Pippo Delbono, Avignon, ma Tante, Sophie Calle, la Rage, Pina Bausch, la Mère de Pippo, son souffle, la mélancolie, son corps, la mort, ses cris, chaque année ou presque depuis sa découverte, l’oeuvre de Pippo Delbono est là, en moi. Mais pour de multiples raisons qui s’entremêlent de façon abrupte, évidente et troublante, il me faut assister à l’exposition qu’il propose à la Maison Rouge, à Paris,  « Ma Mère et les autres ». Que ce soit ce jour-là, jeudi 18 septembre.

Dans les entrelacs de l’existence, l’art est un phare qui oriente le parcours des démunis, égarés face aux énigmes de la vie et de la mort. Il joue de clair-obscur pour révéler l’éclat de la noirceur, transforme les ombres en signes révélateurs.

Depuis plusieurs jours, des images, flashs, explosent dans mon esprit, mais peu de mots, peu d’idées. Démuni.

Nous sommes là, petit groupe de fidèles, à attendre l’ouverture de l’exposition. Il faut inscrire son nom sur une feuille pour y assister.

Ce moment suspendu permet à l’esprit de vagabonder : « Ma Mère et les autres » de Pippo Delbono – Rachel, Monique, de Sophie Calle au Festival d’Avignon en 2012 ; La Maison Rouge – le Cloître des Célestins d’Avignon ; septembre 2014 – juillet 2012 ; Armelle Héliot du Figaro (Eh oui elle était là !) – mes amis Tadorne (Pascal Bély et Sylvie Lefrère) ; la Mère de Pippo Delbono – ma Tante.

C’est le moment de descendre…dans les profondeurs de la Maison Rouge. Il faut baisser la tête, il fait sombre. Nous entrons dans un ventre maternel ou bien sommes-nous au purgatoire…Un long couloir mène à une salle de déjeuner. La Maison Rouge se transforme en hôpital psychiatrique italien. Gauche, droite, le long du couloir, des voiles blancs et flottants empêchent d’entrer dans les pièces et même de percevoir ce qui s’y trouve. Il me revient à l’esprit cette image de La Belle et La Bête de Jean Cocteau, où la Belle toute en grâce ophélienne, court le long d’un couloir en flottant sur le sol pour rejoindre la Bête. Elle est effleurée par les voiles blancs qui couvrent les fenêtres. Elle craint la Bête morte, faute d’être revenue à temps au palais. Pippo – sa Mère ; la Maison Rouge – le château ; la Belle – la Bête ; la mort causée par l’oubli – la vie renaissante grâce à la beauté.

On nous demande de nous asseoir à la table. Des assiettes et des gobelets en plastique (signes d’un temps de crise, nous dit Pippo Delbono), un vieux poste de télévision ne diffusant rien d’autre que du gris. Nous, apôtres psychiatriques, élus dérisoires, attablés pour vivre un repas de nourritures célestes. Nous sommes à l’écoute de Pippo. Sa parole est un corps qui nous enveloppe et nous contraint. Son souffle est peut-être encore plus beau que ses mots. Il nous raconte son histoire, celle de Bobo, et nous fait vivre des coups d’accélérateurs émotionnels. Des blocs d’intensité qui reposent sur des affects à la puissance démultipliée. Les hautes solitudes, la pauvreté, la misère. De la vieillesse, de la maladie. Des hommes et femmes abandonnés, perdus. Pippo nous dit que c’est précisément au moment où il était le plus mal, dans la nuit de la maladie, étreint par l’idée de ne plus parler, qu’il a fait la découverte de Bobo (enfermé en 1952 un hôpital psychiatrique, Pippo Delbono l’en fait sortir en 1996. Il est depuis l’acteur principal de ses créations). Il en a tiré ce trésor : les épreuves les plus douloureuses révèlent et métamorphosent les individus. Tout est relation, mouvement, durée vécue qui se déploie et transforme le donné, même le plus atroce. Sans maladie, pas de Bobo. Je pense alors longuement à ma tante d’Avignon.

On nous convie dans la deuxième pièce : quelques sièges, un fauteuil vide, mal éclairé par une lampe récalcitrante, et un écran. La séquence vidéo projetée est celle du film « Amore e Carne » et de la pièce « Orchidées ». La mère de Pippo est filmée agonisante sur son lit d’hôpital. Il filme au plus près, la petite caméra mouvante est à l’image de la vie qui tente d’absorber la mort : « Il faut regarder la mort pour regarder la vie ». Plonger dans le corps souffrant pour y trouver la beauté humaine. Lorsque leurs mains se croisent et se caressent, on croirait voir la croix du Christ. Il n’y a pas de négatif, il n’y a que des regards. Cette vieille femme mourante déploie la vie comme personne. En elle, je vois ma Tante d’Avignon.

Il nous faut à présent entrer dans le troisième tableau du triptyque. Pris dans la boucle, nous revenons sur nos pas et nous retrouvons le couloir. Les voiles blancs sont désormais relevés et ne masquent plus les pièces. Elles sont meublées d’écrans de télévisions qui donnent tous à voir Bobo. Bobo clownesque, farcesque. Bobo-Charlot, Bobo-Sindy Sherman, singeant les grands archétypes : héros de western, de policier, etc., exhibant tout son talent. L’exposition était tombeau de la mère ; elle devient sacre de Bobo. Ce qui relie les deux est la puissance de vie, l’amour, incarné par la danse de Bobo, ultime hommage à Pina Bausch.

Je ne cesse de penser à ma Tante.

Ma Tante habitait Avignon. C’était une femme pauvre, malade, qui vivait seule, après avoir accompagné jusqu’au bout son mari, malade d’un cancer de l’estomac. Elle n’avait pas fait d’études supérieures, se disait volontiers inculte bien qu’elle connût parfaitement la littérature et qu’elle aimât tout particulièrement Giono, Hugo, et Céline, par-dessous tout. Elle aurait eu sa place parmi les personnages célébrés par Pippo Delbono, d’une générosité incroyable, d’une humanité bouleversante, orageuse bien que démunie. Elle m’a fait aimer le Festival d’Avignon, me parlant des premières pièces de Villar, avec Gérard Philippe, Maria Casares jusqu’à Béjart. Ensuite, la maladie, la vieillesse l’empêchèrent d’assister aux pièces. Elle perdait la vue mais pas le sens des choses, des êtres et des valeurs. Ma tante, le Festival d’Avignon, la recherche de deux théâtres intimes humains, qui se reliaient parfaitement dans mon esprit. Voilà trois jours, elle s’est éteinte, laissant blanches derrière elle les pages du livre Avignon, détachant les fils multiples qui nous unissaient.

D’Avignon à Paris, de la Mère de Pippo à Bobo, de Pippo à ma Tante, tout s’achève et s’ouvre dans un même mouvement paradoxal et nécessaire, d’extinction et de redéploiement.

En cet instant si particulier, la vieille du vendredi 19 septembre, jour qui verra cette papesse quitter définitivement la cité terrestre, Pippo Delbono est pour moi ce que Bobo fut pour lui : « Dans le moment le plus sombre et noir de la vie, ce qui permet de surmonter le désespoir, c’est la relations aux autres, l’amour, la vie. » (Pippo Delbono).

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

 

L’Exposition de Pippo Delbono, Ma Mère et les autres – 5 au 21 septembre à la Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert.

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