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Le blog du Tadorne aura dix ans dans quelques jours. Dix années passionnantes, rudes, sans concession, où je n’ai rien lâché sur mon désir d’être un spectateur émancipé du prêt à penser. Dix années où j’ai tenté un travail titanesque : alors que je n’avais aucune prédisposition pour écrire sur l’art, j’ai fait entendre des voix singulières de spectateurs, noyés dans la masse du « public ». Dix années où s’est installé progressivement un profond malentendu : assumer un regard critique sur l’art et son contexte expose, plus que je ne l’avais imaginé. Les artistes ont accueilli favorablement le positionnement du Tadorne. Les structures culturelles se sont méfiées de mes analyses qui visaient leur fonctionnement. Au mieux, elles m’ont très vite enfermé dans un espace possible de promotion de leur programmation (ce que j’ai toujours refusé). Au pire, elles m’ont cloué au pilori, notamment à Marseille, lorsque j’ai osé critiquer la dérive de la Scène Nationale du Merlan, dirigée à l’époque par Nathalie Marteau. Suite à un courrier adressé à ses collègues de la région, certains n’ont pas hésité à blacklister le blog. La liste serait trop longue de ceux qui ont bafoué le principe le plus élémentaire de la défense de la liberté d’expression pour protéger leurs petits intérêts municipaux.

Citons Émilie Robert qui, en tant que directrice d’un théâtre jeune public (Massalia) a, par pur réflexe corporatiste, mis fin au projet animé par mon cabinet de conseil liant la formation des professionnelles de la petite enfance à sa programmation, les privant d’accès à un lieu d’art. Citons Emmanuel Serafini, directeur des Hivernales d’Avignon qui, devenu vice-Président du OFF, s’est opposé à la reconduction pour 2015 des Offinités du Tadorne, espace innovant de médiation entre spectateurs et artistes du OFF que nous avons crées en 2009. La raison ? Mes articles sur le Merlan à Marseille !

Les dirigeants culturels n’intègrent pas pour eux l’art comme vecteur de transversalité, processus qui interroge le sens, qui remet en question l’ordre établi. Dès ses débuts, j’ai refusé d’enfermer le Tadorne dans une écriture spécialisée : j’ai puisé dans mes ressentis les ressorts pour évoquer la danse, le théâtre, les arts plastiques. Il m’a fallu décloisonner une démarche personnelle avec le projet de mon cabinet de conseil. Ce fut un long travail que de proposer à mes clients du Service Public et Associatif ce que le secteur culturel ne promeut pas : l’art autorise la pensée créative pour décloisonner un projet culturel, le travail social et les pratiques éducatives;  pour relier des dispositifs empilés ; pour élaborer un projet éducatif global à partir des pratiques artistiques des éducateurs, des enfants et des parents ; pour questionner les processus du management par la créativité ; pour interroger le projet global d’une institution.

Au cours de ces dix années, j’ai découvert qu’il n’existait pas de service public de la culture, au sens où l’entendait Jean Vilar, mais seulement des micros écosystèmes où l’on programme plus que l’on ne développe un rapport sensible à la population, où l’on utilise trop souvent l’argent public pour jouer au Monopoly. Est-ce normal que le taux de remplissage soit l’unique critère pour évaluer la mission de service public d’un lieu culturel? Pourquoi aucun dirigeant n’ose mettre en débat sa programmation passée, lui préférant des présentations de saison ennuyeuses et égocentrées ? Issu d’un milieu ouvrier, je ne comprends pas la disparition du vocable « populaire » dans le langage des dirigeants culturels au profit du maniement de concepts fumeux, dictés en position haute. Moins le secteur culturel va à la rencontre de la population, plus il le fantasme, plus il idéologise le débat, plus la posture de la bien-pensance prend le pas sur le positionnement.

C’est ainsi qu’il n’y a quasiment plus d’intellectuels pour nous aider à repenser un Service Public de la Culture. Avec qui Fleur Pellerin pourrait-elle débattre aujourd’hui ? Elle leur préfère des médiateurs (voir le dernier conflit social à Radio France) tant le fossé est immense entre ces manageurs culturels gestionnaires et ceux qui font la culture (ici les salariés, ailleurs les artistes et les spectateurs). Il y a donc urgence à réduire les fractures tant notre idéalisme républicain ne tient plus ses promesses.

Ainsi, pas à pas, modestement, avec quelques amis spectateurs, des artistes et des professionnels gravitant autour des relations humaines, nous avons au cours de ces dix années co-construit des projets, des actions transversales pour que l’art nous aide à penser et agir autrement dans la complexité. Nous n’avons jamais abandonné notre idéal d’émancipation et allons poursuivre cette aventure.

Autrement.

« Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet (…) Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions (…) Tout ce qu’ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n’y a de caractères ineffaçables que ceux qu’imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. »

Jean-Jacques Rousseau- « Emile ou de l’éducation »- (1762).

Pascal Bély – Le Tadorne.

Le désir n’y est pas. Depuis le 7 janvier 2015, mon engagement pour le théâtre a perdu de sa superbe. En période « normale », la vie culturelle marseillaise est souvent terne. Depuis quelques semaines, elle me paraît anecdotique, comme si l’art était réduit à des chiffres de fréquentation et ne trouvait sa légitimité que dans un rapport publié en 2013, vantant la contribution du secteur culturel à la bonne santé de l’économie française.

Depuis le 7 janvier 2015, ma relation à l’art s’est déplacée vers les processus complexes de la liberté d’expression. Je ne me reconnais plus, pour l’instant,  dans celle revendiquée par les artistes, trop liée aux lois du marché et dépendante du réseau de l’entre soi. Comme me le faisait remarquer Romain à propos des attentats : « la réalité a dépassé la fiction ». Cette liberté, je l’ai ressentie quand des millions de Français ont tendu un crayon comme seule réponse. J’y ai vu un symbole pour que s’invite, enfin, le temps du sens. J’y ai perçu un geste de revendication pour que l’art (ici celui de la caricature) puisse nous relier et qu’il s’inscrive dans le sens de nos actes quotidiens. Ce geste a étouffé la parole d’acteurs culturels toujours prompts à nous faire la leçon sur la fonction de l’art, réduite dans un rapport condescendant entre ceux qui « savent » et ceux qui devraient ne rien « rater » de ce qu’il leur est si « gentiment » proposé. Le sens de ce crayon est allé bien au-delà de notre douleur collective. Pendant un court instant, ce crayon a effacé avec sa gomme, notre égocentrisme tant célébré par les réseaux sociaux et certains artistes qui occupent le plateau comme d’autres coupent la parole pour avoir le dernier mot.  Cette douleur collective est allée bien au-delà d’un entre-soi culturel qui se croit encore visionnaire parce qu’il tire les ficelles de la programmation artistique. Le sens a émergé dans ce nouage créatif entre douleur personnelle, art et liberté d’expression pour venir nourrir nos visions asséchées par des spécialistes qui pensent dans un rapport vertical, l’interaction avec le peuple.

Inutile ici de revenir sur les créations théâtrales vues à Marseille depuis le 7 janvier. Toutes ennuyeuses, déplacées, sans vision. Ce que je ressens est au mieux confus, au pire vissé à une approche verticale d’une représentation du monde (probablement inspirée d’un dogme mélanchonien, très en vogue dans le monde artistique). Ce théâtre de l’offre vissé aux années quatre-vingt ne peut rencontrer ma demande d’un art plus interactif, propice à m’accompagner dans ma réflexion sur la complexité. Comment analyser autrement notre modèle sociétal après les attentats ? Comment repenser la laïcité comme paradigme majeur pour créer de nouvelles solidarités collectives ? De tout cela, le monde artistique n’en dit rien :  a-t-il seulement effleuré le sujet ? Les gestes de la chorégraphe Maguy Marin manquent cruellement, tout comme les répliques salvatrices du théâtre de chair et de sang des metteurs en scène Pippo Delbono et Angélica Liddell.

