En cette fin de journée au village du Off d’Avignon, nous sommes assis en cercle – chacun prend la parole. Une participante ose alors : « Je vous remercie parce que j’ai toujours pensé que le Festival d’Avignon, ça n’était pas pour moi. Dans ma famille, on m’a toujours fait penser que le Festival était réservé à une élite à laquelle je n’appartiens pas. Je n’y connais rien, je n’ai pas de culture. Et pourtant, aujourd’hui, je suis venue à Avignon, j’ai vu des spectacles du Off, j’ai dansé ici. Ça m’a libérée, nous avons fait tout ça ensemble. Alors merci. » L’image revient de son sourire et de son regard espiègle et enfantin, lorsqu’une heure plus tôt à 17h, nous sommes arrivés sous le chapiteau du Off, au Magic Miror. Ce n’est pas la première fois qu’une participante des Offinités manifeste son émotion et sa fierté au moment d’entrer dans ce lieu central du Off. Une heure durant, elle en prendra pleinement possession, accompagnée de son groupe, des Tadornes (Pascal Bély, Sylvie Lefrère, Sylvain Saint-Pierre, Bernard Gaurier) et du chorégraphe Philippe Lafeuille. Ce lieu et ce dispositif agissent alors comme des révélateurs.

Nous sommes le 18 juillet 2014. Il est 9h et nous ouvrons notre 5e Offinité consacrée au lien entre « art et lien social ». A cette occasion nous accueillons Hélène, Marie, Viviane, Alexandra, Pauline, Véronique, Claudine, Ophélie, Dorothée, Claire, Julle. Les premières images pour évoquer le lien entre art et lien social sont celles de la grimace de l’enfant créateur, du tatouage, d’une scène, d’une respiration, du street art, de la Statue de la Liberté, de la Belle et la Bête ou d’une danse africaine lors d’une sortie au Musée d’Orsay avec des enfants. On évoque aussi le frein, la méconnaissance, les stéréotypes…Finalement, nous avons tous l’intuition d’un lien étroit entre art, lien et travail social, alors même que tout tend, dans nos pratiques quotidiennes, à les cliver.

Deux pièces vont nourrir le mouvement de notre journée et de notre pensée : Tant’amati de la compagnie Erika Zueneli, puis Le Prochain Train de la compagnie Les Bandits de grand-moulin. Ces travaux ont pour point commun de présenter deux couples dévitalisés. Un homme, une femme, englués dans la répétition des mêmes gestes, automatiques, désinvestis par la pensée ou les affects. Ils sont pris dans une relation blanche qu’ils ne cherchent pas à colorer de vivant. Ce sont des hommes modernes d’une société désincarnée, dépolitisée, déshumanisée.

Par l’imagination, nous transposons ces relations dans le cadre professionnel du travail social : la bouilloire dans Tant’amati qui menace sans cesse de déborder ou d’exploser; la mécanique des gestes se relie à la déresponsabilisation collective, qui empêche toute décision d’être prise ; le huis-clos renvoie à ce qu’est devenu aujourd’hui le lien social. Travailler avec autrui, c’est former un couple avec la personne que l’on côtoie. Et parfois, la peur de l’Autre étouffe l’envie de l’aider, de l’accompagner comme dans Le prochain Train. Face à la difficulté du quotidien et à la monstruosité de la machine administrative, il peut être tentant de laisser filer la qualité relationnelle et la vitalité des premiers instants. De se retrouver comme une ombre à côté d’une autre ombre. Comment sortir de ce filet de peur ?

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En imaginant des contes à partir de nos associations d’idées et des pièces vues, nous allons tenter de revitaliser ces couples, de recoudre le tissu relationnel. Nous inventons ensuite des mouvements correspondant à ces histoires. Puis, avec Philippe Lafeuille, nous les avons mis en scène. Sous le chapiteau du Magic Miror, le groupe se métamorphose : nous formons des ponts au-dessus des fleuves. Si l’eau est agitée, elle se glisse dans les interstices de la contemplation – nous regardons alors l’horizon avec espérance. Nous passons sous les ponts, mains unies sur la statue de la Liberté que nous élevons vers le ciel : « Il faut faire voler vers le ciel la liberté ! La Liberté doit voler ! » nous dit Philippe. Par des fleurs-bulles, nous réanimons des corps dévitalisés qui se mettent alors à danser. En un mot, nous chorégraphions l’imaginaire pour constituer un corps poétique et politique.

Cette journée est une métaphore du lien « art, lien et travail social ». Elle a permis de déployer une « créativité à tous les étages » : par l’art, l’union est possible au sein d’un groupe dont les personnes ne se connaissaient pas à l’origine. Par l’art, nous pouvons être créatifs ; nous devons juste nous autoriser à l’être, avec confiance. L’art est une nécessité précisément parce que nous faisons face à des enjeux humains complexes, riches et puissants, qui exigent d’autres réponses que les gestes dévitalisés habituellement réalisés. Ces gestes inutiles qui menacent de tout scléroser.

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L’art, c’est la vision et le mouvement qui lui correspond.

L’art, c’est le dépassement de la peur qui recouvre le désir.

L’art, c’est le ré-enchantement du réel lorsque celui est une ombre.

Après cette journée, nous serons des travailleurs sociaux créatifs ou artistes, soucieux d’inventer de nouvelles relations par de nouveaux gestes.

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne.

« Art, lien et travail social » dans le cadre des Offinités du Tadorne, le 18 juillet 2014.
Premier conte
« Il était une fois, un pont. De chaque côté, un homme, une femme.
L’homme vient chercher l’inspiration: des images pour créer son futur spectacle, prendre l’air, chercher de la fluidité.
La femme, chargée de ses outils et de sa lassitude, vient réparer le pont. C’est une tailleuse de pierre.
Du haut de ce pont se dégage une vue magnifique sur le territoire: ils ont une vision globale de ce qui les entoure: les tourbillons du fleuve, les Alpilles, les Cévennes Sauvages…
Chacun dans ses occupations se dérangent: le bruit des pierres que l’on tape, les mouvements du danseur incongru. Ils sont dans une incompréhension réciproque.
Le danseur improvise une chorégraphie sur les rythmes donnés par les coups de marteau. Une chorégraphie énergique se mue en une danse lente et sensuelle lorsque la tailleuse de pierre s’adoucit, se temporise en créant un rythme permettant l’expression du corps.
Le mouvement est beau.
L’été suivant, un spectacle de danse avec une cinquantaine de danseurs de tous horizons se monte sur ce pont. Le spectacle est un écho de cette rencontre.
Sur l’affiche, se trouve l’homme, la femme qui l’observe et s’interroge: vais-je où n’y vais-je pas?
 
Deuxième conte
Il était une fois Dominique et Dominique. Dominique courait tout le temps, tout le temps, sans cesse, en perte de sens permanent.Il va rendre visite, pour une visite à domicile, à Dominique, qui est l’Autre, qui reste à la maison, qui est dévitalisé, qui rêve de voyage. Le téléphone sonne sans cesse. L’Autre reste inerte sur son canapé. Il manque d’épanouissement. Et tout d’un coup, des cris. Un enfant arrive, déguisé en indien. Il réussit à poser une plume sur la tête de Dominique. Dominique le regarde, se met à chanter. Dominique était sur le canapé, prend une autre plume et se met à danser. Ils dansent tous ensemble. A un moment, ils entendent frapper  à la fenêtre. Un cheval ailé apparaît et invite tout le monde sur son dos pour traverser l’Atlantique  afin de se percher sur le bras de la Statue de la Liberté et oublier ainsi toutes leurs colères et leurs frustrations.
 

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