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Cendrillon libérée.

Après “Le Petit Chaperon rouge” , “Pinocchio”, Joël Pommerat triomphe avec “Cendrillon“. Mérité. Les contes de notre enfance, nous croyons les connaître par cœur…Mais nous sommes peut-être sourds à leurs battements. Avec son équipe, l’auteur et metteur en scène Joël Pommerat fait un travail d’horloger. Les contes, ils nous les éclatent pour les restructurer, et nous laisser à l’écoute d’une autre partition. Nous entendons une nouvelle musicalité qui quitte nos chansons douces, pour rejoindre notre intime, caché, là…Un homme vient ponctuer régulièrement la pièce, dans une expression en langage des signes. Finalement, ne sommes-nous pas tous un peu malentendants ?

Le plateau dépouillé s’oppose à l’image habituelle de la féerie des histoires de princesses. Nous partons de loin, très loin dans l’enfance. La comédienne principale est frêle, à la voix enfantine, comme dans les précédentes pièces de la compagnie. De l’enfant s’éveillera une force féminine, sortie de sa chrysalide à coup de reins.

Joël Pommerat va explorer la complexité de la communication ou comment une histoire peut se tisser à partir d’un malentendu . Combien de fois rencontrons-nous de telles situations similaires? En écho, j’entends : “Mais  je pensais que…, mais je t’ai dit que … et tu comprends?… Différemment.” Notre histoire, notre culture, notre état, nos préjugés, notre niveau d’intelligence, notre sensibilité peuvent nous donner une autre lecture. Il faut prendre le temps d’écouter. Prendre le temps de reformuler, de questionner. Prendre le temps…C’est devenu un luxe. Le brouhaha ambiant et le stress nous parasitent et nous voilà partis sur une mauvaise piste.
 

 Sur son lit de mort, Sandra aura interprété les paroles de sa mère et partira dans un imaginaire. Voilà comment elle a entendu ce qu’elle attendait. Elle va vivre ainsi, comme le lapin d’Alice au pays des merveilles, à contrôler le temps et tenter de maîtriser sa mémoire…

«Cendrillon» incarne cette lutte contre l’oubli pour se donner une image irréprochable, avec la culpabilité d’en faire toujours plus, jusqu’à se positionner en victime, de mériter de souffrir, de s’auto flageller. C’est ainsi que pendant toute une vie, un enfant peut porter des sentiments infondés et des poids, que seul le psychanalyste pourra révéler, si  la démarche est engagée.

Le système matriarcal y est central. Après la mort de sa mère, Sandra fait la connaissance de sa belle mère et de ses deux filles. Elle est baptisée…”Cendrier“. Ce trio donne une image du versant féminin cruel, égocentrique, jugeant et dénigrant. L’image du père offre une personnalité faible, dans ce milieu hostile au genre majoritaire. C’est un combat de coqs. Les femmes dans le pouvoir peuvent être terribles.

Sandra/ Cendrier/Cendrillon, malgré sa petitesse est frondeuse, curieuse et volontaire. Elle supporte tout: les quolibets, les taches multiples. Elle veut être vivante en existant dans le regard des autres. Elle est là, utile, servile. Mais ce n’est pas tout de se réaliser dans ses tâches. Encore faut-il exister pour soi, sous un regard extérieur confiant, qui développe l’épanouissement. Derrière la disparition de la mère, c’est aussi la quête de liberté qui émerge; de l’autorisation de se faire plaisir, d’être heureuse en autonomie et d’aimer un autre.Sa belle mère et ses filles existent, mais  dans leur miroir, au dessus des autres. Elles sont la caricature “des laides et des stupides». Ce qui leur manque tant, c’est la sensibilité.

Le public présent est extrêmement réceptif au texte. Des étudiants ont fait le voyage avec leurs professeurs. La fée, d’une modernité à tous crins dans ses propos et ses attitudes, provoque de nombreux rires. Ce sont de douces respirations dans ce cheminement de deuil où le prince est joué par une actrice. Il n’est pas grand, blond aux yeux bleus, mais petit avec un peu d’embonpoint. L’attirance lors de  sa rencontre avec Cendrillon s’opére grâce à une histoire commune: la perte  de la mère. Orphelins tous les deux, ils sont aussi libérés de ce poids matriarcal…

Le chemin est encore long à parcourir, mais la joie de la libération est là. Après l’amour d’une mère, qu’il est bon de se laisser aller au sentiment amoureux, tourné vers l’étranger et le monde.

Ne sommes-nous pas tous un peu Cendrillon?

Sylvie Lefrere – Le Tadorne

“Cendrillon” de Joël Pommerat:

  • Au théâtre des Salins de Martigues les 5 et 6 avril 2024.
  • Au théâtre de Serignan, la Cigalière; en partenariat avec Sortie Ouest de Béziers le 13 et 14 mars 2013.
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Le théâtre contemporain à Marseille, ma double peine.

Comment retrouver l’énergie pour revenir vers les artistes? Je suis resté longtemps sidéré par la série d’attentats qui a touché la France et l’absence de vision du personnel politique. Le pacte laïc qui nous unissait s’émiette progressivement au profit d’une approche clientéliste où le « fait religieux » est une grille de lecture omniprésente pour penser l’avenir de notre société. Peu à peu, la gauche dite « radicale » entre en conflit direct avec la laïcité pour se refaire une « virginité » et poser le voile sur ses trahisons et son incapacité à renouer avec les aspirations du peuple. Le milieu artistique et culturel est depuis longtemps le bras armé et idéologique de cette gauche-là: il suffit d’écouter les discours « politiques » de ses dirigeants et les positions dogmatiques de son syndicat, de lire la presse « spécialisée » qui préfère le dogme au détriment d’une pensée en mouvement. À cela s’ajoute des politiques culturelles confisquées au profit d’un public souvent blanc, âgé, quand ce n’est pas exclusivement au profit de professionnels de la profession qui parcourent les festivals de création, où chacun juge le travail du confrère avant d’être lui-même en position d’évalué. L’entre soi, la communauté, impose ainsi les codes du bon jugement esthétique jusqu’à hiérarchiser les hommages quand un artiste disparaît (relire à ce sujet le texte particulièrement juste de Philippe Caubère aux obsèques de Michel Galabru)

C’est dans ce contexte que je décidais, il y a dix jours, de reprogrammer des sorties théâtrales à Marseille, ville qui fut capitale européenne de la culture en 2013. J’ai vu sept spectacles, croisé trois chorégraphes, trois performeurs et un metteur en scène. Au final, les artistes semblent impuissants face à ce qu’il nous arrive, comme traversés par les préoccupations d’un « moi je » tout puissant célébré par les réseaux sociaux et les mouvements politiques identitaires.

Quand le chorégraphe Mickaël Phelippeau propose deux solos à deux adolescents, il ne trouve rien de mieux que de les cliver. D’un côté, Ethan est joliment célébré dans des mouvements amples et sportifs, invité à chanter Breton comme lorsqu’il était petit. De l’autre, Anastasia est métis. Peu de danse, elle est souvent plaquée au sol, enfermée dans les rites de la religion musulmane, quand elle n’est pas invitée à jouer l’autoritarisme d’une mère toute puissante. Mickaël Phelippeau reproduit ce que la société française peine à rassembler.