Comme consultant, je pars avec ma valise, remplie de livres d’art et de programmes de théâtres. Elle m’accompagne dans tous mes déplacements. Je pose tout sur la table. Aux professionnels du travail social, de l’éducation, de la culture, du sport, de la toute petite enfance, d’évoquer leurs désirs de projet en reliant leur contexte aux visions de Picasso, Matta, Miro, Bagouet, Preljocaj, Forsythe. À eux de parcourir les programmes culturels, de les déconstruire,  pour nous proposer leur festival de la créativité, leur festival « des arts en mouvement », leur projet artistique global pour relier l’art et les citoyens. À eux d’écrire sur leur dynamique de changement et de proposer un article pour Charlie Hebdo. À eux de proposer un art participatif capable de faire dialoguer leurs visions et les visées du management. À eux de créer leurs œuvres avec trois bouts de ficelles, une pelote de laine et des images pour donner à penser la complexité de leur projet global, celui où l’art décloisonne, où il est le vecteur d’une liberté d’expression retrouvée contre les murs de glace imposés par des manageurs sans visées.

À eux de penser autrement la place des enfants dans une éducation artistique qui englobe éducateurs et parents.

À eux, professionnels de la relation humaine,  de nous aider à formuler un projet culturel ascendant, celui qui reliera nos crayons, les artistes et le peuple sensible.

Pascal Bély – Tadorne

Dans l’émission «Hors-Champs» sur France Culture, à la question de Laure Adler, «est-ce qu’un film peut transformer le rapport aux autres?», Catherine Deneuve hésite : ‘Transformer, peut-être pas. Changer le regard… oui, c’est possible, s’il y a une vraie rencontre ». Pour évoquer cette rencontre à Avignon l’été dernier, j’ai choisi d’attendre. Car, il n’est de rencontre que celle qui résiste à l’immédiateté d’en rendre compte…

Juillet 2014 : alors que je suis envoûté par le tourbillon des spectacles du festival d’Avignon, je n’ai pas pris le temps d’aller m’enfermer dans l’ancienne prison Sainte-Anne de la ville qui accueillait l’exposition de la Collection Lambert « La Disparition des Lucioles ».

Quelques semaines plus tard, je retourne en Avignon pour consacrer une journée à cette exposition. Et ce ne fut pas de trop pour les quelques deux cents œuvres présentées provenant aussi bien de la Collection Lambert que de la prestigieuse collection privée d’Enea Righi (à laquelle s’ajoutent d’autres grandes collections). C’est une expérience assez glaçante que de franchir les portes et les murs d’une prison, d’y longer ses immenses couloirs et de pénétrer dans des cellules exiguës où l’on croise encore les fantômes des prisonniers à travers leurs graffitis et leurs photographies laissées sur les murs. L’enfermement carcéral est perceptible aussi à travers les œuvres choisies: on est accueilli dans les couloirs de la prison par le néon clignotant de Ross Sinclair qui annonce la couleur « Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici » et par les sculptures en résine de Xavier Veilhan représentant cinq policiers à taille humaine et au visage livide montant la garde. Le parcours de l’exposition nous amène ensuite à passer d’une cellule à une autre pour découvrir les foisonnantes propositions artistiques et pour accomplir un chemin de croix douloureux avec ses moments de compassion et d’espérance.

Les œuvres exposées parviennent bien souvent à faire revivre l’espace dans lequel elles se trouvent. Ainsi en voyant les visages inquiétants des photographies en noir et blanc de Roger Ballen on pense aussitôt aux visages meurtris et déshumanisés des prisonniers. Dans ce lieu lugubre, l’accès à certaines cellules est parfois interdit et le contact avec les œuvres ne peut se faire que par des judas : la distance qui nous est alors imposée se marie tout à fait aux sujets exposés comme la silhouette sculptée par Kiki Smith d’une petite fille qui est condamnée par un couperet sphérique flottant au-dessus d’elle et qui tente de nouer un dialogue solitaire. Nul besoin d’ailleurs d’intégrer un quelconque éclairage artificiel pour cette exposition : les œuvres d’art se suffisent à elles-mêmes.

Dans ce lieu voué à l’enfermement, les échappées restent possibles même si les vagues de l’installation de Massimo Bartolini ne parviennent pas à déborder et à s’extraire du bassin dans lequel elles se trouvent et qu’elles sont soumises à un perpétuel recommencement.

 

Pourtant l’installation de Claude Lévêque représentant une ligne serpentine de néons rouges évoluant dans un brouillard diffus ne vient-elle pas tracer une évasion mentale dans ce long couloir sombre où elle se trouve placée ? À moins que son titre avec toute son ironie « J’ai rêvé d’un autre monde » ne suggère que l’œuvre est bien à sa place dans le couloir de cette prison et qu’elle véhicule une tout autre expérience qu’au dernier étage de l’Hôtel de Caumont où elle se trouvait jusqu’à présent confinée. Quoi qu’il en soit les lucioles de l’espoir parviennent à scintiller, plus particulièrement dans la cour des Isolés de la prison à travers les lamelles en plexiglas torsadées de l’artiste polonais Miroslaw Balka suspendues à un grillage qui s’agitent au gré du vent et reflètent à travers des gouttes de lumière notre visage à l’infini qui peut lui-même tourner, s’envoler, s’élever dans les airs pour rejoindre les « Hurleurs » du rocher des Doms (situé au dessus de la prison d’Avignon) photographiés par Mathieu Pernot qui flottent eux aussi dans la ville.

Ce lieu où respire habituellement la désolation se voit ainsi transfiguré non seulement par la poésie inscrite dans les œuvres mêmes, mais aussi parce qu’il parvient grâce à cette exposition à dégager une certaine poésie. D’ailleurs les grands poètes tels que Verlaine y sont convoqués avec l’original de son poème «Le ciel par dessus le toit… » qui vient en écho aux Hurleurs propageant une «  rumeur […] qui vient de la ville » et qui suggère que même si l’on est prisonnier notre image peut toutefois s’élever. Ainsi les deux dernières cellules de l’exposition consacrées aux œuvres réalisées dans le cadre d’ateliers de peinture par les actuels détenus de la prison du Pontet révèlent tout comme l’ensemble de l’exposition que l’art a bien sa place dans la prison et qu’il procure aussi aux visiteurs une réelle sensation de Liberté !

Jérôme Marusinski – Tadorne

« Si le cinéma Français existe par une centaine de films chaque année, il est bien entendu que dix ou douze seulement méritent de retenir l’attention des critiques et des cinéphiles, l’attention donc de ces Cahiers. »

2014: Année Truffaut. Exposition à la Cinémathèque de Paris, rétrospectives, célébration institutionnelle, reconnaissance générationnelle. Unanimité pour louer l’héritage d’un des pères fondateurs de la Nouvelle Vague. L’exposition de la Cinémathèque, riche de documents et émouvante par instants, s’achève pourtant par une séquence troublante : la projection d’une vidéo où l’on voit de jeunes comédiens interpréter une scène de Truffaut, parler. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi nous les montre-t-on se montrer ?

