intégrisme et par la faiblesse des défenses immunitaires politiques. Oui, les journalistes sont protégés par l’État, mais qu’en est-il de la défense intellectuelle, philosophique, culturelle ? Passée la marche du 11 janvier 2015, quels relais éducatifs, culturels, ont été posés comme actes politiques ? La recherche de la « paix éternelle » mentionnée dans le dessin n’est pas uniquement l’utopie millénariste des djihadistes. C’est aussi celle des démocraties libérales qui ne parviennent pas à penser une réponse culturelle, artistique, philosophique. La défaite de la pensée politique reliée au fondamentalisme religieux conduit tôt ou tard au sang et à la désolation.

N’évacuons aucune question. Cette « une » risque de déclencher davantage que de simples protestations morales et intellectuelles. Des vies sont en jeu, et pas seulement celles des journalistes de Charlie. Dès lors, le réflexe immédiat et peut-être compréhensible serait de s’en prendre à l’éclaireur. Qu’il se taise, qu’il ne jette pas d’huile sur le feu, la situation est tellement explosive par elle-même. Qu’il fasse preuve de « responsabilité » et accepte une forme d’auto-censure. Ne serait-ce pas alors la preuve même que ce dessin est nécessaire ? Un lanceur d’alerte qui met en danger sa vie et celle des autres en dénonçant les injustices est-il pour autant « irresponsable » ? Cette irresponsabilité ne serait-elle pas plutôt dans la distance mise entre lui et le pouvoir politique, inquiet de devoir se positionner sur ces questions sensibles ?

« Charlie est mort » beuglait l’un des frères Kouachi. Non Charlie est sur-vivant. Nos démocraties feraient bien de faire corps autour de ces artistes qui se sacrifient pour que nous puissions rire dans l’inconfort d’une paix qui n’aura bientôt plus rien d’éternel.

N’est-ce pas, spectateurs et citoyens ?

Sylvain Saint-Pierre / Pascal Bély – Tadornes.

Elle est sur scène, nous regarde, presque apeurée, alors que l’on cumule pas loin de vingt minutes de retard. Elle arpente le plateau avec ses gros cahiers à spirales. Elle s’arrête, nous fixe et reprend sa marche. Le public s’impatiente, elle cherche du regard à comprendre.

Nous apprenons très vite qu’elle ne dit pas, “la directrice du théâtre”, mais la “directrice de mon théâtre”. Nuance. Tentative: Olivier Py, directeur de Mon Festival d’Avignon. Il ne résisterait pas longtemps à cette nomination…

Elle est de noir vêtu, car sa discrétion est proportionnelle à l’indiscrétion des artistes! Elle est souffleuse dans un théâtre. Elle est une rescapée de la modernité, de la technique omniprésente, de l’acteur infaillible et tout-puissant. Elle murmure comme nous le faisions à l’école pour donner la solution magique à celui qui l’avait perdue. Elle recolle les morceaux d’une mémoire qui joue les troubles-fête parce que l’inconscient, le sentiment amoureux, finissent toujours par reprendre leurs droits. Elle est derrière chaque actrice, chaque acteur. Elle en a vu des nez de profil, des fesses et des coudes! Elle voit ce que nous ne verrons jamais. Voir de dos, comme une psychanalyste.

Ce soir, elle est là, face à nous, parce que Tiago Rodrigues l’a voulu. Elle a âprement négocié, amendé le scénario original afin qu’il ne soit pas un éloge de la nostalgie. Elle veut être moderne, de son temps, c’est-à-dire occuper le plateau par une présence. Elle va souffler aux acteurs le texte sur son propre rôle et faire confiance à Tiago Rodrigues pour la mettre en lumière en lui redonnant le rôle de sa vie: être la double absente. Elle arpente pendant plus de quatre-vingt-cinq minutes ce plateau fait de bois et de plantes: elle s’immisce dans le décor telle l’herbe résistante qui pousse dans le béton.

Tiago Rodrigues s’amuse à jongler avec ses théâtres à elle, va oser mettre en scène, mettre en corps, son métier de souffleuse. Pour cela, il ne se contente pas de réduire le souffle à donner la réplique quand le trou s’impose. Tiago Rodrigues nous invite dans ce trou où s’engouffre le souffle. Nous voici donc emporté dans un tourbillon de rôles et de textes où l’on ne sait plus qui souffle quoi et à qui, ni où situer la réalité par rapport à la fiction. Nous entrons peu à peu dans ce trou de mémoire où le vide invite toutes les images en même temps, où le complexe se substitue au linéaire pour ressentir le mouvement des mots et le sens du geste. En l’élargissant peu à peu, ce trou finit par me happer tant Tiago Rodrigues est un virtuose de la mise en scène: c’est notre mémoire théâtrale qu’il convoque, ce sont nos personnages de théâtre qu’il invite, c’est le spectateur dans les coulisses du quatrième mur qu’il fantasme. Il s’appuie sur un quintet de comédiens à la présence si délicate jusqu’à transformer notre souffleuse (Cristina Vidal) en marionnettiste de leur vie de théâtre.

Oui, “Sopro”, (souffle), est une oeuvre délicieuse, délicate. C’est une symphonie où les mots soufflés caressent notre mémoire.

Je l’imagine à mes côtés et me murmurer: “ne lâche pas, il n’y a rien à comprendre, perds ta mémoire, il n’y a que des souvenirs”…Il est presque minuit et me revient alors la seule photo de moi enfant où, lors du tournage d’un film, j’écoutais le souffle d’un coquillage. J’entendais ce que les autres ne pouvaient percevoir.

Ainsi naissait le spectateur.

Pascal Bély – Le Tadorne.

“Sopro” de Tiago Rodrigues au Festival d’Avignon du 7 au 16 juillet 2017.

 

Depuis un certain temps, l’écriture ne vient plus. Certes, je continue à voir des oeuvres, mais tout glisse. Cela n’imprègne plus. Parce que les imprégnants ont peut-être rendu leur tablier immaculé de sueur et de sang pour des habits plus présentables fabriqués par des programmateurs soucieux de bienséance.