L’adolescence toujours avec « Le pas de Bême », mise en scène par Adrien Béat. Quand un élève ne rend qu’une copie blanche aux devoirs sur table, c’est tout un système qui vacille. Cela aurait pu être palpitant, mais le jeu des acteurs tombe très vite dans une mise en scène finalement très scolaire, laissant peu de place à une approche globale préférant multiplier les points de vue sans jamais réussir à les relier…Le théâtre ne fait pas mieux que l’institution !

Comment la performeuse Sanja Mitrovic  a-t-elle pu avoir l’idée de nous proposer un jeu aussi puéril et vain ? Nous voici chacun doté d’une télécommande où nous votons pour l’un ou l’autre des acteurs suivant le discours qui trouve grâce à nos yeux, sans que l’on en connaisse les auteurs (démocrates ou dictateurs). Ainsi, notre singularité de spectateur est au service d’un dispositif où le contexte des discours est remplacé par le charisme et le jeu de l’artiste, ici tout puissant. J’ai quitté les lieux au bout de quarante minutes. Ici, le théâtre disqualifie la politique et le public pour se donner le beau rôle en utilisant les outils de la société du spectacle, ceux-là mêmes qui abiment la pensée. Sidérant. Cela illustre comment certains artistes et dirigeants culturels se positionnent à l’égard du peuple : en position haute.

À ce titre, l’intervention de la performeuse Phia Ménard à l’issue du spectacle « P.P.P » en est une parfaite illustration (voir la vidéo). Cette manière de détenir la vérité, de poser une parole en hauteur devrait nous interroger: qu’avons-nous fait pour que l’on nous parle ainsi? Cette prise de position s’exprime en dehors de l’œuvre elle-même, telle une métaphore d’un art qui peine à inclure un propos politique global. Dans « P.P.P », nous suivons la métamorphose de Phia Ménard, elle qui a choisi d’être une femme alors qu’il était un homme. La glace est omniprésente, matière de la transformation, du gel social, de l’inattendu, des glissades subies et improvisées. Mais c’est un jeu théâtral qui peine à me toucher. Phia Menard occupe le terrain de la démonstration d’un processus singulier là où j’attendais un art qui entre en résonance avec ma féminité, mon masculin. Il y a quelques mois, sur cette même scène de la Criée, Angelica Lidell métamorphosait son corps d’où émergeait un art de la performance capable de faire dialoguer la douleur intime avec la douleur du monde…Unique en son genre…

Cela aurait pu être le propos de la chorégraphe grecque Lenio Kaklea. Dans « Margin release », deux femmes osent un dialogue entre leurs corps et une œuvre d’art contemporain, métaphore d’une recherche autour de l’altérité. C’est long, hermétique, jusqu’à l’arrivée d’un monsieur Loyal qui nous informe que notre ressenti est tout à fait légitime. Ici, la distance entre les artistes et le public est totalement assumée jusqu’à cette dernière scène où des anonymes montent sur scène pour s’essayer à l’exercice du dessin à partir du corps…Non, décidément, Angélica Liddell est unique en son genre.

Lui, est unique. Arnaud Saury et sa compagnie « Mathieu Ma Fille Foundation » pouvaient me surprendre avec « En dépit de la distance qui nous sépare ». Ce titre n’est pas sans évoquer mon positionnement actuel à l’égard du théâtre. Trois acteurs m’invitent à entrer dans leur univers, où la rationalité est minoritaire, où le mystique, le religieux, la folie sont les langages d’un inconscient, conscientisé sous nos yeux. Bien vu par les temps qui courent ! C’est souvent drôle, parfaitement incarné. J’aurais pu faire des liens avec ce qui nous sépare parce que cela nous arrive…Mais l’alchimie ne fonctionne pas. Comme si Arnaud Saury rajoutait de la distance à la distance en nous égarant entre le burlesque et un extrait de littérature obscur. J’ai connu des performances plus généreuses pour relier l’esthétique et le sens…

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Quand arrivent les cinq danseuses pour « Touch Down », chorégraphie de Maud Blandel, je n’attends à du déjà vu. « Et si le chef d’œuvre de Stravinsky avait quelque chose de commun avec une pom pom girl ? », nous annonce la feuille de salle. Pari réussi malgré quelques maladresses dans les mouvements. Ici, la performance rend le propos intelligible et accessible parce que Maud Blandel fait rencontre ce rite populaire avec l’histoire de l’art. Ici, la frontière entre les sachants et les non-sachants de la danse contemporaine s’estompe parce qu’ici l’art est universel : ces jeunes filles au sourire figé nourrissent les rites des jeux du stade, métaphore de nos sociétés où les langages du corps se standardisent au profit de la communication des organisations pyramidales. Ici, Maud Blandel ose affronter ce rite populaire, non pour le disqualifier, mais pour lui donner sa grandeur d’âme. Un travail de la distance salutaire que bon nombre d’artistes et de dirigeants devraient s’inspirer pour ne pas totalement me, nous perdre.

Pascal Bély – Le Tadorne.

Dans le cadre du festival Parallèle à Marseille :

  • « Touche Down » de Maud Blandel et « Le pas de bême » d’Adrien Béal le 30 janvier 2016 au Théâtre du Merlan.
  • « Speak ! » de Sanja Mitrovic au Théâtre du Gymnase le 27 janvier 2016.
  • « Margin Release » de Lenio Kaklea au Théâtre des Bernardines, le 27 janvier 2016.
  • « En dépit de la distance qui nous sépare » d’Arnaud Saury au Théâtre Joliette-Minoterie le 28 janvier 2016.
  • « Pour Ethan + avec Anastasia » de Mickaël Phelippeau au Théâtre du Merlan.

« P.P.P » de Phia Ménard au Théâtre de la Criée le 26 janvier 2016.

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Avignon 2015 – Avec « Fugue », Charlie est glacé.

En février dernier, j’écrivais sur ce blog mon dépit suite aux attentats de janvier : « Depuis le 7 janvier 2015, ma relation à l’art s’est déplacée vers les processus complexes de la liberté d’expression. Je ne me reconnais plus, pour l’instant,  dans celle revendiquée par les artistes, trop liée aux lois du marché et dépendante du réseau de l’entre soi. Comme me le faisait remarquer Romain à propos des attentats : « la réalité a dépassé la fiction ». Cette liberté, je l’ai ressentie quand des millions de Français ont tendu un crayon comme seule réponse. J’y ai vu un symbole pour que s’invite, enfin, le temps du sens. J’y ai perçu un geste de revendication pour que l’art (ici celui de la caricature) puisse nous relier et qu’il s’inscrive dans le sens de nos actes quotidiens. Ce geste a étouffé la parole d’acteurs culturels toujours prompts à nous faire la leçon sur la fonction de l’art, réduite dans un rapport condescendant entre ceux qui « savent » et ceux qui devraient ne rien « rater » de ce qu’il leur est si « gentiment » proposé. Le sens de ce crayon est allé bien au-delà de notre douleur collective. Pendant un court instant, ce crayon a effacé avec sa gomme, notre égocentrisme tant célébré par les réseaux sociaux et certains artistes qui occupent le plateau comme d’autres coupent la parole pour avoir le dernier mot.  Cette douleur collective est allée bien au-delà d’un entre-soi culturel qui se croit encore visionnaire parce qu’il tire les ficelles de la programmation artistique. Le sens a émergé dans ce nouage créatif entre douleur personnelle, art et liberté d’expression pour venir nourrir nos visions asséchées par des spécialistes qui pensent dans un rapport vertical, l’interaction avec le peuple. ».