Ils jouent mal, n’ont rien à dire. La séquence est gênante. Leurs noms sont affichés : la moitié ou presque sont des « fils/fille de »…Garrel, Haenel, Bonitzer, etc. Le metteur en scène Vincent Macaigne (adoubé par la critique pour son dernier spectacle au Théâtre de la ville de Paris)est bien entendu de la partie. De quoi sont-ils le nom ? De l’héritage aux héritiers, il n’y a qu’un pas : il est franchi, sans que personne ne sourcille. Cinéma, théâtre, média, même réseau, même processus de lutte des places quelle que soit la vacuité du propos et de la démarche. Mais finalement, est-ce si surprenant de voir le cinéma de Truffaut aboutir au conformisme creux et plat des années 2010 ? Le lyrisme et l’exploration du soi présents dans ses films ont préfiguré le délire égotique de la société du spectacle qui téléramise le cinéma comme les arts du spectacle. Où sont Jean Eustache, Philippe Garrel, scandaleusement absents, eux, de la rétrospective, les seuls à avoir travaillé le versant négatif de la naïveté truffaldienne ? Godard, à peine évoqué, leur brouille, ses raisons personnelles et artistiques, inexistante. Agnès Varda, Jacques Demy, et d’autres enfants cinématographiques de Truffaut, laissés de côté. Tous ces auteurs qui ont travaillé formellement l’héritage de Truffaut sont remplacés par une jeunesse déjà vieillie par les combats mondains. De l’exposition, je ne garde que ceci : un objet fétiche qui n’a d’autre consistance qu’un plaisir vide et éphémère. Alors même que les portes étaient ouvertes, elles se referment sur la jeune arrière-garde française. Définitivement : Godard, Garrel, Eustache.

De 2014 à 1954. Cette année-là, Truffaut publie un article demeuré célèbre : Une Certaine Tendance du Cinéma français. 60 ans plus tard, quelle boucle enchevêtre ce propos novateur à ce qui s’en est suivi? Quelle créativité le théâtre français a-t-il donné à voir dans une année marquée notamment par le Festival d’Avignon présidé par Olivier Py, le conflit des intermittents, le Festival d’Automne, et d’autres manifestations encore ?

Je laisse de côté la question de savoir pourquoi le propos de Trufaut s’est finalement retourné contre lui, et comment, après Les 400 coups, il a pu reproduire le cinéma archaïque qu’il abhorrait. La force du texte, elle, reste intacte ; elle tient à l’absolue actualité du propos, mais presque en négatif. Truffaut oppose cinéma de texte et cinéma de metteur en scène, cinéma « de la tradition et de la qualité » et cinéma d’auteur. Il écrit à un moment : «Eh bien je ne puis croire à la co-existence pacifique de la Tradition de la Qualité et d’un cinéma d’auteur.» La guerre que s’apprêtent à mener Truffaut et ses (futurs)-amis, c’est le refus de la Tradition et de la Qualité, cette position est irréconciliable. Et bien pourtant, 2014 a vu se poursuivre le processus inverse : la fusion des deux et leur dilution réciproque. Je généralise, il y a bien entendu des exceptions à cela (Hypérion de Marie-Josée Malis, Bit de Maguy Marin, et d’autres encore), mais elles sont reléguées à la marge. Je me souviens du “Py-être“ Festival d’Avignon 2014, son inconsistant théâtre du «retour au texte». Comme si le salut pouvait venir d’une divine poétique qui suffirait à faire oeuvre. Des mots-valises entendus à foison, comme pour faire oublier que l’heureux élu posait les siennes absolument partout, et entendait que cela se voie. C’est donc cela : Une certaine tendance du théâtre français. Mettre en avant le verbe pour s’exposer à la pleine lumière, au risque que le verbeux et le verbiage peinent à masquer les ambitions personnelles. Mais ce n’est pas tout car, comme l’écrit Truffaut : « Vive l’audace certes, encore faut-il la déceler où elle est vraiment. » L’adaptation de LIdiot par Vincent Macaigne, par exemple, est-elle drapeau révolutionnaire ou sac plastique, effigie cynique de la société de consommation ? Où se trouvent la prise de risque véritable, la violence symbolique ? Peut-on croire à la subversion par les cris, par le cru, par une débauche d’images (et de moyens…) quand c’est peut-être en réalité la subvention qui est recherchée, qui se trame, qui se joue derrière ces appareils ?

Poursuivons avec Truffaut: «Le trait dominant du réalisme psychologique est sa volonté anti-bourgeoise. Mais qui sont Aurenche et Bost, Sigurd, Jeanson, Autant-Lara, Allegret, sinon des bourgeois, et qui sont les cinquante mille nouveaux lecteurs que ne manque pas d’amener chaque film tiré d’un roman, sinon des bourgeois ? » Il suffit de remplacer ces noms par ceux de la « nouvelle génération ». La bourgeoisie, c’est la reproduction sociale, par le capital, les codes, le réseau, la culture ; la reproduction d’idées, par le conformisme. C’est la lutte des places, peu importe ce qu’on y fait, ce qu’on y dit : il faut en être. Que propose le jeune metteur en scène Sylvain Creuzevault comme pensée politique dans Le Capital ? La déconstruction permanente : rire de tout pour éviter de penser quoi que ce soit. Rire entre soi de références communes, ni approfondies, ni complexifiées. Et que dire de « Répétition » de Pascal Rambert ? Là encore, la déconstruction comme cache-misère, comme jeu de miroirs, et peu importe s’il ne reflète rien d’autre que le vide. La tentative initiée par Philippe Quesne de mettre en scène l’enfance dans Next Day ? Mais où sont donc les enfants de Nanterre, ceux qu’on trouverait par exemple dans les écoles de la ville ?

Nous avons des apothicaires qui font leurs comptes au lieu d’artistes capables de nous aider à penser le monde contemporain. Dans une société en crise, où sont les marginaux, les délaissés, les exclus ? On a beau chercher, on ne les voit pas. Il est plus que temps d’ouvrir la scène et les théâtres aux acteurs sociaux, aux précaires, aux enfants, aux personnes issues de l’immigration, à tous ceux qui n’appartiennent pas au monde de la culture : «Quelle est donc la valeur d’un cinéma anti-bourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois ?» demande Truffaut. Quelle est donc la valeur d’un théâtre anti-bourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois ?

Des portes sont ouvertes: en 2014, certaines oeuvres ont marqué les esprits (celles d’Angélica Liddell, Pippo Delbono, Roméo Castellucci, Matthew Barney, William Forsythe), proposé un dispositif radical, à la mesure des enjeux contemporains. En 2015, il faudra creuser ce sillon. Car il vient de loin, et ne date pas d’aujourd’hui : sur mon fil d’actualité Facebook, un ami renvoie au blog de Pierre Assouline qui retranscrit sa discussion avec Mickael Lonsdale. Ce dernier évoque Beckett, qui avait déjà perçu cet enjeu à l’époque :

« Après sa mort, j’ai relu tout ce qu’il a écrit. J’ai compris qu’il ne parlait que des pauvres, des fous, des clodos, des détraqués, des rejetés de la société, alors que depuis des siècles, le théâtre nous faisait vivre certes des situations tragiques mais auprès de rois, de puissants. Sans son humour, ce serait intenable. Sa compassion pour l’humanité est incroyable. Je l’ai bien connu dans sa vie privée : discrètement, il aidait les gens, les secourait lorsqu’ils étaient malades. Sa femme l’ayant fichu dehors à cause de leurs disputes, il vivait dans une maison de retraite tout près de chez lui ; mais quand elle est morte, il a préféré rester « parmi mes semblables » disait-il, au lieu de rentrer chez lui. Jusqu’à la fin, il faisait les courses pour un couple qui ne pouvait plus se déplacer. La générosité de cet homme ! Dès lors que l’on essaie de sauver les gens, c’est de l’ordre de l’amour, donc Dieu est là. Mais de tout cela, on ne parlait pas en marge des répétitions. Pourtant j’ai créé Comédie dont on peut associer la diction à celle des monastères. Recto tono ! Une vitesse de mitrailleuse ! Sans inflexion ni psychologie. Une machine ! Même si son inspiration pouvait être picturale, le Caravage surtout qu’il allait voir en Allemagne. En attendant Godot est né de la vision d’un tableau. Pour le reste, Beckett c’était saoûlographie totale. » (/)

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

C’est un pari: puis-je m’accorder du temps pour aller à la rencontre des artistes alors que l’environnement professionnel m’attire vers d’autres tâches? Je suis consultant auprès du secteur public et associatif et j’introduis l’art comme vecteur de décloisonnement et de pensée complexe pour des projets globaux interactifs et vivants. C’est un autre pari: tandis que les organisations développent des process qui décentralisent la question de l’humain, il est urgent de réintroduire des processus de communication pour penser autrement à partir d’articulations dynamiques. La sortie de crise est dans ce travail, mais qui nous le dit? Comment puis-je nourrir ma pensée de consultant-spectateur pour dévoiler dans les organisations, des paysages où les chemins créatifs des professionnels en quête de sens croisent ceux de l’art?

