La rumeur entretenue par les critiques a eu le temps de se propager. « Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin serait donc trop long, inaudible, statique. Pourtant, le public est là. La metteuse en scène Marie-José Malis prend délicatement la parole : «Nous travaillons dans l’adversité. Cette salle est excluante, car si vous êtes en hauteur, vous n’entendrez pas bien.  Je vous invite à descendre. Les jeunes peuvent s’installer au tout premier rang ; ils nous donneront leur force».

Cinq comédiennes, cinq acteurs s’avancent chacun à leur tour, lentement. Ils nous regardent, les yeux emplis d’émotion. L’on croirait des messagers de la Grèce Antique, comme projetés sur la scène par la grâce de Marie-José Malis, poétesse d’un théâtre qui voit en chacun de nous un grand spectateur. Car la crise morale et politique sans précédent que nous vivons suppose des visionnaires courageux, capable de poser un acte artistique qui déjoue les facilités d’un théâtre devenu à bien des égards une machinerie industrielle qui ne célèbre plus la pensée. Car que voyons-nous beaucoup trop souvent : des formes qui s’essayent à entrer dans une modernité pour nous anesthésier.

Cette année, le festival piétine, car il empile les œuvres. Seuls les évènements autour de la lutte des intermittents font du bruit, mais semblent totalement déconnectés d’un art qui aurait pu amplifier son propos. “La pensée qui devait guérir les souffrances tombe malade à son tour» note Hölderlin. À cet instant précis, nous sommes quelques spectateurs à nous regarder. La gorge se noue peu à peu tandis que la langue d’Holderlin se déroule lentement et ouvre une vision. Nous cheminons et sommes mis dans un état de réflexion méditative. Les convictions des comédiens nous touchent comme des coups de poignard, car ce bilan de la Révolution française écrit entre 1797 et 1799 percute avec la folle déception des politiques publiques actuelles qui, parce qu’elles ne sont jamais vertueuses, nous mènent droit dans le mur tandis que des dogmes usés nous culpabilisent de ne pas les ressusciter. Nous ressentons chaque parole comme une meurtrissure. Nous souffrons d’entendre chaque phrase comme si le théâtre de Marie-José Malis nous libérait d’une oppression, celle d’un système excluant, celui d’une pensée de l’entre-soi.

7514446-hyperion-comment-assassiner-un-chef-d-uvre-tres-len-te-ment

C’est alors que nous séchons nos larmes, car la joie nous envahit peu à peu. C’est indéfinissable, indescriptible. Il n’y a aucun gag sur scène, aucun rire dans la salle…et pourtant, chaque mot est pesé. Chaque adresse est posée.  Chaque phrase s’imprime dans notre corps par la grâce et la puissance de l’actrice Sylvia Etcheto qui entre dans notre mémoire pour y murmurer les mots, mais notre âme se noue pour mieux l’enserrer et la garder en tatouage. Quand elle s’avance, elle s’adresse à la part de conscience universelle nichée en nous.

C’est ainsi que Marie-José Malis nous invite avec élégance à entrer en métamorphose, dans une conscience collective. Celle d’être là, vraiment là. Nous jubilons peu à peu d’être considérés avec un propos moderne, où la pensée jaillit. Les comédiens sont là, humbles, dans des costumes sobres, mais mis en mouvement par un travail remarquable de la lumière (un jeu subtil d’éclairage de la salle, métaphore d’un dialogue continu entre l’utopie d’une révolution passée et le désir d’une métamorphose à venir que nous incarnons). Les acteurs ont besoin de nous, de chacun de nous. Nous sommes là pour eux, car ils sont là pour nous. Un ami me dira à l’issue de la représentation: « j’étais parti… j’aurai pu rester encore des heures. » Nous en sortons, avec le vertige, comme  au bord d’une falaise, vacillants mais debouts.

HYPERION -

Cet « Hypérion », nous l’aimons passionnément. Il déjoue la classification absurde entre théâtre classique ou contemporain. Il est, ou il n’est plus. La question est de savoir aujourd’hui comment un théâtre peut s’inscrire dans un processus temps et non nous figer dans un propos qui vise à le positionner tout puissant. « Hypérion » est un théâtre qui nous donne la liberté de choisir.