Je ne savais pas que pendant l’écriture de ce texte, une troupe de théâtre le mettait en jeu.

 


Ce soir, en pénétrant dans le Cloître des Célestins pour « Fugue » de Samuel Achache, j’ai un étrange pressentiment.. Sur scène, du gravier symbolise la neige avec à droite, une petite cabane en bois. Je repense au spectacle de Philippe Quesne, « La mélancolie des dragons » joué dans ce même lieu en 2008. Quasiment la même scénographie. Il y a là, une baignoire. J’ai une vision étrange : je m’attends à voir débarquer des acteurs pour y sauter dedans et y faire les cons comme chez le metteur en scène Vincent Macaigne (il avait présenté en 2012 avec « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » – voir la vidéo). En lisant la fiche du spectacle, je peine à comprendre de quoi il s’agit tant c’est truffé de références sur le sens de la fugue en musique et sur le tempérament. Samuel Achache se fait une haute idée de son théâtre en donnant des matières exigeantes à ses acteurs. Entre eux, ils ont du réfléchir pour s’inscrire dans le réseau tissé par Philippe Quesne et Vincent Macaigne et ainsi intégrer le courant du théâtre contemporain français qui sait travailler de nouvelles formes pour attirer un public jeune et les faire marrer avec du sens (NDLR).

Je ressens que tout est déjà écrit avant même que la pièce commence. Je ne vais pas être déçu. Pensez donc, à l’heure d’une France en décomposition sociale, voilà une tribu de français et d’Européens en goguette au pôle Sud où ils mènent une recherche sur un lac très profond. Il y a une femme pour cinq hommes. Ils sont tous blancs comme de la neige. Ils sont traversés par des questions existentielles (chercher mais pour quoi ? Faire le deuil de la relation amoureuse…tu pars ou tu pars pas ? Le sens que peut avoir la vie, paumé au pôle). Entre deux gags de fin de banquet (dont la nage synchronisée dans la baignoire !), il y a des pauses musicales pour remettre un peu de France Musique dans ce climat très tranche matinale de NRJ 12. Le public rit de se trouver si con et si mélomane. Pour ma part, je me contorsionne d’ennui. Je me sens disqualifié de ne pas m’esclaffer devant une oeuvre coproduite par La Comédie de Valence (Centre dramatique national DrômeArdèche), le Festival d’Avignon, Centre dramatique régional de Tours, le Théâtre Garonne, le Théâtre des Bouffes du Nord et le soutien de la Fondation Royaumont, du Carreau du Temple et de Pylones – créateur d’objets à Paris.

Ce théâtre est à l’image de la génération qui le porte : le refus de penser La Politique au profit d’une approche égocentrée du monde et d’une vision mélancolique d’un vivre ensemble (l’entre soi comme seule lecture de la complexité). C’est un théâtre régressif appelant le spectateur à porter sur lui un regard tendre, presque maternant. Après le théâtre bien pensant porté par l’ancienne génération, voici venu le temps du théâtre consanguin promu par des trentenaires créatifs, mais qui transforment leur regard cynique sur l’effondrement du sociétal en une machine théâtrale efficace pour s’inscrire dans les logiques capitalistiques du milieu culturel français.

À la sortie, mon Charlie n’y croit plus. Ce théâtre-là ne mène nulle part. Tandis que la presse salue un spectacle « rafraichissant » au temps de la canicule (sic), mon Charlie se réchauffe : nous croisons dans la rue, Arthur Nauzyciel. Il n’est ni de l’ancienne, ni de la nouvelle génération des metteurs en scène. Il est celui qui osa avec «  Jan Karski (mon nom est une fiction) » et « La mouette » s’adresser à l’intelligence sensible du spectateur. C’était en Avignon, en 2011 et 2012.

Charlie veut croire qu’il n’est pas seul. Que son nom n’est pas une fiction.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Fugue » de Samuel Achache a été joué au Festival d'Avignon en juillet 2015.
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Avignon 2015- Les chemins idiots du non-sens.

C’est une étrange sensation que de contempler le non-sens sur une scène de théâtre et de ne pas s’endormir. De constater que le corps tient, alors que la fatigue vous envahit. Comment expliquer ce processus ? Est-ce possible de mettre en lien deux œuvres que tout oppose sur le papier (« Andreas » de Jonathan Châtel et « Les idiots » d’après le film de Lan Vann Trears), mais qui empruntent le même chemin, celui d’une esthétique du non-sens?

« Andreas » librement adapté de la première partie du « Chemin de Damas » d’August Strindberg est la rencontre entre un homme sans nom et une femme qui erre. Il est en exil, il est noué d’avoir trop serré ses liens. Cette femme ouvre une à une des portes vers un avenir plus serein, mais le passé s’invite. La pièce est une succession de scènes ou passé et présent s’enchevêtrent : qui est dans qui et vers quoi s’emmènent-ils ? Mais rapidement, je lâche. Le jeu maniéré du rôle principal (Thierry Raynaud) m’égare en chemin et me fait prendre des voies de traverse d’autant plus que le mistral souffle avec furie. Je ne m’endors pas…

Avec « Les idiots », le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov ose une adaptation théâtrale en terre poutinienne. Seize acteurs occupent un plateau, font les idiots, se connectent sur le net et finissent immanquablement devant les tribunaux, outil de répression massive du régime de Poutine. Toute l’énergie des acteurs est destinée à choquer le quidam russe tandis que le spectateur européen s’ennuie, quitte les gradins ou observe patiemment.

J’ai observé.

Et soudain, Jonathan Chatel se relie à Kirill Serebrennikov…

L’esthétique du non-sens à son décorum. Chez Jonathan Châtel, c’est dépouillé. Juste un jeu de planches jaunes assemblées tandis qu’un pan de mur avec des portes à doubles battants cache le cloître des Célestins. Ce décor épuré, sans matière organique, impose une certaine  pensée en vogue dans le théâtre français : on fait table rase du lieu (de ce qui pourrait faire lien avec l’histoire personnelle du spectateur),  et  « les planches » signifient un théâtre dans le théâtre. On ne peut pas faire plus fermé…

Chez Kirill Serebrennikov, le décor est lui aussi fait de bois. Il est même démonté, tel un jeu de Kapla, pour orchestrer le chaos, mais tout est calculé. Le hasard du jeu n’a pas sa place. Le manifeste cinématographique de Lars Von Trier peut bien défiler sur des écrans de télévision, les idiots sont ici sous contrôle de leur metteur en scène. Jonathan Châtel n’aurait probablement pas fait mieux avec eux.

L’esthétique du non-sens se nourrit d’effets de répétition qui finissent par créer un système de mise en scène, totalement autonome d’une relation avec le spectateur. Dans « Andreas », les portes servent de ponctuation : quand la femme sort d’un côté, le père de l’homme apparaît à l’opposé de la scène. C’est une esthétique de la symétrie, là où l’on aurait pu attendre une mise en scène plus circulaire. Chez « Les idiots », la répétition consiste à alterner scènes d’idioties et espaces de répression pour dessiner une société en totale escalade. Mais, je n’ai jamais ressenti la moindre complexité dans le jeu (à savoir quelque chose d’illisible, d’incertain, …), tout juste un chaos bien orchestré.

Dans ces deux œuvres, il n’y a aucun interstice où l’imaginaire du spectateur pourrait s’immiscer, pas même un vecteur: dans « Andreas », la lenteur sature, tandis que chez « Les idiots », le rythme effréné prend le pouvoir sur le temps de la poésie.

Même le contexte politique porté à bout de bras par ces acteurs russes engagés ne suffit pas à m’emporter comme si ma citoyenneté ne pouvait avoir une place à côté de ces idiots qui occupent le plateau, mais ne le transcende pas. Jonathan Châtel n’ose aucune métaphore avec le sort des migrants d’aujourd’hui. Il ne suggère rien. Ce pourrait être audacieux si à côté, il y avait un peu de générosité envers le spectateur qui pour le coup, se ressent en exil sur cette terre théâtrale asséchée.

Le final pourrait vous emporter, vous faire oublier que vous n’avez pas existé comme spectateur. Jonathan Châtel dévoile enfin le cloître tandis que l’homme regarde le ciel étoilé. C’est beau, mais je m’y attendais. Scruter le ciel est certes signifiant sur la terre catholique d’Olivier Py mais c’est un peu tard pour m’embarquer. Mes étoiles sont déjà ailleurs…

Dans « Les idiots », le final frôle l’imposture, le scandale. Six adultes trisomiques en tutu envahissent le plateau et dansent avec l’une des idiotes. Est-ce la métaphore de l’intégration des idiots dans un monde de fous ? Chacun appréciera la dimension de la grosseur de la ficelle, mais ce soir-là, j’ai eu un peu honte d’être le spectateur passif d’une telle vulgarité.

Pour retrouver le sens, j’ai donc osé ce dialogue entre deux oeuvres. Car il nous reste notre capacité à relier pour peu qu’on accepte de reprendre sa place, de retrouver « Le chemin de Damas » et non de se perdre dans le plaisir de l’observateur passif qui trouverait dans cette posture le seul sens à donner à sa vie.

« À mesure que diminue la signification d’un art, on assiste en effet dans le public à un divorce croissant entre l’esprit critique et la conduite de la jouissance, chose manifeste notamment à propos de la peinture. On jouit, sans le critiquer, de ce qui est conventionnel ; de ce qui est véritablement nouveau, on le critique avec aversion. Au cinéma, le public ne sépare pas la critique de la jouissance. »

Walter Benjamin, “L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique”.

Pascal Bély – Le Tadorne

"Les idiots" de Kirill Serebrennikov et "Andreas" de Jonathan Châtel ont été joué au Festival d'Avignon 2015.
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Une certaine tendance du théâtre français, retour sur 2014.

« Si le cinéma Français existe par une centaine de films chaque année, il est bien entendu que dix ou douze seulement méritent de retenir l’attention des critiques et des cinéphiles, l’attention donc de ces Cahiers. »

2014: Année Truffaut. Exposition à la Cinémathèque de Paris, rétrospectives, célébration institutionnelle, reconnaissance générationnelle. Unanimité pour louer l’héritage d’un des pères fondateurs de la Nouvelle Vague. L’exposition de la Cinémathèque, riche de documents et émouvante par instants, s’achève pourtant par une séquence troublante : la projection d’une vidéo où l’on voit de jeunes comédiens interpréter une scène de Truffaut, parler. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi nous les montre-t-on se montrer ?

Ils jouent mal, n’ont rien à dire. La séquence est gênante. Leurs noms sont affichés : la moitié ou presque sont des « fils/fille de »…Garrel, Haenel, Bonitzer, etc. Le metteur en scène Vincent Macaigne (adoubé par la critique pour son dernier spectacle au Théâtre de la ville de Paris)est bien entendu de la partie. De quoi sont-ils le nom ? De l’héritage aux héritiers, il n’y a qu’un pas : il est franchi, sans que personne ne sourcille. Cinéma, théâtre, média, même réseau, même processus de lutte des places quelle que soit la vacuité du propos et de la démarche. Mais finalement, est-ce si surprenant de voir le cinéma de Truffaut aboutir au conformisme creux et plat des années 2010 ? Le lyrisme et l’exploration du soi présents dans ses films ont préfiguré le délire égotique de la société du spectacle qui téléramise le cinéma comme les arts du spectacle. Où sont Jean Eustache, Philippe Garrel, scandaleusement absents, eux, de la rétrospective, les seuls à avoir travaillé le versant négatif de la naïveté truffaldienne ? Godard, à peine évoqué, leur brouille, ses raisons personnelles et artistiques, inexistante. Agnès Varda, Jacques Demy, et d’autres enfants cinématographiques de Truffaut, laissés de côté. Tous ces auteurs qui ont travaillé formellement l’héritage de Truffaut sont remplacés par une jeunesse déjà vieillie par les combats mondains. De l’exposition, je ne garde que ceci : un objet fétiche qui n’a d’autre consistance qu’un plaisir vide et éphémère. Alors même que les portes étaient ouvertes, elles se referment sur la jeune arrière-garde française. Définitivement : Godard, Garrel, Eustache.

De 2014 à 1954. Cette année-là, Truffaut publie un article demeuré célèbre : Une Certaine Tendance du Cinéma français. 60 ans plus tard, quelle boucle enchevêtre ce propos novateur à ce qui s’en est suivi? Quelle créativité le théâtre français a-t-il donné à voir dans une année marquée notamment par le Festival d’Avignon présidé par Olivier Py, le conflit des intermittents, le Festival d’Automne, et d’autres manifestations encore ?

Je laisse de côté la question de savoir pourquoi le propos de Trufaut s’est finalement retourné contre lui, et comment, après Les 400 coups, il a pu reproduire le cinéma archaïque qu’il abhorrait. La force du texte, elle, reste intacte ; elle tient à l’absolue actualité du propos, mais presque en négatif. Truffaut oppose cinéma de texte et cinéma de metteur en scène, cinéma « de la tradition et de la qualité » et cinéma d’auteur. Il écrit à un moment : «Eh bien je ne puis croire à la co-existence pacifique de la Tradition de la Qualité et d’un cinéma d’auteur.» La guerre que s’apprêtent à mener Truffaut et ses (futurs)-amis, c’est le refus de la Tradition et de la Qualité, cette position est irréconciliable. Et bien pourtant, 2014 a vu se poursuivre le processus inverse : la fusion des deux et leur dilution réciproque. Je généralise, il y a bien entendu des exceptions à cela (Hypérion de Marie-Josée Malis, Bit de Maguy Marin, et d’autres encore), mais elles sont reléguées à la marge. Je me souviens du “Py-être“ Festival d’Avignon 2014, son inconsistant théâtre du «retour au texte». Comme si le salut pouvait venir d’une divine poétique qui suffirait à faire oeuvre. Des mots-valises entendus à foison, comme pour faire oublier que l’heureux élu posait les siennes absolument partout, et entendait que cela se voie. C’est donc cela : Une certaine tendance du théâtre français. Mettre en avant le verbe pour s’exposer à la pleine lumière, au risque que le verbeux et le verbiage peinent à masquer les ambitions personnelles. Mais ce n’est pas tout car, comme l’écrit Truffaut : « Vive l’audace certes, encore faut-il la déceler où elle est vraiment. » L’adaptation de LIdiot par Vincent Macaigne, par exemple, est-elle drapeau révolutionnaire ou sac plastique, effigie cynique de la société de consommation ? Où se trouvent la prise de risque véritable, la violence symbolique ? Peut-on croire à la subversion par les cris, par le cru, par une débauche d’images (et de moyens…) quand c’est peut-être en réalité la subvention qui est recherchée, qui se trame, qui se joue derrière ces appareils ?