Que se joue-t-il aujourd’hui dans nos théâtres?

Christoph Martaler est annoncé au Printemps des Comédiens à Montpellier. Ce metteur en scène Suisse-Allemand fait partie de ma scène intérieure depuis tant d’années…au temps lointain où le Festival d’Avignon osait déplacer le public vers un chaos à la fois intime et politique. À plusieurs reprises, il a déplacé mes objets perdus et métamorphosé ma quête d’émancipation.

Sentiments connus, visages mêlés » est sa dernière création, jouée à la Volksbühne, ce théâtre berlinois dirigé par Frank Kastorf (autre déménageur que j’irai voir au Festival d’Avignon). Mais la direction va changer. Chris Dercon, ex-patron de la Tate Modern de Londres (musée d’art contemporain) en sera le prochain dirigeant. Autant dire un autre monde , un « Nouveau Monde en marche », mais vers où?

J’y suis. Face à moi, un décor immense, haut et profond, métaphore d’un théâtre qui ose explorer ce que l’art bouscule du sol au plafond. Ce soir, cette œuvre est celle d’un homme de théâtre conscient que son art est dans l’absolu le langage de l’inconscient.

Ils sont donc treize, femmes et hommes, âgés et sans âges. Je ne sais plus. Là, n’est plus la Question. Ils sont nos personnages tout à la fois obsessionnels, décalés, malades et fous, tristement joyeux et joyeusement tristes. D’où viennent-ils donc avec leurs apparats de lumières, leurs habits de vieux, leurs démarches droites et courbaturées? Un homme en habit de technicien les sort un par un des coulisses. Il ne peut s’empêcher de transformer ses gestes techniques en mouvements dansés pour jouer avec les films d’emballage et la mécanique du chariot. Lui, c’est peut-être nous, masses populaires qui ne pensent peut-être qu’à çà : danser coute que coute pour ne pas être perdu…

Empaqueté comme des colis, enfermés dans des boîtes de Pandore, notre homme dévoile un par un nos personnages. Nous rions de les (de nous) voir ainsi. Ils ne disent pas grand-chose, tout juste esquissent-ils des pas de danse, de toutes les danses. Tout juste chantent-ils des airs connus et inconnus, nos chants intérieurs, nos vacarmes en sourdine et nos rengaines communes. Le moindre espace est dédié au théâtre. Coute que coute ! Il faut les voir faire œuvre de danse contemporaine sur un chariot comme si seul comptait l’espace mental pour se mouvoir! Il faut les voir se glisser sous un piano, fuir et revenir par une fenêtre comme si le théâtre, l’art, était notre seule échappatoire. Les grandes portes s’ouvrent et se ferment à mesure de leur entrée et de leur sortie : jamais je n’ai ressenti avec autant de force la coulisse comme notre trésor caché, celui de l’enfance perdue à jamais. Marthaler ouvre nos enfances et convoque tous nos personnages. Ils sont faits d’art et de corps. De corps et d’âme. L’art a une âme quand le silence creuse en nous ce qu’il faut d’espace pour que cela résonne. Mon corps en tremblerait presque, mon corps se lèverait presque pour pousser la chanson, celle que chantait une mère imaginaire pour calmer l’angoisse causée par le monde nouveau.

Je me glisserais bien dans le décor, jouer le 14ème personnage et, face au mur, refaire ma galerie de portraits, en murmurant « ma petite cantate » de Barbara.

Mais je m’égare. Je divague. Ils sont toujours là, face à moi. Il ne reste plus grand-chose de leur grand orchestre d’antan. Chacun, avec un bout d’instrument, tente de jouer une symphonie : et si c’était l’hymne européen mis en sourdine ? Ils sont là, m’accompagnent à prendre cet ascenseur dont il faut faire d’abord péter les plombs pour qu’il vous monte vers un paradis perdu réduit à un premier étage. L’ascenseur, rare objet de notre moderne solitude, n’ouvre que sur le vide : est-ce donc là la visée de nos politiques culturelles ?

Mais il faut y croire. Continuer à y croire, poursuivre notre quête, convoquer un ventilateur, se prendre pour Marylin et ressentir le souffle du théâtre sur le corps, le souffle de l’esprit critique sur la pensée.

Ils ne leur restent plus qu’à nous remercier, qu’à éteindre la lumière, et nous faire confiance : nous emportons ces « sentiments connus, ces visages mêlés » pour les reconvoquer quand le théâtre s’effacera au profit d’ «installations» sans âme, de vidéos sans profondeur de champ, de jeux sans acteur.

Pascal Bély – Le Tadorne

Sentiments connus, visages mêlés » de Christoph Marthaler au Printemps des Comédiens de Montpellier le 1er juillet 2017.

Aujourd’hui, première journée du « camp décolorial » des « racisés » prétendument victimes d’un racisme institutionnel venant d’une des démocraties sociales les plus interventionnistes et solidaires du monde, cette bonne vieille république française. Au point d’ailleurs que son Etat-providence est en faillite et surendetté, mais c’est un autre débat…Un camp décolonial  dont probablement les acteurs culturels prompts à décoloniser les arts ne trouveraient  rien à redire.

Suite à la lecture attentive des très nombreuses contributions sociologiques émérites (oxymore ?), qui invitent tout un chacun à distinguer : salafiste djihadiste, salafiste modérément djhiadiste, salafiste quiétiste mais qui aime les couteaux, salafiste quiétiste qui se contente de bâcher sa femme, salafiste post-moderne qui écoute du punk et boit des spritz en criant « No Futur« , burkini émancipateur et tentateur de luxure, burkini-sexy, burkini par-ci et par-là, je me demande si les mêmes vont pouvoir m’éclairer…Qui peut, de fait, participer à cette rencontre post-coloniale ? Par exemple, un blanc bronzé y a-t-il droit ? Un albinos sera-t-il exclu ? Le métis, mis au coin ? Nous manquons d’experts en blanchité ! Quelle degré de blancheur de peau produit la culpabilité ? Une chose me semble certaine : malgré sa couleur de peau, Jean-Mari(n)e Le Pen est invité(e) d’honneur…