Certes, à l’image de l’état moral du pays, certains spectateurs prennent la fuite dés la première heure, d’autres s’éclipsent au moment où les mots sont les plus percutants. Mais il reste un collectif de spectateurs déterminés pour assister à l’explosion finale qui console nos larmes, célèbre l’avenir à écrire et nous autorise un cri intérieur. Celui qui réveille. Celui qui appelle la métamorphose pour un nouvel art politique, celui qui entrainerait la jeunesse dans un mouvement coordonné entre le collectif horizontal, l’utopie d’une écologie sociale et le sensible comme matière pour une vision du monde.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadorne.

« Hypérion » d’après Friedrich Hölderlin, mise en scène de Marie-José Malis au Festival d’Avignon du 8 au 16 juillet 2014.

6 réponses à Marie-José Malis, mouette d’Avignon.

  • Jérôme MARUSINSKI dit :

    Je partage les mêmes impressions : je suis sorti avec le vertige, vacillant mais encore debout. Il s’agit (pour le moment) du spectacle le plus novateur du festival !

  • Enfin une vraie critique d’ Hypérion qui ne respire pas le mépris des plumitifs au jugement à l’emporte-pièce pour une lenteur et une durée pourtant bien nécessaires au partage de la beauté d’une fraternité naissante qui s’étend au delà de la scène, grâce à la grande constance des acteurs, jusque dans les rangs des spectateurs.
    La journaliste de l’Express eût voulu que la joie fût libérée « tout de suite ». Ne lui en déplaise, Hyperion n’est pas un gueuloir sans lendemain, un produit de divertissement à toute vitesse qui laisse exsangue notre pensée d’avoir du se raccrocher in extremis aux saillies d’un verbe lancé à toute allure, comme c’est le cas dans un nombre de plus en plus considérable de mises en scène.
    Pour ma part, je suis resté jusqu’à la fin de la représentation, logé dans cette lenteur sublime qui laissait aux mots d’Holderlin tout le temps d’ensemencer mon âme de leur beauté et de leur sens. Et je sais gré à Marie-José Malis d’avoir su conduire ses acteurs et ses actrices dans une grande constance d’émotion. Chaque geste, chaque mot avait une vie propre. Je les sentais naître, chercher leur essence pour mieux former leur existence, s’éveiller doucement pour épouser la lumière, respirer pour mieux briller, dans la durée, et quelle durée!
    Mais nos désillusions ont pris le pas sur nos espoirs et nous abandonnons toute utopie et nous ne savons plus ce qu’est l’amour, alors nous débitons des logghorées, nous agissons en foulant nos consciences d’un pas martial qui nous propulse dans le déni du beau et de la vie paisible et nous ne sommes plus capables de déceler l’imposture mondaine dans l’efficacité immédiate qui dénature la plupart des oeuvres d’aujourd’hui.
    Avec cet Hypérion, Marie-Josée Malis et son équipe ont sorti le Temps de l’esclavage que l’humanité lui impose à l’heure des religions technologiques et j’ai vu naître et demeurer longtemps la fraternité de ces hommes et de ces femmes, tantôt debout, tantôt assis, à l’écoute de leurs semblables, dont nous étions aussi, nous, public, avec une telle douceur, une telle foi, une telle empathie, que j’en suis sorti, avec tous ceux qui étaient restés jusqu’à la fin, complètement bouleversé.
    Merci pour cette critique.

  • Vanessa Blandin dit :

    Monsieur Gwenael De Boodt,
    Votre commentaire me donne des frissons, tout comme le regard sensible de Sylvie Lefrere et Pascal Bély. A vous trois, vous dessinez le paysage d’une critique engagée pour une oeuvre majeure. Un mois après l’avoir vu, Hypérion ne me quitte pas. Il est en moi.
    Encore merci,
    Vanessa Blandin.

  • Je vous recommande un très bel entretien de Marie-José Malis interrogée par Laure Adler, au moment où se jouait Hypérion en Avignon, sur ce site :
    http://www.theatreoracle.com/content/index.php?mact=CGBlog,cntnt01,detail,0&cntnt01articleid=36&cntnt01returnid=57
    A l’heure où le ministère de la culture tombe entre les mains d’une ex-ministre du numérique qui a dirigé des instances prônant l’assimilation et le formatage, par la république du Capital, des jeunes issus de l’immigration, le parcours inverse de Marie-José Malis prend encore plus de sens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *