Lundi 14 juillet 2014, Festival d’Avignon. Pour cette nouvelle journée particulière vécue en compagnie de spectateurs du Festival, les Offinités du Tadorne, co-animées par Pascal Bély, Sylvie Lefrère, Sylvain Saint-Pierre et Bernard Gaurier, proposent de mettre en jeu la figure du spectateur passionné. Justement, la veille, dans le Festival dit « In », nous avons assisté à une pièce qui a nous a fortement imprégnés : la mise en scène d’Hypérion par Marie-José Malis. Cette pièce porte haut l’exigence artistique des acteurs et des spectateurs. Le roman de Hölderlin semble transformé pour l’occasion en opéra à une dizaine de voix déclamant une seule et unique parole. Essentielle, puissante, incandescente, portée par tout le corps, tendu, extrême.

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Les comédiens, face au public, l’apostrophent, l’interpellent, l’intégrant au processus réflexif. Pour Hölderlin, l’homme est cet être déchiré qui aspire à l’unité avec ses semblables, la Nature, ou Dieu. L’existence est ce cheminement entre plénitude et vide, présence au monde et absence du divin. Ce tiraillement est une violence, une plaie à vif. Mais être Homme, c’est précisément faire face à cette césure pour tenter de la colmater au nom d’un idéal : la Beauté. Ce théâtre, qui impose sa durée, porte en lui ce même mouvement : fracture avec l’instant présent et ouverture vers un possible dépassement. Si de nombreux spectateurs n’ont su saisir ce qui leur était offert, la qualité d’écoute et d’attention de ceux qui sont restés étaient à leur comble. Une belle image de « grands spectateurs », comme les souhaite Marie-José Malis, c’est-à-dire avides de beauté.

Le lundi au matin, nous étions donc encore fortement imprégnés des émotions de la veille pour aller à la rencontre d’autres spectateurs passionnés,  Claire, Vanessa, Guillaume, Jérôme, Gentiane. Nous avons débuté cette Offinité des affinités esthétiques, en interrogeant notre passion commune pour les arts vivants à partir d’une image marquante et d’un ressenti qui lui serait associé. Pippo Delbono, Angélica Liddell, Roméo Castellucci, Arthur Nauzyciel ou William Forsythe sont évoqués à tour de rôle. La simple mention d’une image prégnante fait ressurgir les ressentis : larmes, désirs, frissons, peur. Nous percevons alors que par la danse, le théâtre, le cirque ou toute autre performance artistique, nous avons tous, au moins une fois, été saisis par des visions sidérantes, qui ont marqué notre goût du spectacle. Ces visions au présent sont des instants suspendus. Ils ouvrent sur des territoires inconnus pour lesquels nous sentons bien que la rencontre artistique met en lien davantage qu’un simple divertissement ou un alibi culturel. Le paysage artistique français reste trop marqué par l’omnipotence de la culture au détriment des mots d’ordre de créativité et de générosité. Substituons à cette impasse des démarches horizontales, diagonales, qui seules peuvent être à la hauteur des enjeux politiques, esthétiques et humains.

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Ces images et ces gestes évoqués vont nous accompagner toute la journée, lors du visionnage d’un documentaire sur l’intermittence ou de deux pièces que nous avons vues : A l’approche du point B, de la Compagnie La Lanterne, et Oblomov, mis en scène par Dorian Rossel. Ces spectacles nous ont diversement marqués : émotions positives ou agacement, intérêt ou indifférence, éveil de l’esprit et des sens ou endormissement. Les échanges sont vifs et nous sentons bien qu’ils ne mènent nulle part, nous éloignant du processus initié par les Offinités.

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Nous retrouvons enfin Philippe Lafeuille qui a la tâche de dénouer nos gorges en reliant, par la chorégraphie, nos idées et nos ressentis, afin de nous constituer comme corps. Il réunit, au Magic Miror, sous le chapiteau du Off, le groupe de la journée avec des spectateurs présents pour l’occasion, ignorant tout du projet des Offinités. Nos perceptions du théâtre seront alors des éclats de gestes et parfois de voix. Des fragments de ressentis qui résument notre rapport au spectacle vivant : applaudissements silencieux ; allongements à même le sol à la manière d’un spectateur christique endormi ; écritures sur les nuages ; bulles flottantes d’idées qui s’envolent vers le ciel ; porte-cris qui résonnent encore, à l’heure qu’il est, sous le chapiteau ; guitares-héros rebelles ; poings rageusement fermés ; idées qui brillent sur la tête ; bras grands ouverts sur le cœur. Nos mots d’ordre sont bondissants comme des corps éruptifs : « strapontin », « intermittent », « performance », « désir », « coup de poing », « pourquoi ? ».

Revient alors à l’esprit cette phrase d’Hypérion, selon laquelle : « La pensée qui devrait guérir les souffrances tombe malade à son tour. » Triste caractéristique des périodes de crise, à la fin du 18e siècle comme aujourd’hui.

La danse, le théâtre….le spectacle vivant : ce miracle guérisseur de pensée malade, et par-là même de souffrances…qui nous place en-avant, en mouvement, tous ensembles

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne.

« Le Off des spectateurs passionnés » le 14 juillet 2014 dans le cadre des Offinités du Tadorne.

Prochains rendez-vous (inscription auprès de Pascal Bély au 06 82 83 94 19 ou par mail pascal.bely@free.fr):

Le 16 juillet, « le vrai OFF des manageurs et des chercheurs »: ils animent des équipes, bâtissent des projets, cherchent dans des univers complexes et s’inspirent des esthétiques théâtrales. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 18 juillet, « Le bel OFF du lien social »: enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, créateurs ….L’Humain est leur quotidien, l’art est leur outil pour donner voir de prés et de loin. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 20 juillet, « Spectateurs étrangers, spectateurs français: croisons nos regards ». Le OFF, premier festival de théâtre au monde, fera entendre une vision croisée de la création contemporaine française et étrangère. Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 22 juillet, « Le grand écart du OFF »: les uns ne voient que du théâtre; les autres que de la danse. Et si on inversait? Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.
Le 24 juillet, « Le OFF est-il IN? »: les uns vont au In et au Off, les autres vont au Off et au In. Écoutons nos curiosités. Les cloisons sont étanches! Rendez-vous à 9h et 17h au Village du Off.

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