Le même jour, La Cause Littéraire publie le dernier texte de Kamel Daoud, fort heureusement, revenu sur sa décision de cesser le journalisme. Quelle est la couleur de peau de Kamel Daoud ? C’est la couleur de la fatwa, qui le frappe depuis ses prises de position lors de l’affaire de Cologne. Fatwa de religieux, de sociologues, d’identitaires…

Si Kamel Daoud est l’un des grands écrivains de notre temps, c’est parce que la langue qu’il crée, ample et délicate, est au service d’une vision radicale du fait politique. Derrière celui-ci, il sonde l’âme des hommes, leur voracité, et l’attrait du mal. Comme Hannah Arendt en son temps, il interroge la force mystérieuse qui pousse les individus à la destruction : des autres, de soi. Dans ce cadre, il rencontre forcément le fascisme religieux, les hypocrites intellectuelles, les compromissions morales. D’Algérie, il déconstruit ainsi tous les discours de culpabilité post-coloniale en démontrant leur imposture. C’est un écrivain engagé, comme Philippe Lançon dans Charlie Hebdo peut l’être également.

Daoud et Lançon : les résistants humanistes que les collégiens étudieront dans 50 ans.

« Ce que j’ai écrit sur nos liens malades avec le désir, le corps et la femme, je le maintiens et le défends cependant. Ce que je pense de nos monstruosités « culturelles » est ce que je vis, par le cœur et le corps, depuis toujours. Je suis algérien, je vis en Algérie, et je n’accepte pas que l’on pense à ma place, en mon nom. Ni au nom d’un Dieu, ni au nom d’une capitale, ni au nom d’un Ancêtre. »

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

Lundi 18 juillet 2016, 11h. Je file vers le Festival d’Avignon. Sur l’autoroute, les panneaux lumineux indiquent, « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le service minimum de la communication d’entreprise pour une République réduite à un slogan. Arrivé sur le site « La région Midi-Pyrénées Languedoc Roussillon fait son cirque », un homme nous invite à 12h08 à faire une minute de silence en hommage aux assassinés de Nice. Des « professionnels de la profession » sont attablés. Ils ne se lèvent même pas. Service minimum.

Il est 14h30. Je suis à Vedène, pour la dernière création du metteur en scène polonais «Place des Héros» de Krystian Lupa. Il n’y a aucune protection policière aux abords du théâtre. Les agents d’accueil assurent un service minimum de sécurité. Dans le hall, je reconnais les journalistes de la presse institutionnalisée et de nombreux professionnels de la culture qui échangent sourires, tapes dans le dos et cartes de visite. J’observe et me questionne: comment s’interrogent-ils après l’attentat de Nice ? Que sont-ils prêts à oser, à lâcher, à transformer pour éviter le désastre ? Mais je n’entends que du refoulement : être au Festival d’Avignon, c’est ne penser qu’au Festival d’Avignon.

Il est 19h20. Le public ovationne les acteurs. Je quitte la salle. J’ai immédiatement une pensée pour Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo. Inlassablement depuis l’attentat de janvier 2015, il dessine, écrit, sur la menace islamiste, sur la montée des communautarismes, sur la faillite des partis politiques qui ne font plus de la laïcité, un projet rassembleur. Je pense à lui parce qu’il est seul. Il ne pourra pas compter sur les artistes pour l’accompagner. Dans ce festival qualifié par Olivier Py et la presse de «miroir du monde» où «l’enfer frappe», où «l’art contre la peur» «refuse de se taire face à la barbarie», je n’aurais pas entendu prononcer «menace islamiste», ni même Daesch. Par contre, j’ai subi un théâtre tout-puissant, des écrans vidéos omniprésents m’imposant 12 heures d’esthétisme prétentieux («2666» de Julien Gosselin), cinq heures interminables, dont un passage douteux sur les attentats du Bataclan avec Angelica Liddell (¿Qué haré yo con esta espada ? Que ferai-je, moi, de cette épée ?), deux heures hermétiques avec le Blitztheatregroup6 a.m. How to disappear completely»), deux heures trente autoritaires avec Anne-Cecile Vandelem (« Tristesses »). Que pouvais-je attendre de Krystian Lupa dans un tel contexte ? Qu’il s’empare de l’œuvre de Thomas Bernhard pour oser évoquer ce qui nous arrive. Peine perdue.

Rappel des faits. Le15 novembre1938, les Autrichiens acclament Hitler à Vienne sur la Place des Héros. Cinquante ans plus tard, Madame Schuster entend encore ces clameurs qui l’obligent à s’éloigner de Vienne. Après 10 ans d’exil forcé à Oxford, le professeur Schuster revient dans la capitale autrichienne. Mais les crises de sa femme ne se calment pas. Retour programmé à Oxford, mais quelques jours avant le départ, Joseph Schuster, juif viennois, se suicide en se jetant par la fenêtre qui donne sur la place des Héros.

La pièce en trois actes de Thomas Bernhard retrace la journée de son enterrement. Krystian Lupa nous oppresse peu à peu jusqu’à nous projeter dans la crise de la veuve. Cette oppression est d’autant plus forte que la scène est immense, le plafond est haut alors que les acteurs n’occupent jamais vraiment tout le plateau. Ils paraissent si petits et fragiles face à un public si imposant dans sa masse uniforme. Le premier acte s’étire en longueur : les deux femmes de ménage font…le ménage de leurs souvenirs, de ce qu’elles ont tant refoulé. C’est long, pesant, engourdissant, à l’image de la minutie avec laquelle Madame Zittel reproduit les gestes du professeur pour repasser impeccablement les chemises. Lupa plie et déplie le jeu des acteurs, soigne chaque déplacement. Je ressens le rapport de domination entre puissants et faibles. Sauf que Lupa s’ingénie à le renverser : la gouvernante gouverne…

Dans le deuxième acte, Krystian Lupa s’amuse encore et joue sur la résonance. Le frère du professeur suicidé fait un cours de sciences politiques à ses deux nièces. Des leçons entendues en longueur d’année sur les ondes où le cynisme se substitue aux approches transversales et pluridisciplinaires qui nous aideraient à comprendre la complexité des enjeux mondialisés. À chaque évocation du « Premier Ministre », le public rit en pensant à Manuel Valls. C’est un rire confortable qui ne vient rien bousculer. Alors que notre démocratie est menacée par Daesch, nous rions cyniquement…et regardons ailleurs. Lupa braque les projecteurs sur le public lorsqu’est évoqué l’antisémitisme des Européens.  Cette technique de culpabilisation a déjà été utilisée cette année dans « Les damnés », mise en scène par Ivo Van Hove. Elle est datée : avons-nous encore besoin d’être braqués pour nous sentir concernés ? Nous retrouvons ici la posture de bien des artistes et acteurs culturels qui tire les ficelles de la culpabilisation pour faire venir à lui le peuple…À cet instant, Krystian Lupa prend un sacré coup de vieux.