En ce mois de décembre, je pars donc à la rencontre de cinq artistes: les chorégraphes Maguy Marin, La Ribot, Radhouane El Meddeb; la metteuse en scène Angelica Liddell et l’inclassable Roméo Castellucci. Cinq artistes différents, mais liés par mon seul désir d’en découdre: à la bêtise systémique ambiante, j’ai besoin de poser l’art sur le terrain de la complexité, de l’invisible à  l’oeil nu, de l’instabilité source de questionnements. Je veux fuir le certain, le lisible, le prévisible. Ils sont tous les cinq incasables, déjouent les frontières, occupent le plateau comme un espace intrapsychique où la relation entre le spectateur et l’artiste est en soi le propos.

Premier épisode d’une série d’articles à venir.

Tout commence ce vendredi soir avec Maguy Marin. Dans mon cheminement de spectateur, elle occupe un place centrale. Dans “Singspiele”, elle nous propose une rencontre avec l’acteur, metteur en scène, scénariste et réalisateur David Mambouch. Un artiste total pour créer un lien global! Nous n’apercevons sa tête que lors de courtes pauses où l’homme se désaltère, apparemment épuisé par ce long cheminement le long de ce mur gris blanc, juste transpercé de porte-manteaux, sur cette étroite scène, où son corps hésite entre précipice et dévoilement de l’âme.

David Mambouch ne dit rien. Son visage est masqué  par une série d’autres visages photographiés (connus ou inconnus) qui, telles des feuilles blanches noircies par l’artiste au travail, finissent une à une à terre. Entre temps, il accompagne chaque visage d’un geste, d’un habit, d’une posture. Je scrute  ses moindres mouvements et j’écoute. La danse s’écoute. Presque par effraction, elle force l’écoute. Je nous écoute. Me voici à nouveau consultant-spectateur…Cette galerie de portraits  est une exposition itinérante où chaque visage évoque, par le corps de l’acteur, le lien que nous entretenons avec la Figure. Peu à peu se dessine ce qui fait culture commune, ce qui signe nos différences culturelles, ce qui fait de nous des êtres de communication (le corps ne peut mentir). L’artiste fait lien entre l’Autre et moi jusqu’à déjouer les codes du genre: au-delà du masculin et du féminin, que dit l’âme? Ici, l’identité n’est pas un statut: elle se joue dans l’interaction avec l’Autre et c’est à l’artiste que revient le rôle de passeur, de développeur d’empathie. Lui ne voit rien, car c’est nous qui voyons! Le regard, c’est nous. Le miroir, c’est lui. Le dernier visage est un choc. J’y vois le cri de Munch. Un cri identitaire. Que sommes-nous devenus à force d’individualisme forcené? Où sont les visages…et les figures?

singspiele-3

Des visages, des figures
 / Dévisagent, défigurent
 / Des figurants à effacer
 / Des faces A, des faces B
 / Appâts feutrés
 / Attrait des formes
 / Déforment, altèrent
 / Malentendu entre les tours / 
Et c’est le feu
 » Bertrand Cantat – Noir Désir- Album « Des Visages des Figures » (2001).

Pascal Bély – Le Tadorne 

Maguy Marin –  “Singspiele” – Marseille Objectif Danse le 13 décembre 2014.

 

« Pourquoi n’écris-tu plus sur le Tadorne ? ».

« Parce que le théâtre ne me donne plus la parole »…

Depuis la rentrée (le processus avait déjà commencé au festival d’Avignon, génération Py), je suis un spectateur passif, en attente d’une expérience qui ne vient pas. Je ressens un fossé, un gouffre, entre des gestes artistiques verticaux et ma capacité à les accueillir, avec mes doutes, mes forces et mes questionnements. Je reçois des propos qui ne me sont pas adressés, juste pensés pour un microcosme culturel qui adoube, exclut, promeut. A lui seul, il a souvent été public d’un soir…notamment lors du festival de création contemporaine Actoral à Marseille. Ce que j’y ai vu m’est apparu désincarné, hors de propos parce que sans corps. Le spectacle dit « vivant » s’est révélé mortifère: le rapport au public n’est plus LA question.

Il y a bien eu le metteur en scène japonais Toshiki Okada avec « Super Premium Sof Double ». Son écriture où se mêlent mouvements et mots est une avancée pour relier corps et pensée visant à nous décrire l’extrême solitude des travailleurs japonais qui trouvent dans les supermarchés ouverts la nuit de quoi puiser l’énergie d’un espoir de changement. Je suis resté longtemps attaché à ces personnages à priori automatisés dans leurs gestes, mais où se nichent des interstices où la poésie prend le pouvoir.

Il y a bien eu « La noce » de Bertolt Brecht par le collectif In Vitro emmené par Julie Deliquet au TGP dans le cadre du festival d’Automne à Paris. Une table, un mariage, une famille et des amis. C’est magnifiquement joué, incroyablement incarné pour décrire cette époque (les années 70) où la question du corps était politique. Mais une impression de déjà vu (Gwenaël Morin, Sylvain Creuzevault) me rend trop familier avec le jeu des acteurs pour que j’y voie un théâtre qui renouvellerait sa pensée.

Il y a eu Vincent Macaigne avec « Idiot! parce que nous aurions dû nous aimer« , chouchou des institutions et de la presse depuis son dernier succès à Avignon. À peine arrivé au Théâtre de la Ville à Paris, le bruit est une violence. Vincent Macaigne et ses acteurs s’agitent dans le hall et dans la rue. Les mégaphones nous invitent à fêter l’anniversaire d’Anastasia, l’une des héroïnes  de « L’idiot » de Fiodor Dostoïevski. En entrant dans la salle, nous sommes conviés à monter sur scène, « pour boire un verre »…Ainsi, le public est chauffeur de salle, réduit à un élément du décor. Il règne une ambiance insurrectionnelle: quelques spectateurs sont sur scène tandis qu’un acteur (le Prince) observe, immobile, illuminé par un faisceau de lumière. C’est fascinant parce que le sens du théâtre s’entend. Mais cette force va rapidement s’épuiser. Parce que Vincent Macaigne s’amuse comme un gosse à qui l’on aurait donné tout l’or du monde (ici, l’argent public coule à flot) pour transposer cet Idiot en évitant de passer par la case politique. Car il n’a aucun sens politique : on se casse la gueule pour faire diversion (genre humour plateau de télé), on gueule pour habiter les personnages, on noie le propos dans une scénographie d’un type parvenu au sommet parce que les professionnels culturels sont aveuglés par le pouvoir de la communication. Macaigne leur rend bien : tout respire la vision d’un communicant. Jusqu’à cette scène surréaliste à l’entracte où, face au bar, il pousse un caisson tandis que se tient debout le Prince. Macaigne pousse…invite le public à applaudir (mais qui ne répond pas). La scène aurait pu faire de l’image, mais Macagine est pris à son propre piège : il fait du très mauvais théâtre de rue. Mais qu’importe, le jeune public et une classe sociale branchée y trouvent leur compte : le théâtre peut aussi faire du bruit et de l’image, célébrer le paraître et la vacuité de l’époque. On se perd très vite dans les personnages parce que l’effet prend le pas sur la relation (souvent réduite à un geste, une interpellation), parce que les dialogues sont à l’image d’un fil de discussion sur Facebook.