Poursuivons avec Truffaut: «Le trait dominant du réalisme psychologique est sa volonté anti-bourgeoise. Mais qui sont Aurenche et Bost, Sigurd, Jeanson, Autant-Lara, Allegret, sinon des bourgeois, et qui sont les cinquante mille nouveaux lecteurs que ne manque pas d’amener chaque film tiré d’un roman, sinon des bourgeois ? » Il suffit de remplacer ces noms par ceux de la « nouvelle génération ». La bourgeoisie, c’est la reproduction sociale, par le capital, les codes, le réseau, la culture ; la reproduction d’idées, par le conformisme. C’est la lutte des places, peu importe ce qu’on y fait, ce qu’on y dit : il faut en être. Que propose le jeune metteur en scène Sylvain Creuzevault comme pensée politique dans Le Capital ? La déconstruction permanente : rire de tout pour éviter de penser quoi que ce soit. Rire entre soi de références communes, ni approfondies, ni complexifiées. Et que dire de “Répétition” de Pascal Rambert ? Là encore, la déconstruction comme cache-misère, comme jeu de miroirs, et peu importe s’il ne reflète rien d’autre que le vide. La tentative initiée par Philippe Quesne de mettre en scène l’enfance dans Next Day ? Mais où sont donc les enfants de Nanterre, ceux qu’on trouverait par exemple dans les écoles de la ville ?

Nous avons des apothicaires qui font leurs comptes au lieu d’artistes capables de nous aider à penser le monde contemporain. Dans une société en crise, où sont les marginaux, les délaissés, les exclus ? On a beau chercher, on ne les voit pas. Il est plus que temps d’ouvrir la scène et les théâtres aux acteurs sociaux, aux précaires, aux enfants, aux personnes issues de l’immigration, à tous ceux qui n’appartiennent pas au monde de la culture : «Quelle est donc la valeur d’un cinéma anti-bourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois ?» demande Truffaut. Quelle est donc la valeur d’un théâtre anti-bourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois ?

Des portes sont ouvertes: en 2014, certaines oeuvres ont marqué les esprits (celles d’Angélica Liddell, Pippo Delbono, Roméo Castellucci, Matthew Barney, William Forsythe), proposé un dispositif radical, à la mesure des enjeux contemporains. En 2015, il faudra creuser ce sillon. Car il vient de loin, et ne date pas d’aujourd’hui : sur mon fil d’actualité Facebook, un ami renvoie au blog de Pierre Assouline qui retranscrit sa discussion avec Mickael Lonsdale. Ce dernier évoque Beckett, qui avait déjà perçu cet enjeu à l’époque :

« Après sa mort, j’ai relu tout ce qu’il a écrit. J’ai compris qu’il ne parlait que des pauvres, des fous, des clodos, des détraqués, des rejetés de la société, alors que depuis des siècles, le théâtre nous faisait vivre certes des situations tragiques mais auprès de rois, de puissants. Sans son humour, ce serait intenable. Sa compassion pour l’humanité est incroyable. Je l’ai bien connu dans sa vie privée : discrètement, il aidait les gens, les secourait lorsqu’ils étaient malades. Sa femme l’ayant fichu dehors à cause de leurs disputes, il vivait dans une maison de retraite tout près de chez lui ; mais quand elle est morte, il a préféré rester « parmi mes semblables » disait-il, au lieu de rentrer chez lui. Jusqu’à la fin, il faisait les courses pour un couple qui ne pouvait plus se déplacer. La générosité de cet homme ! Dès lors que l’on essaie de sauver les gens, c’est de l’ordre de l’amour, donc Dieu est là. Mais de tout cela, on ne parlait pas en marge des répétitions. Pourtant j’ai créé Comédie dont on peut associer la diction à celle des monastères. Recto tono ! Une vitesse de mitrailleuse ! Sans inflexion ni psychologie. Une machine ! Même si son inspiration pouvait être picturale, le Caravage surtout qu’il allait voir en Allemagne. En attendant Godot est né de la vision d’un tableau. Pour le reste, Beckett c’était saoûlographie totale. » (/)

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN

Marie-José Malis, mouette d’Avignon.

La rumeur entretenue par les critiques a eu le temps de se propager. « Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin serait donc trop long, inaudible, statique. Pourtant, le public est là. La metteuse en scène Marie-José Malis prend délicatement la parole : «Nous travaillons dans l’adversité. Cette salle est excluante, car si vous êtes en hauteur, vous n’entendrez pas bien.  Je vous invite à descendre. Les jeunes peuvent s’installer au tout premier rang ; ils nous donneront leur force».

Cinq comédiennes, cinq acteurs s’avancent chacun à leur tour, lentement. Ils nous regardent, les yeux emplis d’émotion. L’on croirait des messagers de la Grèce Antique, comme projetés sur la scène par la grâce de Marie-José Malis, poétesse d’un théâtre qui voit en chacun de nous un grand spectateur. Car la crise morale et politique sans précédent que nous vivons suppose des visionnaires courageux, capable de poser un acte artistique qui déjoue les facilités d’un théâtre devenu à bien des égards une machinerie industrielle qui ne célèbre plus la pensée. Car que voyons-nous beaucoup trop souvent : des formes qui s’essayent à entrer dans une modernité pour nous anesthésier.

Cette année, le festival piétine, car il empile les œuvres. Seuls les évènements autour de la lutte des intermittents font du bruit, mais semblent totalement déconnectés d’un art qui aurait pu amplifier son propos. “La pensée qui devait guérir les souffrances tombe malade à son tour» note Hölderlin. À cet instant précis, nous sommes quelques spectateurs à nous regarder. La gorge se noue peu à peu tandis que la langue d’Holderlin se déroule lentement et ouvre une vision. Nous cheminons et sommes mis dans un état de réflexion méditative. Les convictions des comédiens nous touchent comme des coups de poignard, car ce bilan de la Révolution française écrit entre 1797 et 1799 percute avec la folle déception des politiques publiques actuelles qui, parce qu’elles ne sont jamais vertueuses, nous mènent droit dans le mur tandis que des dogmes usés nous culpabilisent de ne pas les ressusciter. Nous ressentons chaque parole comme une meurtrissure. Nous souffrons d’entendre chaque phrase comme si le théâtre de Marie-José Malis nous libérait d’une oppression, celle d’un système excluant, celui d’une pensée de l’entre-soi.

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C’est alors que nous séchons nos larmes, car la joie nous envahit peu à peu. C’est indéfinissable, indescriptible. Il n’y a aucun gag sur scène, aucun rire dans la salle…et pourtant, chaque mot est pesé. Chaque adresse est posée.  Chaque phrase s’imprime dans notre corps par la grâce et la puissance de l’actrice Sylvia Etcheto qui entre dans notre mémoire pour y murmurer les mots, mais notre âme se noue pour mieux l’enserrer et la garder en tatouage. Quand elle s’avance, elle s’adresse à la part de conscience universelle nichée en nous.

C’est ainsi que Marie-José Malis nous invite avec élégance à entrer en métamorphose, dans une conscience collective. Celle d’être là, vraiment là. Nous jubilons peu à peu d’être considérés avec un propos moderne, où la pensée jaillit. Les comédiens sont là, humbles, dans des costumes sobres, mais mis en mouvement par un travail remarquable de la lumière (un jeu subtil d’éclairage de la salle, métaphore d’un dialogue continu entre l’utopie d’une révolution passée et le désir d’une métamorphose à venir que nous incarnons). Les acteurs ont besoin de nous, de chacun de nous. Nous sommes là pour eux, car ils sont là pour nous. Un ami me dira à l’issue de la représentation: « j’étais parti… j’aurai pu rester encore des heures. » Nous en sortons, avec le vertige, comme  au bord d’une falaise, vacillants mais debouts.

HYPERION -

Cet « Hypérion », nous l’aimons passionnément. Il déjoue la classification absurde entre théâtre classique ou contemporain. Il est, ou il n’est plus. La question est de savoir aujourd’hui comment un théâtre peut s’inscrire dans un processus temps et non nous figer dans un propos qui vise à le positionner tout puissant. « Hypérion » est un théâtre qui nous donne la liberté de choisir.

Certes, à l’image de l’état moral du pays, certains spectateurs prennent la fuite dés la première heure, d’autres s’éclipsent au moment où les mots sont les plus percutants. Mais il reste un collectif de spectateurs déterminés pour assister à l’explosion finale qui console nos larmes, célèbre l’avenir à écrire et nous autorise un cri intérieur. Celui qui réveille. Celui qui appelle la métamorphose pour un nouvel art politique, celui qui entrainerait la jeunesse dans un mouvement coordonné entre le collectif horizontal, l’utopie d’une écologie sociale et le sensible comme matière pour une vision du monde.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadorne.

« Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin, mise en scène de Marie-José Malis au Festival d’Avignon du 8 au 16 juillet 2014.
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FESTIVAL D'AVIGNON THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN

Avignon Off- N’oubliez pas en gare de liker cet article.

Depuis quelques années, seul le Festival Off permet de voir des œuvres en forte résonance avec le contexte: elles font lien entre les spectateurs et posent une parole, des gestes, une esthétique sur des enjeux qui finissent par nous dépasser. Deux pièces méritent d’être reliées même si le thème abordé pourrait les cloisonner.

« Le prochain train » d’Orah de Mortcie est « un conte sur nos liens à l’ère du numérique ». À première vue, traiter la question alors que nous ne sommes qu’au début de cette révolution est pour le moins risqué. Mais le pari est réussi. Vincent est ingénieur : il est l’un des créateurs du système qui permet aux «câbles de passer sous la manche»… « Tu es le créateur de l’internet » s’extasie Karine, embauchée pour inventer ses identités sur le web après le départ de sa femme. A priori, ces deux-là n’étaient pas faits pour se rencontrer. Vincent est certes un créateur, mais un utilisateur dépassé par les outils de l’internet. Entre la finalité des choses et leur appropriation, il y a tout un monde ! Or, le monde de Vincent, c’est la recherche. Happé par son ordinateur, il ne voit plus, ne comprend plus cette révolution numérique où de nouveaux liens s’élaborent. De son côté, Karine ne cherche pas. Elle s’applique à utiliser Facebook, Google, Twitter pour se perdre et se retrouver multiple, à plusieurs têtes et corps dans une poupée russe. Tout s’emboîte, mais rien ne relit. À force de « valider », elle ne sait plus très bien où est la vérité. Toute sa pensée est structurée, cloisonnée, par les multiples applications que lui offre aujourd’hui la révolution numérique. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons cette expression? Ce conte ne porte aucun jugement de valeur, bien au contraire. L’écriture ciselée d’Orah de Mortcie nous permet d’entendre ce qu’il se joue, de saisir comment les outils de l’internet structurent durablement les relations et le regard que nous portons sur elles.

« Le prochain train » est la métaphore d’un combat entre la poésie et l’outil, entre la complexité de l’humain et ce qu’elle est capable d’engendrer contre elle ! Ce paradoxe est mis en scène dans un espace scénique réduit, où les corps bougent peu (du bureau à la chambre !), où l’espace numérique semble infini, mais où le retour aux fondamentaux (incarnées par le rêve de l’enfance) parvient à s’imposer. Orah de Mortcie nous redonne le pouvoir de contempler le train fou de notre enfance dans lequel voyage notre  ultra moderne solitude.

« Rendez-vous gare de l’est » de Guillaume Vincent interprété par Emilie Incerti Formentini évoque le train à grande vitesse d’une vie plongée dans les médicaments, dans la folie douce, celle de la maniaco-dépression. Très vite, j’ai l’étrange sensation d’être porté par ses mots pour m’inclure dans une vie dont certains aspects ne sont pas sans rappeler nos souffrances actuelles. La manière dont Emilie Incerti Formentini se met en mouvement avec son corps quasi immobile en dit long sur le tourment intérieur qui la bouscule. Elles nous guident dans ses allers-retours entre l’hôpital, le travail, son couple et l’on est troublé par les porosités : l’hôpital fait famille, le couple s’hospitalise tandis que le boulot l’enferme dans la clinique du non-sens.

Je sors de ce spectacle essoré avec l’étrange sensation d’avoir croisé cette femme dans mon travail, dans les groupes, dans mon enfance.

Dans mon enfance…

Pascal Bély – Le Tadorne

« Le prochain train » d’Orah de Mortcie au Théâtre Note Dame d’Avignon à 14h35.
« Rendez-vous gare de l’est » de Guillaume Vincent à la Condition des Soies d’Avignon à 14h25.
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FESTIVAL D'AVIGNON OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN

D’Avignon à Marseille, ô vous Front inhumain.

Dimanche 30 mars 2014, deuxième tour des élections municipales. Il y a cette petite affiche sur la porte de ma résidence : «Veuillez ramasser vos ordures à l’entrée. Nous ne sommes pas dans une cité des quartiers nord». Le contexte est posé. Bienvenu à Aix-en-Provence, ville d’art, de la parole raciste et vulgaire libérée…

Je pars à Avignon. Retour dans le Vaucluse, un soir d’élection, là où précisément je l’avais quitté en 1995, année où le FN avait pris la ville d’Orange. J’ai dû m’installer à Aix-en-Provence en 1997, tant le climat y était irrespirable. Cette fois-ci, c’est la ville du plus grand festival au monde qui est menacé. Je me réfugie au Théâtre des Halles pour la dernière création d’Alain Timar, «Ô vous frères humains» d’Albert Cohen. Mais avant, Alain Timar nous lit un beau discours qui prêche probablement des convaincus. Tout comme Olivier Py, directeur du Festival In, il semble impuissant. Ce n’est pas seulement le contenu de la parole FN qu’il faut combattre, mais le système que nous construisons pour lui permettre de se déployer. C’est bien un renouvellement de la pensée qui fera disparaître ce parti dangereux (lire à ce sujet l’excellent article de Pierre-Jérôme Adjej).