Le troisième acte voit la veuve réunir son beau monde pour le repas de début d’après-midi. L’enterrement vient de se dérouler. On parle de tout, de théâtre et de rien pendant que la clameur de la rue monte jusqu’à faire exploser les vitres du salon. Nous sommes au cœur de la crise de la veuve. Nous ne verrions donc pas le danger venir : l’extrême droite est là. Sauf que…nous le savons depuis 30 ans.

Le public peut bien se lever, ovationner la troupe, mais j’ose espérer que les spectateurs ne sont pas dupes : le danger est ailleurs. L’élite culturelle se lève, mais c’est elle qu’elle applaudit : Lupa vient conforter leur stratégie de diabolisation de l’extrême droite. Est-ce donc ça, le théâtre engagé voulu par Olivier Py pour cette 70ème édition du Festival ?

Le théâtre engagé en 2016 serait de penser et d’animer « La Place des Héros » à Avignon. Krystian Lupa ne l’imagine même pas. Il n’est d’ailleurs pas le seul parmi les artistes programmés cette année. À Avignon, se joue une société coupée en deux : intérieur et extérieur des remparts, public d’habitués et habitants des quartiers populaires laissés à la marge (qui se souci de la menace extrémiste qui pèse sur le quartier de la Reine-Jeanne à part un journaliste de Paris Match ?). Nous manquons d’une place commune pour créer du commun. Cette place serait l’intermédiaire entre la Cour d’Honneur et le quartier populaire de Monclar, là où les journalistes du Bondy Blog décrivent le désarroi d’une population abandonnée par le Festival. Sur cette place se jouerait un théâtre audacieux qui célébrerait les musulmans républicains qui font face au salafisme, les acteurs sociaux qui créent du lien avec l’art, les artistes engagés qui pratiquent l’art participatif. Cette place ferait entendre la clameur de tous les intermédiaires qui, jour après jour, tentent de relier à la République ce qui peut encore l’être.

Mais il n’y pas pas de place pour ces intermédiaires au Festival d’Avignon, ni dans la politique culturelle de la Présidence Hollande. J’ai encore le souvenir de ce que nous avions fait pour le OFF d’Avignon en 2014, où nous avions osé créer cette Place, sous un chapiteau, en invitant des spectateurs éloignés du Festival à vivre un parcours atypique se terminant par une création participative avec le chorégraphe Philippe Lafeuille. Cette place a été brutalement effacée par Emmanuel Serrafini, à l’époque directeur des Hivernales d’Avignon (écarté en janvier dernier pour malversations financières) et prétendant à la Présidence du OFF.

Cette place serait ce prototype que nous avions élaboré pour Marie-José Malis, Directrice du Théâtre National d’Aubervilliers. Proposition restée sans réponse.

Ce soir, je quitte Avignon. Je rêve à cette Place des Héros où Marianne la Républicaine accueillerait la Reine-Jeanne laïque. Une scène, pas loin, où l’on viendrait voir les comédiens.

Pascal Bély avec Sylvain Saint-Pierre – Le Tadorne.

Enfin ! Olivier Py, le Directeur du Festival d’Avignon, tient son spectacle contre le Front National qui accompagnera ses tribunes dans les journaux dès que le FN menacera à nouveau la ville ou la région. L’œuvre nous vient de Belgique. Le public l’acclame debout et la presse est dithyrambique. Le 13 juillet 2016, date où j’assiste à la représentation, Olivier Py reçoit Christian Estrosi, le Président de la Région PACA, pour une conférence de presse sur le plateau de la Cour du Palais des Papes. Étrange télescopage. Le pouvoir politique régional occupe la scène pour mener une opération de réhabilitation de la droite dure par le milieu culturel. Christian Estrosi, de l’ex-UMP, s’est retrouvé au second tour des élections face à Marion Maréchal Le Pen. Quelques semaines après sa victoire, il allongeait la subvention du Conseil Régional de 50 000 euros en faveur du Festival d’Avignon. Cette connivence entre le pouvoir et l’élite culturelle est un terreau qui fait progresser le FN car de cet argent donné, le peuple d’Avignon n’en verra probablement pas la couleur.

Notre héroïne est donc la metteuse en scène belge, Anne-Cecile Vandalem. En 2001, j’avais vu au Festival des Arts de Bruxelles, une belle œuvre, « Habitu(a)tion » où une famille incarnait les ravages de la mondialisation.

Avec « Tristesses », les théâtres vont pouvoir donner une touche « engagée » à leur programmation. Mais pourquoi ce spectacle m’a-t-il exaspéré jusqu’à envisager de quitter la salle ?

Il faut imaginer l’île, Tristesses, appartenant au Royaume du Danemark. Nous sommes en 2015. Il ne reste plus que huit habitants alors qu’elle en comptait des centaines du temps où les abattoirs fonctionnaient. Une vielle femme se pend autour du drapeau. Elle est la mère de la présidente du parti d’extrême droite et future première ministre. Le jour d’après, celle-ci se rend sur l’île après avoir exigé que l’on ne descende pas le corps. Nous entrons alors dans le cœur du réacteur idéologique et rhétorique de l’extrême droite. Les dialogues grincent comme des coups de ciseaux, les jeux d’acteurs sont moulés avec une extrême précision dans la caricature du peuple beauf. Ce spectacle nommé « musical » voit les musiciens déambuler pour incarner les fantômes des morts de l’île. Des maisons sont parsemées sur scène et donnent un caractère étouffant d’autant plus que plus de la moitié du spectacle est filmé à l’intérieur des habitations. Tout est léché, travaillé. Mais quelque chose m’effraie.

