« Pourquoi n’écris-tu plus sur le Tadorne ? ».

« Parce que le théâtre ne me donne plus la parole »…

Depuis la rentrée (le processus avait déjà commencé au festival d’Avignon, génération Py), je suis un spectateur passif, en attente d’une expérience qui ne vient pas. Je ressens un fossé, un gouffre, entre des gestes artistiques verticaux et ma capacité à les accueillir, avec mes doutes, mes forces et mes questionnements. Je reçois des propos qui ne me sont pas adressés, juste pensés pour un microcosme culturel qui adoube, exclut, promeut. A lui seul, il a souvent été public d’un soir…notamment lors du festival de création contemporaine Actoral à Marseille. Ce que j’y ai vu m’est apparu désincarné, hors de propos parce que sans corps. Le spectacle dit « vivant » s’est révélé mortifère: le rapport au public n’est plus LA question.

Il y a bien eu le metteur en scène japonais Toshiki Okada avec « Super Premium Sof Double ». Son écriture où se mêlent mouvements et mots est une avancée pour relier corps et pensée visant à nous décrire l’extrême solitude des travailleurs japonais qui trouvent dans les supermarchés ouverts la nuit de quoi puiser l’énergie d’un espoir de changement. Je suis resté longtemps attaché à ces personnages à priori automatisés dans leurs gestes, mais où se nichent des interstices où la poésie prend le pouvoir.

Il y a bien eu « La noce » de Bertolt Brecht par le collectif In Vitro emmené par Julie Deliquet au TGP dans le cadre du festival d’Automne à Paris. Une table, un mariage, une famille et des amis. C’est magnifiquement joué, incroyablement incarné pour décrire cette époque (les années 70) où la question du corps était politique. Mais une impression de déjà vu (Gwenaël Morin, Sylvain Creuzevault) me rend trop familier avec le jeu des acteurs pour que j’y voie un théâtre qui renouvellerait sa pensée.

Il y a eu Vincent Macaigne avec « Idiot! parce que nous aurions dû nous aimer« , chouchou des institutions et de la presse depuis son dernier succès à Avignon. À peine arrivé au Théâtre de la Ville à Paris, le bruit est une violence. Vincent Macaigne et ses acteurs s’agitent dans le hall et dans la rue. Les mégaphones nous invitent à fêter l’anniversaire d’Anastasia, l’une des héroïnes  de « L’idiot » de Fiodor Dostoïevski. En entrant dans la salle, nous sommes conviés à monter sur scène, « pour boire un verre »…Ainsi, le public est chauffeur de salle, réduit à un élément du décor. Il règne une ambiance insurrectionnelle: quelques spectateurs sont sur scène tandis qu’un acteur (le Prince) observe, immobile, illuminé par un faisceau de lumière. C’est fascinant parce que le sens du théâtre s’entend. Mais cette force va rapidement s’épuiser. Parce que Vincent Macaigne s’amuse comme un gosse à qui l’on aurait donné tout l’or du monde (ici, l’argent public coule à flot) pour transposer cet Idiot en évitant de passer par la case politique. Car il n’a aucun sens politique : on se casse la gueule pour faire diversion (genre humour plateau de télé), on gueule pour habiter les personnages, on noie le propos dans une scénographie d’un type parvenu au sommet parce que les professionnels culturels sont aveuglés par le pouvoir de la communication. Macaigne leur rend bien : tout respire la vision d’un communicant. Jusqu’à cette scène surréaliste à l’entracte où, face au bar, il pousse un caisson tandis que se tient debout le Prince. Macaigne pousse…invite le public à applaudir (mais qui ne répond pas). La scène aurait pu faire de l’image, mais Macagine est pris à son propre piège : il fait du très mauvais théâtre de rue. Mais qu’importe, le jeune public et une classe sociale branchée y trouvent leur compte : le théâtre peut aussi faire du bruit et de l’image, célébrer le paraître et la vacuité de l’époque. On se perd très vite dans les personnages parce que l’effet prend le pas sur la relation (souvent réduite à un geste, une interpellation), parce que les dialogues sont à l’image d’un fil de discussion sur Facebook.

Avec Vincent Macaigne, le théâtre est un produit de surconsommation. C’est pathétique parce que les acteurs se débattent en gueulant et que cela ne fait jamais silence; parce que Macaigne se fait une étrange conception du public: à son service. C’est pathétique parce que ce théâtre du chaos ne crée aucun désordre: il profite juste de nos errances.

Il y a bien eu « Impermanence » du Théâtre de l’Entrouvert, spectacle dit « jeune public » co-diffusé par le Théâtre Massalia et la Criée de Marseille. Dans la salle, une fois de plus, beaucoup de professionnels. Il y a très peu d’enfants. Au cœur de la Belle de Mai, il n’y a aucune famille de ce quartier très populaire. Jeune public ou pas, la fracture sociale est la même. Le théâtre dit contemporain ne s’adresse plus au peuple. S’adresse-t-il seulement aux enfants alors que mon filleul de 9 ans ne voit pas toute la scène parce qu’il est trop petit (le théâtre ne dispose d’aucun coussin pour lui)? La feuille de salle est un texte très hermétique à l’image d’une pièce qui reprend tous les poncifs de la création contemporaine. Au cours de ce voyage théâtral sans but, l’artiste évoque « la perte de sens » (on ne saurait mieux écrire). Ici se mélangent musique vrombissante, images, numéro allégé de cirque, marionnette inanimée. Tout est mortifère à l’image d’un pays pétrifié dans la peur de faire. Toutes les esthétiques sont là pour satisfaire les programmateurs. C’est décourageant de constater que les logiques de l’entre soi sont maintenant imposées aux enfants.

