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THEATRE MODERNE Vidéos

Lui, c’est mon genre.

La scène me paraît immense. On dirait un territoire où il ne se passe plus rien, tel un paysage après la bataille. Une scène comme désertée par les saltimbanques où répond une salle clairsemée. Il arrive face à nous avec son look d’adolescent qui prend le temps de grandir. Son corps est une masse, sans centre de gravitation. Jonathan Capdevielle est là et je m’interroge : y parviendra-t-il ? À capela, il commence son tour de chant. Je reconnais Madonna et d’autres tubes pop de ma jeune vie d’adulte complexé, apeuré à l’idée de danser sur une piste d’un night-club gay toulousain. Des rires nerveux se font entendre de la salle, entre moquerie et tendresse. Je crois reconnaitre ceux qui me raillaient dans la cour de récréation. À l’heure où la théorie du genre fait débat, cet homme s’avance sur le grill d’une société française décomplexée qui n’hésite pas à stigmatiser ce qui n’est pas droit. Mais ce soir, le théâtre est là, seul, débarrassé de la planète médiatique abrutissante. Ce soir, c’est entre lui et nous. Ce soir, il nous faut écouter.

Justement, Jonathan est tordu. Il déraille avec ses pauses silencieuses entre deux couplets et des refrains qui n’ont rien à voir avec la variété internationale : j’entends des voix. Je reconnais l’accent du sud-ouest, celui de Tarbes plus précisément, où il vécu avec sa famille. Cette voix rocailleuse s’invite sans crier gare, tel un écho pour écouter cette France que l’on n’évoque plus : Madonna a fort à faire et finit par laisser place aux insultes sexistes et homophobes qu’à Tarbes comme ailleurs, on distille comme autant de virgules, de poings virgules, d’onoma-tapettes, à priori sans conséquence. Jonathan est fait de cette matière-là: il ne renie rien et Madonna doit composer avec une musique d’outre-tombe, du fin fond d’une boîte de nuit, où l’on danse sur des airs de publicité pour Malibu.

La voix est omniprésente dans «Adishatz / Adieu». Elle vous tombe dessus à l’image de cet échange téléphonique entre Jonathan et son père. Pendant qu’il se maquille et se travestit dans sa loge, j’écoute médusé ce dialogue surréaliste où l’on évoque la pluie et le beau temps sans parler du climat ; où l’on décrit ce que l’on fait en évacuant le sens du geste; où l’on s’étonne de s’appeler la veille de Toussaint, jour où le père fleurira seul les tombes de la mère et de la soeur. La métamorphose de Jonathan se nourrit de ce lien d’amour: le papillon n’est-il pas constitué du corps de la chenille ? Cette loge est aujourd’hui sa cabane : il est libre d’y faire entendre la voix de sa sœur, agonisante sur son lit d’hôpital. Il est libre d’endurer et d’endosser les rôles de ses amis qui l’ont conduit par le passé dans cette boite de nuit où se sont échoués leurs désirs d’amour sans limites. La scénographie est saisissante : à mesure que Jonathan tombe et se relève, la scène se fait fleuve et charrie les personnages vers la tragédie, vers son théâtre. Il les accueillent tous. Dignement. Même quand le corps de Stéphanie bourrée transporte les ravages de nos amours sans lendemain, l’autre à qui l’on croyait pour un rhume, pour un rien

Et puis, il y a l’écho. Toujours ces voix. Elles sont dans nos boîtes de nuit, dans nos caisses intérieures et ne cesseront jamais de faire résonnance. Il n’y a que le théâtre pour leur donner l’écho qu’elles méritent. Jonathan invite cinq hommes. On dirait qu’ils débarquent des montagnes Basques ou Corse. Madonna semble de la partie comme si tout se fondait, se liait, se reliait. Ils chantent ce qui fait notre culture : des voix entremêlées pour nos corps utopiques.

Jonathan peut maintenant “déjeuner en paix”. Il est de Tarbes. Il est des miens. Il est des nôtres.

Pascal Bély – Le Tadorne

«Adishatz / Adieu» de Jonathan Capdevielle au Théâtre des Salins de Martigues le 28 janvier 2014.
Crédit photo: Benoit Fortrye.
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LA VIE DU BLOG OEUVRES MAJEURES Vidéos

La belle année 2013.