Avec Vincent Macaigne, le théâtre est un produit de surconsommation. C’est pathétique parce que les acteurs se débattent en gueulant et que cela ne fait jamais silence; parce que Macaigne se fait une étrange conception du public: à son service. C’est pathétique parce que ce théâtre du chaos ne crée aucun désordre: il profite juste de nos errances.

Il y a bien eu « Impermanence » du Théâtre de l’Entrouvert, spectacle dit « jeune public » co-diffusé par le Théâtre Massalia et la Criée de Marseille. Dans la salle, une fois de plus, beaucoup de professionnels. Il y a très peu d’enfants. Au cœur de la Belle de Mai, il n’y a aucune famille de ce quartier très populaire. Jeune public ou pas, la fracture sociale est la même. Le théâtre dit contemporain ne s’adresse plus au peuple. S’adresse-t-il seulement aux enfants alors que mon filleul de 9 ans ne voit pas toute la scène parce qu’il est trop petit (le théâtre ne dispose d’aucun coussin pour lui)? La feuille de salle est un texte très hermétique à l’image d’une pièce qui reprend tous les poncifs de la création contemporaine. Au cours de ce voyage théâtral sans but, l’artiste évoque « la perte de sens » (on ne saurait mieux écrire). Ici se mélangent musique vrombissante, images, numéro allégé de cirque, marionnette inanimée. Tout est mortifère à l’image d’un pays pétrifié dans la peur de faire. Toutes les esthétiques sont là pour satisfaire les programmateurs. C’est décourageant de constater que les logiques de l’entre soi sont maintenant imposées aux enfants.

Dans ce paysage morose, il y a une lueur d’espoir. Elle vient d’un metteur en scène, Jacques Livchine, qui répond José-Manuel Gonçalvès, directeur du 104 à Paris après son interview dans Telerama. Un paragraphe a retenu mon attention : « Il y a quelque chose qui ne va pas dans le théâtre, il n’y a pas de projet commun, rien ne nous relie les uns les autres, On est dans le chacun pour soi, le ministère de la Culture est incapable de nous donner le moindre élan. Les petites sources de théâtre ne deviennent pas des ruisseaux ou des rivières qui alimenteraient un grand fleuve, non, c’est le marché libéral, la course aux places, aux contrats, les symboles se sont envolés, nous sommes tous devenus des petits boutiquiers comptables. Il faudrait se mettre tous ensemble pour dire qu’on en a marre, qu’il faut que nos forces s’additionnent pour une seule cause, celle de retrouver “la fibre populaire”. On a besoin d’un défi collectif, le théâtre ne doit plus s’adresser à un public, mais à la ville toute entière. »

Ce défi ne se fera pas avec le ministère de la Culture et ses employés obéissants. Il se fera à la marge, par la base, par un long travail de réappropriation de l’art par ceux qui veulent que la relation humaine soit au centre de tout. Les théâtres subventionnés ont depuis longtemps abandonné ce centre-là pour jouer à la périphérie afin de maintenir leurs pouvoirs et leurs corporatismes.

Pascal Bély – Le Tadorne.

Le Festival OFF d’Avignon va remettre le prix du public 2015 à  « Tutu »  de Philippe Lafeuille.

Sylvie Lefrère revient sur cette oeuvre, vue en avant première à Marseille le 1er octobre 2014.

Pour ouvrir le bal de cette nouvelle saison, je n’ai pas hésité à faire l’aller et retour entre Montpellier et Marseille. La compagnie «Les Chicos Mambos», emmenés par Philippe Lafeuille,  fait son grand retour après «Méli-mélo», succès planétaire. Pour fêter ses 20 ans, elle m’a emporté dans une vague ! Après les intempéries d’il y a quelques jours, la scène de Klap, Maison pour la danse, va m’inonder de flots émotionnels. J’ai rangé ma robe de sirène pour la troquer avec celle en tulle.

Pour ce spectacle, la costumière Corinne Petitpierre a créé les plus beaux tutus que la danse n’ait jamais vu. Ils peuvent être une fine corolle scintillante, ou longs et ronds; en forme de chapeaux, de cygnes; des pompons, en plissé. Ce sont toutes les diversités d’enveloppes qui recouvrent le corps des danseurs. Le tutu en tulle, symbole de la danse, est aussi cette matière fine, transparente, perforée, comme les alvéoles d’une ruche. Le groupe de six danseurs (Anthony Couroyer, Loic Consalvo, Mikael Fau, Pierre-Emmanuel Langry, Julien Mercier, Alexis Ochin) symbolise nos abeilles nourricières, jeunes artisans faits de force et d’humour, magnifiquement célébrés par la  création lumière de Dominique Mabileau. Chacun laisse éclater sa singularité à travers ses muscles tendus, l’expression de son visage. Ils sont uniques et ils font corps, choeur de danseurs qui nous entrainent dans le mouvement de l’histoire de la danse.

Une succession de scène m’enthousiasme. Pour cette avant-première, le public est composé majoritairement de professionnels du spectacle : je le sens vibrer, à l’image d’un mouvement qui s’immisce entre les fines couches de tulle. Les spectateurs respirent de plaisir, laissent éclater librement leurs rires, jusqu’à saluer par leurs applaudissements les notes d’humour jubilatoires et culottées. « Tutu » célèbre la danse, art vivant qui montre depuis quelque temps un propos épuisé sur scène. Ici, les schémas esthétiques habituels explosent pour nous faire entrer dans un lâcher-prise libératoire. Philippe Lafeuille use de sa liberté d’expression sans se soucier de plaire, sans laisser la moindre place au consensus mou. Dans cette course effrénée, la danse se met dans tous ses états. Elle relie, croise, superpose toutes ses formes, classiques, internationales, temporelles, urbaines, sportives, sensationnelles. Elle nous touche dans ce que nous avons été, ce que nous sommes. Le futur s’accroche à l’énergie des danseurs.

«  Tutu » restera gravé dans ma mémoire, car au-delà d’une fresque de tous les états du geste, je traverse mon histoire de danse (adolescente,  le « Boléro» de Béjart m’a ouvert mes émotions dansées). Avec «Tutu», le végétal et l’animal rejoignent l’humain. Je me frotte contre l’ourson bienveillant, je caresse les cygnes omniprésents, je ressens la liberté de l’oiseau migrateur. Je frôle le dos musclé de l’ange qui nous tourne le dos pour mieux nous faire front. L’humour est palpable dans les moindres froufrous, mais il reste toujours sur une ligne fine, à la lisière du cabaret, sans jamais franchir la vulgarité et le déjà vu.

La danse n’est plus le monopole de l’esthétique féminin. Philippe Lafeuille est un chorégraphe qui bouleverse les codes, mélange les genres. Il ose et devient le magicien d’un jardin extraordinaire. Les références au passé valsent, tournent entre les âges et les modes . J’y observe ces corps d’hommes qui se transforment. La grâce des jeux de jambes dans un tango endiablé, qui se confondent  avec celles du rugbyman Néozélandais qui exprime une danse tribale pour se donner du courage et impressionner l’adversaire. Force et séduction deviennent poreuses jusque dans ses représentations les plus classiques. La part du féminin/ masculin est en chacun de nous et nous oscillons dans le paradoxe.