Dans ce paysage morose, il y a une lueur d’espoir. Elle vient d’un metteur en scène, Jacques Livchine, qui répond José-Manuel Gonçalvès, directeur du 104 à Paris après son interview dans Telerama. Un paragraphe a retenu mon attention : « Il y a quelque chose qui ne va pas dans le théâtre, il n’y a pas de projet commun, rien ne nous relie les uns les autres, On est dans le chacun pour soi, le ministère de la Culture est incapable de nous donner le moindre élan. Les petites sources de théâtre ne deviennent pas des ruisseaux ou des rivières qui alimenteraient un grand fleuve, non, c’est le marché libéral, la course aux places, aux contrats, les symboles se sont envolés, nous sommes tous devenus des petits boutiquiers comptables. Il faudrait se mettre tous ensemble pour dire qu’on en a marre, qu’il faut que nos forces s’additionnent pour une seule cause, celle de retrouver “la fibre populaire”. On a besoin d’un défi collectif, le théâtre ne doit plus s’adresser à un public, mais à la ville toute entière. »

Ce défi ne se fera pas avec le ministère de la Culture et ses employés obéissants. Il se fera à la marge, par la base, par un long travail de réappropriation de l’art par ceux qui veulent que la relation humaine soit au centre de tout. Les théâtres subventionnés ont depuis longtemps abandonné ce centre-là pour jouer à la périphérie afin de maintenir leurs pouvoirs et leurs corporatismes.

Pascal Bély – Le Tadorne.

4 réponses à Voyage théâtral en Hollandie (ou en Sarkozye, suivant votre sensibilité).

  • Favre dit :

    Je ne suis pas d’accord sur tout, mais les voix discordantes font du bien dans ce milieu/microcosme ultra-codé, « suiviste » car sans vision personnelle (il y a quelques papes ou papesses qui décident de ce qu’il faut aimer, promouvoir et accueillir, les programmateurs sont sont très souvent complices actifs de ce jeu de pouvoir car eux aussi sans vision propre, je sais très bien de quoi je parle en tant qu’artiste), et finalement consensuel où la com’ est effectivement devenue la part la plus importante de son activité …
    Amicalement, Marin Favre.

  • Vanessa Blandin dit :

    En tant que spectatrice, je me reconnais dans ce voyage alors que je n’ai pas vu les mêmes oeuvres que Monsieur Bély. Votre voix compte aujourd’hui parce que vous êtes l’un des rares spectateurs à énoncer autre chose que de la promotion.
    Continuez.
    Amicalement
    Vanessa Blandin.

  • Ce qui autorise la parole du spectateur APRÈS la représentation, c’est la possibilité, plus exactement l’ENGAGEMENT MUTUEL du partage entre le « créateur » et le spectateur pendant cette représentation. Pour que nous puissions, nous spectateurs, pouvoir parler d’un spectacle en toute authenticité, il faudrait que nous puissions nous sentir investis de ce pouvoir de partage. Si le pouvoir se prend, le partage, quant à lui, s’évalue, demande beaucoup de lenteur poétique. Les mesures de l’imagination sont extrêmement fluctuantes. Elles dépendent de l’échelle éthique que nous leur attribuons. Le partage n’est pas une négociation. Il résulte à la fois d’un abandon et d’une reconnaissance admirative de l’abandon par celui qui en est le bénéfiaire. L’humilité de celui qui triomphe, de celui qui brille sous les feux de la mise en scène, de celui qui est investi de l’autorité institutionnelle (parfois bâtie sur l’autorité marchande) fait l’objet d’un travail énorme. Cette humilité doit transparaître, doit se faire jour dans le processus de mise en oeuvre et de rapport au public, sinon le mépris assassine le spectateur qui s’est engagé comme l’artiste qui y a consacré sa carrière,
    Monsieur Bely, vous semblez avoir vu beaucoup de spectacles qui vous ont déçu par leur manque de capacité à absorber une vérité profonde et, par voie de conséquence à la restituer. Vous citez Livchine comme un de ceux qui aurait la parole franche sur ce sujet. Oui, mais attention : les artistes du théâtre de rue mesurent leur succès dans un espace non confiné où chaque signe particulier émanant du public est érigé en symbole. J’aimerais bien un jour entendre Livchine débattre sur ce sujet nonobstant la fréquentation naturelle de l’espace public et la gratuité liée à la rue dans un contexte de collectivités qui subventionnnent l’animation de l’espace public pour pacifier les conflits urbains entre les diverses composantes sociologiques ou ethniques de la ville et, avec l’Europe, de la campagne.
    Dans les salles, le théatre ne bénéficie pas de ce rapport libre à l’espace public, de cette captation du chaland, dont il nous faudrait définir ce qui la distingue du parc d’attraction en plein air au même titre qu’il nous faudrait définir ce qui distingue le théâtre en salle de son ghetto bourgeois.
    Pas si simple tout ça… (j’ai vécu les 2 de l’intérieur)

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