L’extrême précision à incarner le fascisme « moderne » sur une scène de théâtre finit par créer un dialogue entre les deux extrêmes. D’un côté la figure de l’extrême droite (jouée par Anne-Cécile Vandalem elle-même), de l’autre une metteuse en scène qui met en jeu sa supposée toute-puissance d’artiste pour combattre le mal.

L’extrême droite envisage de transformer l’île en studio de cinéma pour créer des films de propagande sur le grand remplacement. En symétrie, Anne-Cécile utilise à outrance la vidéo comme si le théâtre ne pouvait plus à lui tout seul explorer la complexité de la situation. Cette omniprésence de la vidéo change ma posture de spectateur : l’image m’empêche d’élaborer à partir de mes ressentis, je la suis, elle me pèse, m’impose. L’image oriente, verrouille. Une des protagonistes finit par crier à la présidente du parti : « ton discours m’enferme et je ne peux plus te répondre ».  Je pourrais clamer la même chose à Anne-Cecile Vandalem qui produit un théâtre-vidéo autoritaire, là où le théâtre seul serait bien incapable d’une telle « propagande » !

L’extrême droite caricature toute situation complexe : elle réduit les interactions au profit d’une vision unilatérale censée donner le pouvoir au peuple. Sur scène, chaque personnage est enfermé dans une caricature. Les rires du public accompagnent l’autoritarisme d’Anne-Cécile Vandalem : les sachants se moquent des ignorants. Peu à peu, l’étau se resserre sur scène, mais aussi dans la salle : il n’y pas d’autres échappatoires que la disparition des habitants (ils finissent par s’entretuer…scène grotesque et lourdingue). Cette disparition n’est pas sans évoquer la posture adoptée par les acteurs culturels pour qui le peuple est toujours ignorant de ce qu’il devrait savoir: autant le faire disparaître en ne le conviant plus dans les salles au profit d’un entre-soi éduqué!

Cette pièce signe la détestation du peuple qui vote FN. Elle incarne la toute-puissance du milieu culturel qui, faute d’être avec le peuple,  le fantasme. « Tristesses » est un fantasme assumé. Cette œuvre ne questionne rien, ne met rien en mouvement. Elle ne produit que deux heures de jugements. Elle offre une vision du peuple quasi monolithique alors qu’il est multiple, multidimensionnel. C’est un théâtre qui substitue aux valeurs de l’accompagnement, du soin, une approche descendante qui conforte le spectateur-sachant dans sa certitude qu’il est du bon côté.

Deux heures après ce spectacle, lors d’une file d’attente, j’évoque la pièce avec deux spectatrices venues de Paris. L’échange est vif jusqu’à la sentence finale : « Monsieur, le peuple a TF1, de quoi se plaint-il ? Que l’on nous laisse ARTE et le Festival d’Avignon !».

Me revient alors une phrase du philosophe Bernard Stiegler : « Il ne faut pas accuser 
les électeurs du Front national, mais en prendre soin, car prendre soin des électeurs du FN, c’est prendre soin de la société tout entière ».

Me revient alors les paroles de Jean Vilar qui évoquait le Théâtre National populaire de Jean Vilar : « La première des choses que nous devions faire, d’après notre cahier des charges au sein du TNP, c’était de faire venir dans notre salle non pas l’élite, non pas les gens fortunés, mais d’abord ceux qui peut-être se sont éloignés des questions artistiques, esthétiques, etc. Et surtout ne pas, et surtout faire en sorte que l’art ne soit pas considéré par certaines classes défavorisées, comme une chose qui ne leur appartient pas, mais au contraire, une chose qui leur appartient ».

Ce soir, le festival ne m’appartient plus.

Olivier Py et Christian Estrosi sauront-ils me le restituer ?

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Pascal Bély – Le Tadorne

 

Mercredi 13 juillet 2016. J’arrive au gymnase Aubanel pour «Tristesses» d’Anne-Cecile Vandalem. Une jeune femme, agent d’accueil, scrute mon sac pour «raison de sécurité». Or, je ressens de l’insécurité. Car je sais, qu’une fois le spectacle commencé, aucune force de l’ordre ne sera là pour sécuriser le lieu. Tandis que la pièce commence, une vision me traverse : un commando pourrait entrer dans la salle. Il n’y aurait aucune échappatoire. Cette image reviendra à plusieurs reprises.

Quelques heures plus tard, je fais part de ma crainte à un agent d’accueil d’un autre lieu. «Vous avez raison…nous-mêmes ne sommes pas rassurés et nous sommes interrogatifs sur le rôle que l’on nous fait jouer en fouillant vos sacs».

Au cours des trois journées passées à Avignon, je n’ai rencontré aucune force de l’ordre.

Vendredi 15 juillet 2016. A 12h19, tombe le communiqué de presse du Festival d’Avignon :

«Dans cette journée de deuil, nous réaffirmons qu’un spectateur est une femme, un homme, un enfant engagé, sa seule présence fait mentir les ténèbres. Être ensemble aujourd’hui est notre force. C’est un geste de résistance. Horatio dit à Hamlet « suspend ta douleur pour dire mon histoire ». Nous n’allons ni suspendre ni nier notre douleur, mais la dire sans interrompre la vie et notre solidarité avec les victimes. Nous allons dire encore l’histoire commune, la commune présence et l’espoir que nous nous donnons les uns aux autres. Face à ceux qui veulent imposer le silence, nous vous proposons non pas de faire une minute de silence, mais d’applaudir ensemble les forces de vie. Le Festival d’Avignon ».

Il n’est pas dit un mot sur la politique de sécurité du Festival. Dans ce communiqué, on mobilise une fois de plus les affects. Il faut y lire un clivage : une politique culturelle se pense (surtout pour réclamer son dû de subventions), mais non un politique liée à la sécurité. Il y a dans ce communiqué un déni insécurisant, une toute-puissance insupportable (l’histoire commune face au terrorisme…Mais de quelle histoire s’agit-il ?). Interroger l’insécurité dans un festival vous fait vite passer pour un paranoïaque, un réactionnaire, voire un homme de droite.

Il y a dans ce communiqué une justification : le festival d’Avignon continuera. Parce que les enjeux économiques sont trop forts, parce qu’il ne faut pas céder. Mais le Festival (à noter que le communiqué n’est pas signé par son directeur) ne dit pas un mot sur le climat: le temps de la sidération et du deuil permet–il d’aller au spectacle ? C’est un texte décontextualisé, écrit par des gens de « culture » (qui ne rate aucune occasion pour nous le faire savoir), mais qui pourtant manquent à leur mission première : sécuriser les lieux quand les spectateurs y sont enfermés.

Culture et sécurité ont toujours étaient liés. Soit le Festival sait qu’il ne peut sécuriser les lieux et choisi de nous vendre du rêve. Soit, il est sur le déni et fait preuve d’une incompétence inquiétante. Ce qui prouve aussi qu’entre le vide de ce communiqué et les réactions politiques après les attentats de Nice, il y a une défaite de la pensée partagée entre les acteurs culturels et nos dirigeants.

Être spectateur, c’est vouloir relier ce qui ne l’est pas ; c’est refuser qu’on lui impose un affect qui n’est pas le sien ; c’est s’interroger sur « le théâtre des opérations » parce qu’il y a toujours du théâtre même en période d’État d’Urgence.

Entre mercredi et aujourd’hui, il y a mon ressenti de spectateur, l’attentat de Nice et le communiqué du Festival : tout est lié, ce qui tend à prouver qu’Avignon ne peut –être déconnecté d’une politique globale.

C’est ce lien qu’il nous faut interroger parce que s’interroger fait partie de la culture pour une politique visant une histoire commune à réinventer.

Pascal Bély – Le Tadorne

Suis-je un spectateur demeuré ? Onze années d’écriture sur ce blog me conduisent aujourd’hui à poser cette question. Rien ne vient contredire cette affirmation tant ce que je vois sur scène à Marseille ou Avignon mobilise peu ma sensibilité, ma pensée, mon corps, mes visions et mes visées.

Une question tourne en boucle : pourquoi s’adresse-t-on au spectateur de cette façon ?

Première démonstration avec le jeune metteur en scène Thomas Jolly. Il est missionné par le Festival d’Avignon pour faire de la pédagogie sur le passé, l’histoire et les à-côtés de cette vénérable institution. Chaque jour, CultureBox, la télévision culturelle sur internet (filiale de FranceTelevisions), poste une vidéo du trublion. Le ton saccadé emprunté à Antoine de Caunes, les illustrations, le propos visent à faire comprendre les enjeux du spectacle vivant en imitant les codes des Youtubeurs. La télévision sur internet parle ainsi du théâtre et du cadre institutionnel qui l’accueille: c’est un produit qu’il s’agit de transformer pour le rendre compatible avec la communication virale. Ce que je questionne est l’adresse au spectateur. L’adresse, c’est ce qui fait politique. Qui a toujours fait politique. Ici, elle est réduite à une vulgaire pédagogie où la forme impose le fond. C’est une pédagogie qui mobilise la pulsion, celle qui nous donne l’impression immédiate de tout comprendre, mais qui masque tous les enjeux complexes des liens qui unissent le spectateur à l’art. Ici, le lien est réduit parce que l’adresse est infantilisante.

Pour que le spectateur comprenne, on doit s’adresser à lui comme s’il ne captait rien. Ainsi, cette vidéo métaphorise la représentation que ce font les acteurs culturels du peuple : « il ne sait rien, on va lui apprendre ». Cette adresse est datée, elle fait de la pédagogie séduisante pour des contenus réducteurs là où tant d’autres font de la pédagogie à partir des processus pour développer du sens. Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, dévoile ainsi sa stratégie : il y a le peuple et nous. Réduisons la distance grâce aux  outils d’aujourd’hui de la communication (ce qu’on appelle d’ailleurs la Culture Touch). Cette réduction est problématique, car cette fausse connivence est une honteuse prise de pouvoir: l’adresse ne sera plus politique parce qu’elle menacerait l’oligarchie culturelle.

Ce que Thomas Jolly joue, ce qu’Olivier Py autorise, le chorégraphe Jérôme Bel le met en scène dans « Gala » présenté lors du Festival de Marseille.  C’est un spectacle mêlant amateurs et professionnels de la danse. Ici, nous sommes au cœur de l’adresse. En chorégraphiant la relation de chacun et de tous à la danse, Jérôme Bel met en scène l’adresse du corps à ce qui fait société. Ici aussi, elle ne fait plus politique. Le groupe est habilement constitué : des vieux, des ados, des enfants, des blacks, des métis, des blancs, des handicapés, des femmes, des hommes…Toutes les communautés religieuses sont probablement là. Elle est donc là la République vue par les acteurs culturels, à savoir une somme de communautés qu’il faut séduire. Mais qu’est-ce qu’il peut bien faire politique dans ce spectacle bâclé ? Jérôme Bel dévoile, sous la forme d’un calendrier posé sur scène, les différents tableaux : solos, ballet, saluts, compagnie, …Chacun s’essaye à la danse et pose la brutalité de son mouvement : à savoir maladroit pour les amateurs, très justes pour les professionnels. Jérôme Bel juxtapose, mais ne relie rien. Ne métamorphose rien. Il pose l’adresse de chacun au public sans visée…juste un geste censé révéler ce que l’Autre dit de lui. C’est réducteur. Le groupe n’est là que pour créer de la chaîne, où imiter ce qui est proposé par l’un d’entre eux. Le protocole de création est probablement le même à Marseille, à Lyon ou à Brest. On fait fi du contexte de chacun et de l’environnement géopolitique. L’important est de se montrer au Youtubeur Jérôme Bel. L’adresse aux spectateurs est vide de sens : elle ne contient qu’une vision réduite de la relation de chacun à la danse. Ici, on imite. L’imitation est le propos. S’adresser, c’est imiter.