Le lendemain matin, me revient la sublime scène des bébés tutus, premiers corps dansants. Françoise Dolto disait « tout est langage». Philippe Lafeuille prolonge le propos : «tout est tutu…je tutu nous…tout est corps!». Je garde l’image finale des ces boules de tulles colorées déposées sur le plateau comme les cailloux du petit poucet pour éclairer un chemin. La musique du film de Wong Kar-Wai, «In the mood for love»,  flotte dans l’air et pulse le mouvement du cheminement.

« Tutu », c’est nos liens intimes à la danse.

C’est l’image d’une révolution éclatante.

Nous sommes en marche.

Pour une réévolution en tutu.

Sylvie Lefrère – Tadorne.

Photos: Michel Cavalca.

« Tutu » de Philippe Lafeuille. A Klap, Maison pour la Danse à Marseille, en avant-première le 1er octobre 2014 dans le cadre du festival « Questions de danse ».
 
En tournée dans toute la France en 2015-2016

Pippo Delbono, Avignon, ma Tante, Sophie Calle, la Rage, Pina Bausch, la Mère de Pippo, son souffle, la mélancolie, son corps, la mort, ses cris, chaque année ou presque depuis sa découverte, l’oeuvre de Pippo Delbono est là, en moi. Mais pour de multiples raisons qui s’entremêlent de façon abrupte, évidente et troublante, il me faut assister à l’exposition qu’il propose à la Maison Rouge, à Paris,  « Ma Mère et les autres ». Que ce soit ce jour-là, jeudi 18 septembre.

Dans les entrelacs de l’existence, l’art est un phare qui oriente le parcours des démunis, égarés face aux énigmes de la vie et de la mort. Il joue de clair-obscur pour révéler l’éclat de la noirceur, transforme les ombres en signes révélateurs.

Depuis plusieurs jours, des images, flashs, explosent dans mon esprit, mais peu de mots, peu d’idées. Démuni.

Nous sommes là, petit groupe de fidèles, à attendre l’ouverture de l’exposition. Il faut inscrire son nom sur une feuille pour y assister.

Ce moment suspendu permet à l’esprit de vagabonder : « Ma Mère et les autres » de Pippo Delbono – Rachel, Monique, de Sophie Calle au Festival d’Avignon en 2012 ; La Maison Rouge – le Cloître des Célestins d’Avignon ; septembre 2014 – juillet 2012 ; Armelle Héliot du Figaro (Eh oui elle était là !) – mes amis Tadorne (Pascal Bély et Sylvie Lefrère) ; la Mère de Pippo Delbono – ma Tante.

C’est le moment de descendre…dans les profondeurs de la Maison Rouge. Il faut baisser la tête, il fait sombre. Nous entrons dans un ventre maternel ou bien sommes-nous au purgatoire…Un long couloir mène à une salle de déjeuner. La Maison Rouge se transforme en hôpital psychiatrique italien. Gauche, droite, le long du couloir, des voiles blancs et flottants empêchent d’entrer dans les pièces et même de percevoir ce qui s’y trouve. Il me revient à l’esprit cette image de La Belle et La Bête de Jean Cocteau, où la Belle toute en grâce ophélienne, court le long d’un couloir en flottant sur le sol pour rejoindre la Bête. Elle est effleurée par les voiles blancs qui couvrent les fenêtres. Elle craint la Bête morte, faute d’être revenue à temps au palais. Pippo – sa Mère ; la Maison Rouge – le château ; la Belle – la Bête ; la mort causée par l’oubli – la vie renaissante grâce à la beauté.

On nous demande de nous asseoir à la table. Des assiettes et des gobelets en plastique (signes d’un temps de crise, nous dit Pippo Delbono), un vieux poste de télévision ne diffusant rien d’autre que du gris. Nous, apôtres psychiatriques, élus dérisoires, attablés pour vivre un repas de nourritures célestes. Nous sommes à l’écoute de Pippo. Sa parole est un corps qui nous enveloppe et nous contraint. Son souffle est peut-être encore plus beau que ses mots. Il nous raconte son histoire, celle de Bobo, et nous fait vivre des coups d’accélérateurs émotionnels. Des blocs d’intensité qui reposent sur des affects à la puissance démultipliée. Les hautes solitudes, la pauvreté, la misère. De la vieillesse, de la maladie. Des hommes et femmes abandonnés, perdus. Pippo nous dit que c’est précisément au moment où il était le plus mal, dans la nuit de la maladie, étreint par l’idée de ne plus parler, qu’il a fait la découverte de Bobo (enfermé en 1952 un hôpital psychiatrique, Pippo Delbono l’en fait sortir en 1996. Il est depuis l’acteur principal de ses créations). Il en a tiré ce trésor : les épreuves les plus douloureuses révèlent et métamorphosent les individus. Tout est relation, mouvement, durée vécue qui se déploie et transforme le donné, même le plus atroce. Sans maladie, pas de Bobo. Je pense alors longuement à ma tante d’Avignon.

On nous convie dans la deuxième pièce : quelques sièges, un fauteuil vide, mal éclairé par une lampe récalcitrante, et un écran. La séquence vidéo projetée est celle du film « Amore e Carne » et de la pièce « Orchidées ». La mère de Pippo est filmée agonisante sur son lit d’hôpital. Il filme au plus près, la petite caméra mouvante est à l’image de la vie qui tente d’absorber la mort : « Il faut regarder la mort pour regarder la vie ». Plonger dans le corps souffrant pour y trouver la beauté humaine. Lorsque leurs mains se croisent et se caressent, on croirait voir la croix du Christ. Il n’y a pas de négatif, il n’y a que des regards. Cette vieille femme mourante déploie la vie comme personne. En elle, je vois ma Tante d’Avignon.

Il nous faut à présent entrer dans le troisième tableau du triptyque. Pris dans la boucle, nous revenons sur nos pas et nous retrouvons le couloir. Les voiles blancs sont désormais relevés et ne masquent plus les pièces. Elles sont meublées d’écrans de télévisions qui donnent tous à voir Bobo. Bobo clownesque, farcesque. Bobo-Charlot, Bobo-Sindy Sherman, singeant les grands archétypes : héros de western, de policier, etc., exhibant tout son talent. L’exposition était tombeau de la mère ; elle devient sacre de Bobo. Ce qui relie les deux est la puissance de vie, l’amour, incarné par la danse de Bobo, ultime hommage à Pina Bausch.

Je ne cesse de penser à ma Tante.

Ma Tante habitait Avignon. C’était une femme pauvre, malade, qui vivait seule, après avoir accompagné jusqu’au bout son mari, malade d’un cancer de l’estomac. Elle n’avait pas fait d’études supérieures, se disait volontiers inculte bien qu’elle connût parfaitement la littérature et qu’elle aimât tout particulièrement Giono, Hugo, et Céline, par-dessous tout. Elle aurait eu sa place parmi les personnages célébrés par Pippo Delbono, d’une générosité incroyable, d’une humanité bouleversante, orageuse bien que démunie. Elle m’a fait aimer le Festival d’Avignon, me parlant des premières pièces de Villar, avec Gérard Philippe, Maria Casares jusqu’à Béjart. Ensuite, la maladie, la vieillesse l’empêchèrent d’assister aux pièces. Elle perdait la vue mais pas le sens des choses, des êtres et des valeurs. Ma tante, le Festival d’Avignon, la recherche de deux théâtres intimes humains, qui se reliaient parfaitement dans mon esprit. Voilà trois jours, elle s’est éteinte, laissant blanches derrière elle les pages du livre Avignon, détachant les fils multiples qui nous unissaient.

