C’est un pari: puis-je m’accorder du temps pour aller à la rencontre des artistes alors que l’environnement professionnel m’attire vers d’autres tâches? Je suis consultant auprès du secteur public et associatif et j’introduis l’art comme vecteur de décloisonnement et de pensée complexe pour des projets globaux interactifs et vivants. C’est un autre pari: tandis que les organisations développent des process qui décentralisent la question de l’humain, il est urgent de réintroduire des processus de communication pour penser autrement à partir d’articulations dynamiques. La sortie de crise est dans ce travail, mais qui nous le dit? Comment puis-je nourrir ma pensée de consultant-spectateur pour dévoiler dans les organisations, des paysages où les chemins créatifs des professionnels en quête de sens croisent ceux de l’art?

En ce mois de décembre, je pars donc à la rencontre de cinq artistes: les chorégraphes Maguy Marin, La Ribot, Radhouane El Meddeb; la metteuse en scène Angelica Liddell et l’inclassable Roméo Castellucci. Cinq artistes différents, mais liés par mon seul désir d’en découdre: à la bêtise systémique ambiante, j’ai besoin de poser l’art sur le terrain de la complexité, de l’invisible à  l’oeil nu, de l’instabilité source de questionnements. Je veux fuir le certain, le lisible, le prévisible. Ils sont tous les cinq incasables, déjouent les frontières, occupent le plateau comme un espace intrapsychique où la relation entre le spectateur et l’artiste est en soi le propos.

Premier épisode d’une série d’articles à venir.

Tout commence ce vendredi soir avec Maguy Marin. Dans mon cheminement de spectateur, elle occupe un place centrale. Dans “Singspiele”, elle nous propose une rencontre avec l’acteur, metteur en scène, scénariste et réalisateur David Mambouch. Un artiste total pour créer un lien global! Nous n’apercevons sa tête que lors de courtes pauses où l’homme se désaltère, apparemment épuisé par ce long cheminement le long de ce mur gris blanc, juste transpercé de porte-manteaux, sur cette étroite scène, où son corps hésite entre précipice et dévoilement de l’âme.

David Mambouch ne dit rien. Son visage est masqué  par une série d’autres visages photographiés (connus ou inconnus) qui, telles des feuilles blanches noircies par l’artiste au travail, finissent une à une à terre. Entre temps, il accompagne chaque visage d’un geste, d’un habit, d’une posture. Je scrute  ses moindres mouvements et j’écoute. La danse s’écoute. Presque par effraction, elle force l’écoute. Je nous écoute. Me voici à nouveau consultant-spectateur…Cette galerie de portraits  est une exposition itinérante où chaque visage évoque, par le corps de l’acteur, le lien que nous entretenons avec la Figure. Peu à peu se dessine ce qui fait culture commune, ce qui signe nos différences culturelles, ce qui fait de nous des êtres de communication (le corps ne peut mentir). L’artiste fait lien entre l’Autre et moi jusqu’à déjouer les codes du genre: au-delà du masculin et du féminin, que dit l’âme? Ici, l’identité n’est pas un statut: elle se joue dans l’interaction avec l’Autre et c’est à l’artiste que revient le rôle de passeur, de développeur d’empathie. Lui ne voit rien, car c’est nous qui voyons! Le regard, c’est nous. Le miroir, c’est lui. Le dernier visage est un choc. J’y vois le cri de Munch. Un cri identitaire. Que sommes-nous devenus à force d’individualisme forcené? Où sont les visages…et les figures?

singspiele-3

Des visages, des figures
 / Dévisagent, défigurent
 / Des figurants à effacer
 / Des faces A, des faces B
 / Appâts feutrés
 / Attrait des formes
 / Déforment, altèrent
 / Malentendu entre les tours / 
Et c’est le feu
 » Bertrand Cantat – Noir Désir- Album « Des Visages des Figures » (2001).

Pascal Bély – Le Tadorne 

Maguy Marin –  “Singspiele” – Marseille Objectif Danse le 13 décembre 2014.

 

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