Dans « Gala », Jérôme Bel transforme l’adresse politique en une politique de l’offre où les applaudissements du public lors de chaque tableau sont autant de likes de contenus d’une page Facebook qui défilerait sous nos yeux. Comme Thomas Jolly, Jérôme Bel s’adresse à cette pulsion célébrée par les réseaux sociaux : me voir dans le geste de l’autre.

Nous sommes très loin d’une adresse où l’artiste me guiderait à retrouver cette puissance où je questionne le tout pour m’adresser au sens porté par chacun.

Pascal Bély – Le Tadorne

Première partie : Je suis Afropéen.

« Invasion ! ». C’est ainsi que le Théâtre National de La Criée de Marseille nomme le concept qui vise à inviter un seul artiste pendant plus d’une semaine. Premier décalage avec mes intentions : je vais au théâtre pour m’évader…La metteuse en scène Éva Doumbia a préféré transformer son invasion en Traversée. Les mots ont leur importance… Cela fait longtemps que je m’intéresse au travail d’Éva Doumbia. Notre dernière rencontre date du festival d’Avignon en 2013 où son spectacle « Afropéenne » à partir des textes de Léonara Miano m’avait enchanté. Son ode à la République vue par des femmes revendiquant leur africanité était un pur moment de rassemblement, d’union. Trois années plus tard, je suis serein à l’idée de la retrouver pour trois créations. J’ai assisté aux deux premières puis quitté La Criée avant la troisième.

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J’arrive à 19h, satisfait qu’une institution culturelle s’ouvre enfin aux écrivains des outre-mer et du continent africain, à un théâtre écrit, joué et mis en scène par des femmes. Le premier spectacle, « La vie sans fards (précédé de) Ségou » d’après Maryse Condé, est plutôt décevant. Le 7 avril 2015, Éva Doumbia regrettait dans Télérama que « le phrasé qu’on enseigne aux comédiens les sépare des quartiers populaires » : ce soir, je m’étonne du phrasé académique d’Édith Mérieau qui m’éloigne de l’écriture de Maryse Condé. Je ne suis pas issu des quartiers populaires, mais du monde ouvrier, et je reste à quai. Sans transition, la pièce bifurque pour nous raconter la vie de Maryse Condé. À l’opposé de la première partie, tout est limpide. Trop peut-être. La linéarité de la mise en scène me déconcerte, m’ennuie, trop sage, décalée au regard du parcours complexe de Maryse Condé. L’émission d’Apostrophes où elle fut invitée en 1984 sert de lien entre les deux parties. Bernard Pivot est à plusieurs reprises ridiculisé comme si son ignorance du parcours littéraire de Maryse Condé symbolisait les relents colonialistes d’un blanc qui peine à se projeter dans un art venu « d’ailleurs ». Mais ce soir, c’est à Éva Doumbia que revient la tâche de succéder à Bernard Pivot ! Pour l’instant, le théâtre Afropéen qu’elle revendique ne révolutionne pas les esthétiques conformistes du théâtre français…

Après une heure de pause, « Insulaires ou Seul limpossible pourra mapaiser » d’après Jamaïca Kincaid et Fabienne Kanor commence. Ici aussi, il y a deux parties. La première est un texte de Fabienne Kanor interprêté par Atsama Lafosse. Je décroche également. Le jeu est ampoulé, lourd, académique et peine à révéler la puissance supposée du texte de Fabienne Kanor. Je ne m’attends pas du tout à ce qui va suivre. Sans transition, l’actrice Maïmouna Coulibaly revêtue d’une tenue de carnaval rejoint Atsama Lafosse déguisée en touriste débarquant à Anitgua. Le contraste entre le désir du touriste de s’évader et l’invasion vécue par les indigènes est au cœur de l’écriture de Jamïca Kincaid. Sauf que très rapidement, je ressens un profond malaise. Maïmouna Coulibaly bute sur les mots, le ton devient agressif. Je suis colporté, sans transition, d’un jeu théâtral académique à une prise de pouvoir de la scène. Manifestement, la comédienne ne sait plus son texte. Improvise. M’insulte. Les phrases ne sont plus inscrites dans une littérature, mais bifurquent vers des effets de tribune. Des spectateurs lâchent des applaudissements tandis que d’autres, comme moi, sont consternés. J’ai envie de me lever, de stopper la pièce, pour revendiquer le respect. Mais je n’ose pas. J’aurais dû.

Les écueils de l’histoire (à savoir le lourd passé colonial de l’Europe et notamment de la France) s’essentialisent et me voilà englobé dans un tout où le blanc est coupable pour le restant de ses jours. Là où le théâtre afropéen d’Éva Doumbia revendique légitimement une visibilité, le propos de celui-ci se métamorphose en une équation linéaire : blanc = raciste. Ce passage sans transition de l’écueil à l’essence, de la faute à l’essentialisation, est un processus barbare, fasciste. Les mécanismes du pouvoir qui ont conduit aux graves errements de la colonisation se répètent ce soir, toute chose étant égale par ailleurs, sur une scène de théâtre : seule la couleur de peau change. À l’issue de la représentation, je quitte La Criée, totalement dépité.

Je cherche donc à comprendre. Comment un théâtre qui revendique sa place dans la République des idées et des arts, a-t-il pu tomber dans un tel obscurantisme? Avec d’autres artistes, Éva Doumbia revendique de « décoloniser les arts ». Elle a le soutien d’institutions culturelles prestigieuses (Le Centre Dramatique National de Haute Normandie dirigé par David Bobée qui nous avait déjà interpellé l’été dernier sur sa conception de la décolonisation, le Théâtre National de Chaillot à Paris, et bien d’autres). Mais comment décoloniser avec le même paradigme que celui qui a produit la colonisation, à savoir cette façon d’essentialiser à partir de la vision d’une partie (fût-elle dominante) alors que décoloniser suppose probablement de s’appuyer sur des lectures complexes pour que le tout soit plus que la somme des parties? Et si Éva Doumbia faisait confiance à une République laïque qu’il faut accompagner à se renouveller, plutôt qu’à une vision de notre société qui ne serait qu’une somme de communautés, chacune revendiquant sa légitimité sur le tout ? J’ai également été troublé par la manière dont Éva Doumbia évite les transitions entre les deux parties de ces pièces. Elle devrait pourtant les travailler. Car comme l’écrit Marie Darrieussecq dans le Charlie Hebdo du 30 mars 2016,  « Avec l’absence de transition, la logique d’un raisonnement est éludée au profit du montage. On passe d’une idée à l’autre sans justifier leur contact, et on les fait se contaminer, on mime ainsi une logique…Ça élude la complexité de la pensée et du monde ».