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Mais le théâtre d’Albert Cohen inclut dans la mise en scène toujours ingénieuse et généreuse d’Alain Timar fait d’«Ô vous frères humains» une réponse à nos questionnements face au discours raciste. L’essentiel émerge de ce vieil homme qui se souvient: il n’avait que 10 ans, quelques mois avant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’un camelot marseillais le traitait de sale juif. Aujourd’hui, ils sont trois à porter sa voix. Il me plait d’imaginer leur généalogie: Paul Camus petit fils de Churchil, Gilbert Laumord descendant d’esclave, Issam Rachyq-Ahrad enfant du monde arabe. Ils sont trois à mettre en mouvement leurs corps, le décor, le texte, pour creuser, arpenter la profondeur de l’âme qui se perdra dans le plus grand crime de l’humanité jamais commis.

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Trois voix, trois corps, trois regards pour comprendre. Derrière eux, une cloison qui hésite entre tapisserie d’une chambre de sans sommeil, œuvre d’un peintre maudit, mur de la révolution (arabe, ukrainienne, …). On croirait même y apercevoir une vieille herbe résistante. Ce mur bouge en fonction de l’énergie vitale déployée par le trio: fermé pour que le discours claque, entrebâillé lorsqu’on y décèle l’insondable, ouvert quand la conscience d’une humanité reprend ses droits. Le texte percute à l’image des pages d’un livre qui vibreraient par temps de mistral. Albert Cohen tisse avec les mots la toile de la rhétorique du racisme accompagné par le jeu des acteurs qui veille à nous englober dans cette recherche sans fin: comment l’homme tue-t-il l’humanité? J’entends dans ce texte ce que les médias d’aujourd’hui nous rapportent du crime raciste: la lâcheté de l’église, le rôle du commerce qui confond marchandise et humain, la nécessité de pardonner pour construire une pensée politique complexe.

La mise en scène créée la distance avec des affects violents (d’où qu’ils viennent d’ailleurs) par le jeu des corps (il arrive un moment où les mots ne peuvent plus rien), par la musique qui les élève. Ce dialogue à trois acteurs est la métaphore d’une triadique (mots, corps, pensée) seule capable de développer une vision ternaire : car au-delà d’une époque (l’avant-guerre), le racisme est un contexte. Ce sont des institutions verrouillées de l’intérieur, c’est une économie contre l’humain, c’est une parole publique contre l’idée même de l’existence d’une humanité. Le racisme est le symptôme d’un système complexe en voie de disparition. La force de la mise en scène d’Alain Timar est d’inclure la vision ternaire d’Albert Cohen dans un dialogue à trois, dans un jeu où tout circule : les affects, la  complexité, le langage du sens (celui du corps), la musique pour le déployer. Avec Alain Timar, évoquer le racisme est presque jubilatoire et festif tant il n’emprunte jamais les chemins de la pensée clivante. Elle est donc là, la réponse que nous attendons: réfléchissons collectivement à ce qu’il se joue, libérons la pensée par le corps, abattons les murs de nos visions cloisonnées.

À la sortie du théâtre, le ciel est sombre sur Avignon. Les rues sont désertes. Nous décidons d’assister au dépouillement dans deux bureaux d’Avignon centre. Les bulletins FN s’accumulent. Il est même en tête. La rumeur enfle. Nos corps flanchent. Les mots ne viennent plus. Et puis, à 19h45, les quartiers populaires délivrent la ville.

Pendant ce temps, un enfant de 10 ans des 13ème et 14ème arrondissements de Marseille comprend qu’il n’est qu’une sale Arabe : son quartier vient d’élire un maire FN.

Dans une ville, le théâtre aura-t-il joué de tout son poids pour inverser la tendance? Toujours est-il que ce sont les quartiers les plus éloignés du Festival qui ont facilité la victoire de Cécile Helle, PS.

Dans une autre, le théâtre du quartier est muet, coupé des habitants, renfermé sur lui-même, ne s’adressant qu’à une toute petite partie de la population, qu’à l’entre soi. Des habitants qui n’ont probablement jamais entendu la parole d’Albert Cohen.

Oui, il faudra inventer un théâtre de quartier populaire.  Inventer un festival de théâtre à Marseille.

Inventer, car même celui d’Avigon est épuisé.

Pascal Bély – Le Tadorne.

«Ô vous frères humains» d’Albert Cohen, mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles d’Avignon, mars 2014.
La pièce sera programmée pendant le Festival Off.
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THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN

Je suis la Mouette…d’Avignon?

«Des formes nouvelles, voilà ce qu’il faut».

Ces paroles prononcées par l’intransigeant Treplev correspondent à la mise en scène de La Mouette par Renaud Triffault. Le spectacle délaisse avant tout les personnages secondaires de la pièce de Tchékhov usés par la vieillesse et choisit d’effacer toute référence à la Russie. Alors que les puristes pourraient croire à une trahison, j’assiste à un véritable tour de force à travers une mise en scène recentrée autour des quatre personnages redoutables, Arkadina, Trigorine, Treplev, Nina auxquels s’ajoutent Macha et Medvedenko.

Dès que je pénètre dans la salle, je suis happé par une musique pleine de nostalgie et par un dispositif bifrontal au centre duquel s’étend une longue allée de verdure avec aux extrémités, un intérieur bourgeois et une petite scène en forme de croix au milieu d’arbres dépouillés. Le plateau est d’abord investi par Caroline Mounier qui endosse le rôle de Macha, l’endeuillée, qui vient y chanter avec mélancolie, comme une artiste déchue, un morceau musical des Pink Floyd. Celle-ci se voit flanquée de son instituteur matérialiste, Medvedenko (Guillaume Bachelé), qui accumule les blagues et qui manifeste une part d’humanité et même de fragilité en intégrant à son personnage les répliques des absents du spectacle. Treplev, le scrupuleux régisseur,  investit également la petite scène pour vérifier les préparatifs de son spectacle avant de laisser Nina (Noémie Gantier), y déclamer avec transe les paroles de sa nouvelle pièce. Pourtant, alors qu’il a pris soin de commander à distance sa pièce grâce à un système d’oreillettes et de favoriser l’attention de ses spectateurs, bien installés sur des coussins, par des écouteurs, ne leur propose-t-il pas déjà là un dispositif théâtral trop expérimental ? Aveugle à ce qui l’entoure, l’imposante et sévère Arkadina (Lucie Boissonneau) vient heurter aussitôt la sensibilité de son fils (Yann Lesvenan) qui traduit avec un regard scrutateur, perturbé, inquiétant, l’enfermement dans l’échec de Treplev face à une Nina exaltée comme une adolescente, fragile, vacillant sur elle-même et s’emballant au point de tomber symboliquement sur les genoux de Trigorine. Avec sa voix de faux intellectuel et son allure de faux dandy, le forçat de l’écriture représenté par Christophe Carassou  passe son temps à consigner sur son carnet tout détail réaliste. Pourtant, il fait preuve de vérité quand il confesse à Arkadina son amour pour Nina et il atteint des accents pathétiques lorsqu’il avoue à la jeune fille son échec en tant qu’écrivain. Même la mère coupable parvient malgré sa carapace et son égoïsme à des élans de sincérité.

Treplev

Toute la force de cette mise en scène est de faire exister les personnages non seulement par leurs paroles, mais aussi par leurs gestes, par leurs regards et même par leurs silences. Renaud Triffault nous fait alors pénétrer dans leur vie intérieure et dans leurs rêves que ce soit Arkadina qui se laisse guider comme dans une danse, Nina rêvant au succès ou encore plus tragiquement la tentative de suicide de Treplev montrée comme un flash nocturne. De très beaux effets de lumières scandés par la musique de Maxence Vandevelde dévoilent ces moments intimes et viennent fixer la solitude de ces personnages sur le plateau. Le point culminant du spectacle a lieu lorsque Nina annonce en chuchotant au micro ses rêves de comédienne et son amour pour Trigorine. Là encore le hors scène nous est donné à voir : le succès de Nina sous les projecteurs et les confettis, ses retrouvailles avec Trigorine, la solitude de Treplev et d’Arkadina gravitant autour d’eux. Mais les paillettes se transforment en neige grâce à la magie de la lumière créée par Hugues Espalieu et « le paysage auditif » assez paisible jusqu’à présent fait entendre la tragédie à venir ; le passage du temps, l’expérience des échecs marquent leurs effets sur les personnages qui portent désormais le deuil de leur vie et reviennent comme des naufragés, confrontés à l’indifférence de Treplev résigné dans l’écriture. Le titre du spectacle « Je suis une mouette » s’éclaire alors : tous sont passés à côté de leur vie, leurs illusions se sont effondrées et ils vivent d’une certaine manière un parcours tragique proche de celui de Nina. Tous viennent mourir dans cet intérieur obscur, le regard dirigé vers la petite scène de Treplev, qui préfigure son mausolée, alors qu’il perd l’amour de Nina.

Nul de besoin de revêtir les comédiens de masques de mouettes pour souligner la souffrance propre à chacun de leur personnage. Le spectacle parvient à nous faire pénétrer dans leur vie profonde et à rendre, selon les mots de Stanislavski, leur « action intérieure complexe ». Réussir à s’épancher du fond de son âme pour montrer l’échec de la vie humaine, des moments plutôt rares au théâtre !

Jérôme MARUSINSKI- Tadorne

photo: Simon Gosselin.

[Spectacle créé lors du Festival Prémices 02 et repris au Théâtre de la Verrière de Lille du 29 janvier au 1er février 2014]

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AUTOUR DE MONTPELLIER THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN

De Montpellier vers Avignon…

Ils sont 21. 21…comme autant de siècles.

Des jeunes personnes, vêtues d’une grande simplicité. Ils nous regardent, calmement, sérieusement. Ils sont un troupeau de biches dans une clairière, avec la grâce et la concentration, face à une tempête annoncée.

Oui, la jeunesse peut être sérieuse. Nous allons les suivre pendant 4H15 vers une voie inconnue, celle qui nous fait frôler l’utopie. Nous quittons le sombre du quotidien pour entrevoir un ailleurs, lumineux, à reconstruire.

Le décor plante le monde méditerranéen, sa lumière, clin d’oeil aux révolutions arabes. Mais ces devantures fermées annoncent le désastre économique d’une région où le Front National s’apprête à les ouvrir avec la force de leur pensée fragmentée…

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«Hypérion» du poète allemand Friedrich Hölderlin est ce soir mis en scène par Marie-José Malis avec les étudiants de l’Université de Montpellier au Théâtre de la Vignette. Ils inaugurent ce travail qui trouvera son apogée au prochain festival d’Avignon avec la troupe de Marie-José Malis. Ce roman de 1797 nous renvoie à la grandeur d’Athènes et de toutes ces sociétés brillantes qui se sont effondrées, mais qui ont réussi à renaitre de leurs cendres. Dans le roman, « Hyperion et Bellarmin, qui rêvent de libérer leur patrie du joug étranger, échangent de longs poèmes en prose à la gloire de leur pays, dont le rythme est à peine différent de celui des hymnes…Pourtant, Diotima, la véritable héroïne, symbole de la liberté heureuse, la fiancée de l’idéal, qui encourage celui qu’elle aime à aller combattre pour le salut de la patrie. Hyperion prend part au soulèvement national, qui ne peut être mené à bout, et le jeune homme, parti pour « vaincre ou mourir », revient vaincu par l’ennemi trop fort et aussi, peut-être surtout, par la défaillance des siens, prompts au pillage aussi bien qu’au combat. Il se retire de la lutte et retourne à la poésie».

Marie José Malis réussit à faire vivre à une poignée de spectateurs résistants, une soirée digne du Festival d’Avignon! On y souffre, on y pleure, on est ébloui par ces comédiens-étudiants. La durée dans la diction nous offre l’espace nécessaire pour intégrer le texte et se laisser emporter par notre propre imaginaire. Nous prenons de l’altitude. De ce recul, nous trouvons la bonne distance pour avoir la vision sur cette condition humaine et chercher comment interagir différemment dans le monde d’aujourd’hui. Ce soir, l’Europe apparait dans ses paradoxes de beautés et de violences.

La musique scande les mots. Je me sens transportée dans un film de Pier Paolo Pasolini. Celui où l’on rencontre l’homme dans ses forces et ses fragilités. Ce soir je suis bouleversée. Je sors d’un gouffre pour atteindre la voie lactée. Sous la pleine lune, le théâtre de la Vignette a retrouvé sa brillance avec un verbe haut, un texte puissant, un jeu d’acteurs juste. Dans notre quotidien de l’urgence, le temps du processus pénétre pour mieux toucher, malaxer, questionner. Les mouvements des comédiens sur le  plateau se détachent dans des aller et retour individuels ou collectifs. Ils nous aident à comprendre l’importance de s’engager dans une cause. Tour à tour, chacun fait sa déclamation et maille la force de la réflexion du groupe. En avant, en retrait. Dans des mouvements de ressac, la terrasse du café devient une ile pour accueillir des réfugiés. La stèle est la montagne à gravir. Les rideaux rouges que l’on tire séquencent les différentes étapes, métaphore d’une renaissance perpétuelle.

Les questionnements de cette jeunesse explosent dans le texte et Diotima s’élève au-dessus de nous dans un cri désespéré, pour éveiller notre désir d’ailleurs vers tous les possibles.

Ce climat de chaos me submerge, la poésie m’envahit. Sans violence, la révolte gronde. Celle qui nous ressource et nous réveille dans ce désir de bâtir un nouveau paradigme. Je respire ce trop-plein à tous les niveaux dans la société grecque antique décrite. Je ne suis pas seulement allergique à notre contexte actuel, je suis juste dans une intolérance de subir les bras ballants. Comme ce groupe de comédiens, je pressens l’urgence, sage et réfléchie, de se mettre en mouvement. Pas de passéisme, pas d’état de fait immobilisant, juste une analyse et le besoin d’agir pour reprendre ses droits vers une humanité pensante oeuvrant pour le bien de tous.

En quittant le théâtre, nous resterons sans voix, écrasés par la fatigue. Mais nous avons vécu ensemble dans la salle et sur scène un moment d’union collective.

L’art est politique et nous donne des ressources. “On devient artiste comme on devient adulte”, on devient spectateur comme on devient citoyen.

Sylvie Lefrere- Tadorne

” Jeunesse d’Hypérion” d’après le roman d’HÖlderlin mis en scène par Marie José Malis, au théatre de La Vignette du 17 au 20 mars 2013. Au Festival d’Avignon du 8 au 16 juillet 2014.