Ce dimanche matin, le ciel est dégagé. Les animateurs du blog le Tadorne se préparent pour leur 5ème Offinité, rendez-vous régulier donné depuis le début du festival aux spectateurs désireux de vivre un parcours de spectacles, de retours créatifs, et d’un temps partagé de création avec le chorégraphe Philippe Lafeuille. À 17h, en public, au village du Off, il chorégraphie nos savoirs sensibles. Lors de nos Offinités, point de vision dogmatique sur la «culture» ; point de discours usés jusqu’à la corde….juste un mouvement, une énergie pour penser autrement la complexité de nos rapports singuliers à l’art. N’est-ce pas les prémices d’un art politique ?

Le roi se meurt8 - -® Ye Danquing

Nous débutons au Théâtre des Halles. Une troupe de jeunes artistes Chinois jouent «Le roi se meurt» d’après Ionesco, mis en scène par Alain Timar. Ils rafraîchissent notre vision sur le pouvoir. Les jouets pour enfants en plastique envahissent peu à peu le plateau : ne sont-ils pas les métaphores de nos outils démocratiques précieux et fragiles ? Le sceptre est une louche pour nous en faire avaler des kilos. Les armes sont des barres lumineuses bon marché. Les véhicules, des tricycles musicaux pour harmoniser nos déplacements. Tout est léger et factice. Nous rions devant cette représentation de notre société en déliquescence qui voudrait tout contrôler alors même que le pouvoir semble impuissant, parce que déconnecté du terrain. Avec leur énergie et leur réactivité, ces artistes de Shanghai nous donnent de la force. Avec leur groupe généreux et créatif, ils symbolisent le regard extérieur dont nous avons besoin pour abandonner les modèles mortifères et penser le mouvement du renouveau. Toutefois, la mise en scène d’Alain Timar peine à nous relier : certains d’entre nous en sortent revigorés tandis que d’autres s’interrogent. Que peut bien signifier cette manière enfantine de questionner le pouvoir au moment même où nos processus démocratiques s’effondrent ? Doit-on y voir une forme de cynisme et de déni sur l’impérieuse nécessité de changer de modèle en s’y incluant soi-même ?

À la sortie du spectacle, une rencontre incroyable avec une artiste nourrit nos convictions. Ce que nous pressentions s’avère porté par cette femme visionnaire. La veille, lors d’une rencontre sur le thème «  L’art, prémices du politique », Marie José Malis (directrice du théâtre de la Commune, CDN d’Aubervilliers) débattait avec  Olivier Py (directeur du Festival d’Avignon), Marie-José Mondzain (philosophe) et Xavier Fabre (architecte du cabinet Fabre/Speller).

La politique culturelle, exercice de pouvoir, est opposée à la culture politique, à la puissance courageuse de création. L’art est politique dans son esthétique comme le précise Marie-José Malis : « Il est autre chose que ce qui est. Il nous déplace , nous transforme le monde. Nous avons besoin de formes nouvelles et profondes. ». Actuellement, on observe une culture séparée de tout le reste dans notre société. Comment identifier une politique culturelle alors qu’elle est incluse dans un ministère de la communication ? Toute l’Europe est frappée par cette gestion.

Les élus réclament de la vision. Pour cela ils financent la construction de lieux trop souvent médiatisés qui coutent cher en fonctionnement.  Faut-il accepter ces conditions en convenant qu’elles ouvrent des possibles tout en posant une stratégie rusée ? Mais l’art, le geste artistique ne s’incluent pas nécessairement dans la ruse. Des gestes radicaux peuvent être choisis, comme ceux de la Coordination des intermittents et Précaires, qui doivent faire face à ceux qui ont le pouvoir et l’argent. La lutte des intermittents métaphorise la crise générale. Ils apportent par le « pour tous » (« ce que nous défendons, nous le défendons pour tous »), une autre manière d’aborder le corps social. Nous perdons le courage et la rigueur de nous exprimer sur l’essentiel. La politique actuelle se confronte à l’impossible, dans cette perte du sens démocratique.

En quittant cette magnifique entrevue, l’orage gronde sur Avignon et la foudre tombe à quelques mètres de nous. Mais ce déluge est  salvateur, car il a attiré un nombreux public au Majic Mirror. Il revient donc au chorégraphe Philippe Lafeuille de clôturer ce parcours en incluant au collectif de la journée, ceux venus se réfugier pour échapper au déluge (quelle métaphore !). Cette heureuse proximité entre spectateurs de tous horizons permet à une vingtaine de spectateurs inconnus de nous rejoindre pour exprimer en mouvement leur ressenti sur les spectacles.  Dehors c’est le chaos, mais nous sommes  tous réunis dans cet écrin, concentrés dans un lien éphémère et créatif magnifiquement crée par Philippe Lafeuille. Il perçoit en chacun de nous, un regard sensible sur l’art puis nous relie pour faire émerger une vision, symbolisée par une sculpture de groupe.

«  La culture c’est la règle, l’art c’est l’exception » disait Godart. Avec Philippe Lafeuille, nous nous autorisons la rupture de la règle pour vivre l’exception, le surgissement et être auteur du geste.

À Avignon, il y a des journées inimaginables…À nous de les transposer dans des ailleurs.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadorne.

Les Offinités du Tadorne du 10 au 24 juillet 2014 au Festival OFF.

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