J’espère qu’Éva Doumbia retrouvera l’art de la transition, celui qui avait fait mouche dans «Afropéennes» : la transition entre elles et nous, entre elles et la République, entre elles et un théâtre de l’universel.

Pascal BélyLe Tadorne

Deuxième partie: Je suis Pippo Delbono

Depuis les attentats qui ont frappé à deux reprises la ville de Paris en 2015, il m’est difficile de retourner voir des spectacles vivants. Je me souviens que les jours qui suivirent les attaques de novembre, Roméo Castellucci présentait dans le cadre du Festival d’Automne, une performance fondée sur l’imitation de scènes d’urgence, « Le Metope del Partenone« . J’avais renoncé à m’y rendre. Lorsqu’une déflagration survient au coeur de l’existence, l’artifice devient insupportable. L’évènement exige au contraire un rapport interne fin et subtil entre la démarche artistique et le ressenti des spectateurs, afin de tisser des liens invisibles avec ce qui structure encore une humanité partagée.

À l’annonce de la venue de Pippo Delbono aux Bouffes du Nord pour un cycle de lectures musicales, je pense immédiatement aux chroniques que tient Philippe Lançon dans Charlie Hebdo; et notamment à cette phrase rédigée dans le numéro de cette semaine : « L’intelligence et la beauté font le vide – et le plein – dont nous avons besoin ».

Parmi les multiples commentaires qui nous assaillent au quotidien – les explications sociologiques, politiques, identitaires, économiques – subsiste toujours un point aveugle. Celui qui touche précisément à l’expérience esthétique. Cet enjeu a disparu des scènes, qu’elles soient politiques, médiatiques…et culturelles. Au lieu d’esthétiser l’angoissante équation du temps présent, on politise de façon binaire le spectacle vivant qui, dès lors, ne devient que la re-présentation de représentations politiques et médiatiques. L’écueil est alors de rejouer de façon travestie les revendications identitaires qu’on trouve déjà partout ailleurs…

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Or Pippo Delbono, tout comme Philippe Lançon, avance en poète pour penser le temps présent, et créer ainsi une communauté de sensible. Pour l’occasion, il transforme la lecture du texte de B.M. Koltès, « La Nuit juste avant les forêts », en un tissu complexe de résonances individuelles et collectives. Pippo se reconnaît en Koltès, poète français homosexuel, mort du sida, militant de la cause communiste, dont la relation à la mère semble cruciale. Je reconnais pour ma part dans la salle, l’artiste d’art contemporian Sophie Calle, et me remémore à cette occasion sa rencontre avec Pippo dans l’église des Célestins lors d’un précédent Festival d’Avignon, à l’occasion de son exposition sur sa mère à elle, Rachel, Monique. Pippo s’identifie également aux migrants évoqués par le fils de Koltès, qui arrivent par la mer en Europe et posent, de fait, la question de l’accueil, du don, et de l’identité. Structuré en trois temps, le spectacle intercale le texte de Koltès d’abord dans une lettre de son fils François à Pippo; ensuite d’un courrier de Koltès à sa mère.

Se noue ainsi de façon très subtile un rapport à la filiation et à la reconnaissance : l’incompréhension de la mère de la Koltès face au travail de son fils faisant écho à celle ressentie par la mère de Pippo. Comment ne pas voir jouer les signifiants : la mère méditerranéenne, symbole de cette Europe recroquevillée sur SES enfants qu’elle ne comprend même pas, et qui dès lors engloutit tous les autres ?

Accompagné d’un ami guitariste, Pippo Delbono donne voix et corps à l’échappée belle poétique de Koltès. Très rapidement, je décroche de la traduction projetée sur les murs sang des Bouffes du Nord, et me laisse emporter par le rythme de la voix, du souffle, des cris; par les mouvements et gestes, le regard de clown triste, l’agressivité mal contenue et la bonté perceptible.

On pleure beaucoup lorsqu’on assiste aux spectacles de Pippo Delbono et le plus souvent, sans savoir pourquoi. Ces larmes ne sont pas nécessairement synonymes de tristesse, de passion négative. Ce sont surtout l’expression d’une émotion intense, de celles qui accompagnent la rencontre intime avec un point de vérité personnelle, d’authenticité et de justesse. On pleure de joie à la redécouverte de ce qui devrait constituer l’essence des relations humaines; et de tristesse que ce ne soit pas plus souvent le cas. Qu’il faille l’expérience esthétique pour jouer ce rôle de révélateur.

« La Nuit juste avant les forêts » est un chant rimbaldien, un appel à la marginalité créatrice, assumée. Nulle assignation identitaire au « je », au « nous », au « tu ». C’est un espace ouvert au champ des possibles. L’ «absence de transition» dénoncée par Marie Darrieussecq dans le Charlie Hebdo du 30 mars 2016 ne conduit pas nécessairement à la barbarie. Si elle est pensée, elle peut également, écrit-elle : « être poétique et gorgée de significations».

La signification principale est de nous instituer comme corps commun, tissu d’émotions et de perceptions. La marginalité de ce fait n’a plus ni couleur ni culture, ni identité ni croyance, c’est avant tout une affaire de rapport au monde. De rapport aux normes, aux relations de pouvoir, de domination, de domestication.

De capacité à se reconnaître dans un cri.

Synonyme de liberté.

Sylvain Saint-Pierre- Tadorne