D’Avignon à Paris, de la Mère de Pippo à Bobo, de Pippo à ma Tante, tout s’achève et s’ouvre dans un même mouvement paradoxal et nécessaire, d’extinction et de redéploiement.

En cet instant si particulier, la vieille du vendredi 19 septembre, jour qui verra cette papesse quitter définitivement la cité terrestre, Pippo Delbono est pour moi ce que Bobo fut pour lui : « Dans le moment le plus sombre et noir de la vie, ce qui permet de surmonter le désespoir, c’est la relations aux autres, l’amour, la vie. » (Pippo Delbono).

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

 

L’Exposition de Pippo Delbono, Ma Mère et les autres – 5 au 21 septembre à la Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert.

Comment ouvrir les lieux d’art pour les projeter dans de nouvelles articulations au profit de projets innovants? Comment relier l’art à d’autres systèmes complexes? Comment désacraliser le rapport à l’art (enfermé dans l’expression clivante de culture) pour l’inclure dans une relation au sensible ? Depuis un an, deux associations qui fédèrent les structures médico-sociales (FNARS PACA et URIOPSS) élaborent avec mon cabinet (TRIGONE), un projet, « L’art et la manière pour un management créatif ». La finalité est d’offrir un espace pour penser le management à partir des pratiques créatives des manageurs et de leurs équipes dans un contexte qui appelle des projets transversaux et une communication circulaire.

Avant l’été, nous avions fait le pari de présenter la formation dans un lieu d’exposition d’art contemporain, car nous voulions poser un postulat : ce projet ne peut s’inscrire que dans une interaction créative.

C’est ainsi qu’une douzaine de manageurs intéressés par la formation ont répondu à notre invitation et ont arpentés les différents espaces cloisonnés de l’exposition Art-O-Rama à la Friche Belle de Mai à Marseille avec une question : « quelles oeuvres symboliseraient une formation sur l’art et le management ? ». Intrigués, les médiateurs culturels d’Art-O-Rama observent ces visiteurs d’un nouveau genre sans toutefois oser se mêler à eux.

Trente minutes plus tard, la visite commence. Deux manageurs présentent trois œuvres et posent déjà les premières bases de la formation qui débutera le 20 novembre 2014.

Au flou ressenti de l’œuvre de Florian et Michael Quistrebert  (symbolisant la difficulté d’appréhender concrètement le contenu de la formation), répond la sculpture rassurante de Mick Peter, métaphore du pédagogue en mouvement, en dialogue avec le positionnement créatif des participants. Je rappelle qu’au cours de la formation, le flou, le non-savoir, sont à l’origine de la rencontre : nous n’avons rien à transmettre, mais tout à co-construire.

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«L’art et la manière de manager» s’appuie donc sur une approche systémique, pour une approche de la créativité à partir de l’art, afin d’ouvrir les langages techniques qui peinent à traduire les processus complexes du management (à l’image du dessin de Dog Républic).

Il s’agira d’aller puiser les ressentis des stagiaires, informations du contexte de chacun, pour les mettre en lien, et qui, par la magie que procure l’art permettront d’ouvrir des espaces de « jeu »  à l’image de l’installation de Peter Robinson. Celle-ci symbolise l’ensemble des outils du manageur des plus techniques, aux plus relationnels, en passant par ceux offerts par le contexte qui, mis en lien, relient, assemblent, développent la créativité des équipes.

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Mais cela requiert de changer de point de vue, d’appréhender les systèmes humains à partir d’une approche globale, transversale et relationnelle de l’action. La formation proposera une approche multidimensionnelle (théorie de la communication, de la complexité ; méthodologie du projet global) pour développer les regards (à l’image de l’oeuvre photographique de Constant Dullaart où c’est en se déplaçant que l’œuvre se dévoile sous des aspects à chaque fois différents).

 

C’est ce déplacement qui permet d’accroître la capacité d’un système à proposer des choix et la possibilité pour l’individu d’affronter ces choix et tolérer consciemment ceux des autres. C’est ce déplacement qui nous aide à questionner autrement des bouteilles qui serait soit à moitié vide, soit à moitié pleine ; une poêle trouée qui n’est plus une poêle, mais un dialogue entre ses trous et nos ouvertures ; un gros cube à priori inamovible, mais qui produit du mouvement si nous acceptons la possibilité que l’art nous déplace par un dialogue continu entre forme et matière.

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Ainsi, la formation questionnera la construction de « l’œuvre » où les savoirs de chacun se situent en position de ressource et non d’expertise et alimentent l’espace relationnel du groupe (équipe, service, institution…)

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Cette interaction entre l’individu et le groupe est le fondement de notre travail : « l’art et la manière » permettra aux manageurs d’apprendre sur le collectif en institution à partir des processus du groupe en formation que nous travaillerons tout au long des huit journées du cycle. Ainsi, à l’image des avions de Samuel Trenquier (« Missiles »), nous apprendrons à relier ce qui à priori séparé, à assembler des matières improbables afin d’aider l’encadrement à retrouver le geste de créer.

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Au final, à l’image de l’œuvre d’Erica Baum, la formation sera un cabinet des curiosités (partie droite de la photo) qui, mobilisées, offrira au manageur de nouvelles perspectives car l’art est notre réel.

Pascal Bély, consultant, TRIGONE, Marseille.

« L’art et la manière : une formation pour relier l’art et le management », du 20 novembre 2014 à avril 2015, organisée par la FNARS PACA et l’URIOPSS. Conception: Catherine Méhu et Pascal Bély.

Le programme à télécharger : ici.

 

 

 

Nous sommes jeudi 24 juillet, le moment de vivre la dernière Offinité des spectateurs de l’édition 2014 du Festival d’Avignon. Rythmée par les rencontres entre spectateurs, notre édition ne ressemble à aucune de celles que nous avons vécues. C’est donc pour nous déjà l’heure du bilan : In, Off… « Le Off est-il In ? Le In est-il Off ? » Ou sont-ils tous les deux « out » ?

Une nouvelle fois, nous restons fidèles au principe des Offinités, selon lequel les gestes et le mouvement doivent prolonger la parole. Mais pour cette dernière journée, nous avons pensé à un nouveau dispositif : parcourir  en groupe la ville d’Avignon de 9h à 17h, passer devant ses lieux emblématiques, pour révéler en nous l’imaginaire du spectateur.

Sous le chapiteau du Off (« Le Magic Mirror« ), nous nous remémorons les Offinités de 2013 où nous donnions rendez-vous à 11h30 pour une tribune critique de quatre vingt dix minutes: le « Sylvie, où êtes-vous ? / Je suis là Pascal » marquait notre volonté d’articuler une parole et une présence communes ; la difficulté de prendre cette même parole en public.

Du village du Off, nous nous rendons à la Manufacture. L’an dernier, la puissance politique de « Discours à la nation » de David Murgia nous avait marqués. Mais par-delà la qualité d’ensemble de la programmation, quelle relation au spectateur ce lieu noue-t-il ? La représentation de soi qui se déplace des salles de spectacles vers ce lieu mondain ne favorise pas de véritables liens. Il nous semble que l’espace de la Manufacture ne construit une véritable interaction spectacles-spectateurs.

Puis nous filons au Collège de la Salle. Il nous ramène aux Offinités puisqu’il a permis la première rencontre avec Philippe Lafeuille, le chorégraphe des Offinités, à l’époque où il présentait son spectacle « Méli mélo ». Là encore, c’est un espace étrange qui n’est pas véritablement travaillé, en tant que lieu d’accueil des spectateurs et de relations avec eux.

Nous sommes à présent devant Les Hivernales. Le dialogue s’engage entre nous devant un membre de l’équipe de lieu dédié à la danse, intrigué par notre conversation. Pour certains d’entre nous, cet espace est le lieu des rendez-vous manqués. Il contraint les spectateurs à des choix de spectacles sur 10 jours uniquement alors que le Festival dure trois semaines. On nous explique alors de façon rigide et sèche que c’est parce que « trois semaines, c’est long pour les artistes ». La réponse qui nous est faite traduit bien l’idée que la figure du spectateur est inexistante, ou du moins qu’elle passe au mieux au second plan. Nous comprenons vite que pour notre interlocuteur la question est évacuée. Il métaphorise à son corps défendant la programmation de cette salle et l’esprit des Hivernales tel que nous le percevons.

Direction désormais La Condition des soies. Elle accueille peut-être l’une des plus belles salles du Off, qui donne l’impression d’entrer dans une grotte ou dans une caverne. Comme spectateurs, l’image qui nous marque est celle de la liste d’attente ou des queues interminables. Pourtant, nous ressentons souvent un souci de l’accueil des spectateurs, ce qui correspond bien aussi à l’esprit de la programmation, des petites formes sensibles et engagées.

En remontant vers le Palais des Papes, nous nous arrêtons devant l’Hôtel de la Mirande. La figure de l’artiste plasticienne  Sophie Calle nous réapparaît telle qu’elle était l’an dernier, accueillant les spectateurs dans sa suite pour une exposition vivante, le corridor de son existence. Juste en face de l’hôtel, nous repérons une entrée du Palais des Papes. Nous revoyons également  le performeur Steven Cohen emmuré, sous la scène de la cour d’honneur, sortir de son enfermement pour nous conduire, quant à lui, dans le corridor de la mort.

Puis c’est la Cour d’Honneur…qui va nous diviser. Certains d’entre nous restent fascinés par la beauté majestueuse de ce lieu lorsqu’elle vient se surajouter à l’esthétique de la représentation. Sans son harmonie de pierres, ciel et nature, la force des propos perdrait de sa puissance. Inferno de Roméo Castellucci reste à ce titre l’expérience d’une puissance incomparable. Théâtre des origines où se font corps les relations entre l’Homme et la Nature, lieu utopique de réconciliation nationale dès 1947 autour de la représentation des Grands Textes, qu’est devenue la Cour au fil de ces années ? Combien de spectacles fondateurs ces dix dernières années par exemple ? C’est un lieu impossible et sacralisé. De l’impossibilité peut naître précisément la créativité et la réinvention d’un rapport sacré au monde. Mais nous remarquons aussi que peu d’artistes ont su faire face à cet espace imposant à la fois scéniquement et symboliquement. Ils se sont trop souvent cantonnés à une forme de divertissement ou à un contournement du défi. Dès lors, l’impossible se transforme en incapacité et le sacré confine à la superstition. La Cour peut être la métaphore écrasante de l’institution culturelle en France. C’est une cour avec ses courtisans ; un palais avec ses rois, ses reines et ses bouffons ; une papauté avec ses idolâtres et ses mystificateurs. Nous repensons à ce titre à Paperlapap de Christoph Marthaler. Ainsi, elle peut apparaître comme le temple des relations de pouvoir. Le Palais des Papes est le clignotant sur lequel les médias appuient pour communiquer l’image et les chiffres du Festival.

Pour le spectateur, les sensations restent paradoxales, entre fascination et colère, émerveillement et souffrance. Nous assistons souvent dans ce lieu à des comportements exacerbés de certains spectateurs, qui se sentent autorisés aux pires agissements. Le spectacle se déplace parfois dans la salle, tant ce lieu sur-joue la représentation. Est-ce le cadre qui est source de pareils agissements ? Faudrait-il dès lors l’enlever du programme afin de mettre à bas les idoles et de redonner du souffle au Festival d’Avignon ? Ou au contraire la repenser en rappelant aux artistes qui veulent l’investir l’impérieuse nécessité d’être à la hauteur de ce monument ?

Puis loin, Le Cloître Saint-Louis, adresse administrative du Festival In est un peu à l’image de cette Cour d’Honneur. La beauté des lieux exalte le plaisir sensoriel…mais quel usage en est-il fait ? C’est principalement un lieu de passage, ouvert à tous les vents.

Comme la Condition des soies, le Cloitre des Carmes engage un environnement esthétique qui lui est propre. Entre grotte et arcades, ces salles ont été les réceptacles de nos rires et de nos larmes, et peut-être de nos plus belles découvertes de ces dernières années : « La chambre d’Isabella » de Jan Lauwers, « La Maison de la force » d’Angelica Liddell, « Tragédie » d’Olivier Dubois, « Au moins j’aurais laissé un beau cadavre » de Vincent Mccaigne. Spontanément nous pensons à l’orage, aux averses, car c’est une salle à ciel ouvert : le Cloître des Carmes est pour nous ce lieu où la pluie a pour fonction de souder le public.

A mesure que nous cheminons vers le Magic Miror, nos idées avancent également : quelles relations ces lieux, ces pièces, ces personnes entretiennent-ils avec les spectateurs ? Ont-ils seulement conscience de cet enjeu ? Le travaillent-ils ? Quel processus d’échange, de relation avec le public engagent-ils ? Proposent-ils une alternative au spectateur-consommateur d’une offre culturelle, même de qualité ? Que faudrait-il inventer pour nouer une autre relation ?

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C’est précisément ce qui va se jouer une nouvelle fois lors du travail avec Philippe Lafeuille. Il va chorégraphier nos images, nos ressentis, nos émotions en incluant d’autres spectateurs venus assister à 17h à un bilan parlé du In et du OFF! Et ainsi mettre en corps des spectateurs acteurs, actifs, créatifs.

Alors que le Festival s’achève, peut-être ses dirigeants devraient-ils s’interroger davantage sur le sens de son action. Sur le public auquel il s’adresse de fait (une élite, une bourgeoisie plus ou moins grande, composée majoritairement d’enseignants ? Des touristes ?) alors qu’il devrait s’adresser à tous (l’idéal du théâtre national populaire). Cette question fondamentale traverse le simple clivage In/Off car elle les percute tous deux de la même façon.

Un bilan sera proposé. Il sera chiffré et certainement impacté de la conjoncture d’un été qui a été brulant. Le directeur du In aura à en découdre dans ce contexte si particulier sur le plan politique, territorial, national. Cela fait longtemps que les salles ont été aussi peu fréquentées et cela, sans compter les très nombreux spectateurs qui sont partis durant les représentations (I Am notamment).

Mais qu’en est-il de l’exigence qualitative ? Celle formulée par Jean Vilar et René Char qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont fondé un théâtre aussi créatif poétiquement que liant politiquement ? Sur le plan qualitatif, c’est une année blanche, sans coup d’éclat, à l’image de la création d’aujourd’hui. Nous nous étonnons que durant notre cheminement du jour, nous n’ayons mentionné aucune pièce de cette année mise à part Hypérion Marie-José Malis. Le contexte sociétal semble anesthésier la vision de nombreux artistes. Ou alors ce système par cases (In/Off, acteurs/spectateurs, culture/art) a fini par recouvrir les meilleures volontés.

C’est dans ce contexte que les Offinités ont ouvert une voie, un sillon, une fleur, pour reprendre l’image que René Char adresse à Jean Vilar dans une lettre : « C’est une chance, une de ces double-fleurs qui se produisent quelque fois dans l’Histoire ».

Sylvie Lefrère – Sylvain Saint-Pierre – Tadornes.

« Les Offinités du Tadorne » au village du Off à 17h de 10 au 24 juillet 2014.