15 grands rendez-vous ont jalonné mon année de spectateur. Ils reflètent mes choix de privilégier des lieux accueillants ,des auteurs et metteurs en scène engagés à renouveller les formes au profit d’une rencontre, d’un propos. Certains s’étonneront de la faible présence de la danse contemporaine. Mais il y a eu  peu de propositions dans l’aire marseillaise (malgré le travail remarquable de Klap, Maison pour la Danse, pour changer la donne) et le festival Montpellier Danse s’est muré dans des valeurs trop sûres. Reste deux belles rencontres : le croate Matija Ferlin et Mathieu Jedrazak qui ont fait le pari de positionner la danse sur le terrain d’une vision à partager.

2013, fut année de tous les superlatifs comme si l’excès devait contrer notre incapacitation à penser la complexité. Avec Katie Mitchell, ce fut le plus long travelling cinématographique sur scène où j’ai vécu de l’intérieur ce que le deuil d’amour veut dire ; dans «Mélanie Daniels» de Claude Schmitz,  le théâtre m’a guidé vers le cinéma, vers «Les oiseaux» d’Hitchcock, où il est l’art de l’art. Claude Schmitz proposa le plus bel espace mental pour et vers le spectateur où le cinéma ne se «fabrique pas», mais où l’Image est une émergence d’un long traveling théâtral.


Avec Angelica Liddell, ce fut le plus beau tango de Chine pour faire valser le propos sans concession d’une artiste unique; avec le collectif «L’avantage du doute», ce fut les dialogues les plus explosifs entre individus en proie à la marchandisation de la relation humaine. Dans « Le tourbillon de l’amour » de Daisuke Miura, le théâtre m’a immergé dans cette maison où l’on vient pour « baiser » avec des inconnus ; où l’on repart sans adresse, en mille morceaux, mais plus aimant…

« Après la répétition » d’Ingmar Bergman par le tg STAN a dévoilé deux acteurs en proie au tourment de leur théâtre amoureux où fiction et réalité forment un tourbillon poétique…

Je ne suis pas prêt d’oublier la troupe hongroise et roumaine emmenée par Alain Timar qui nous offrit un «Ubu papa», «Ubu maman» en papier, qui se froissent pour un oui ou pour un non. À l’image d’un pouvoir qui déchire les âmes pour régner sans toi, ni loi.

« Antiteatre » d’Après Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Gwenaël Morin, a lui aussi joué du pouvoir. Et comment…pendant plus de six heures, j’ai quitté un contexte alourdi par les propos d’une classe politique épuisée pour rejoindre une contrée où des artistes abordent la douleur sociale en agitant la pensée créative d’un auteur.

Je me souviens encore des “Particules élémentaires de Julien Gosselin. Il a réussi à réunir des générations de spectateurs en déstructurant le texte de Houellebecq pour créer un lien ouvert entre littérature, science, art, tout en nous positionnant comme co-penseur de notre époque!

Dans « Sœur je ne sais pas quoi frère », Philippe Dorin nous a offert, petits et grands, une vision sans limites d’une fratrie où nous serions une partie et le tout ! Moment exceptionnel où le théâtre vous plonge dans les abymes de l’inconscient familial.

«À la renverse» de Karin Serres, mise en scène de Pascale Daniel-Lacombe, fut aussi une mise en abyme où j’ai ressenti ma trajectoire de vie incarnée dans celle d’un couple amoureux épris de Bretagne, de cosmos et de New York !

Et puis…en 2013, il y a eu deux grandes rencontres: avec le clown Ludor Citrick dans « Qui sommes-je ? » ; avec le Téatro Distinto dans « La pécora négra ». Deux rencontres pour puiser dans les ressorts créatifs des artistes, l’énergie de croire qu’il reste à créer ce que nous ne connaissons plus.

15 oeuvres…majeures.

«Reise Durch Natch », Katie Mitchell, Festival d’Avignon – Allemagne.

Angelica Liddel, «Tout le ciel au-dessus de la terre (Le Syndrome de Wendy)»Festival d’Avignon – Espagne.

«La légende de Borneo», le Collectif l’Avantage du Doute, Théâtre de Nîmes – France.

– « Ubu Kiraly », mise en scène d’Alain Timar, Théâtre des Halles, Avignon – France-Roumanie-Hongrie.

«Les particules élémentaires” , mise en scène de Julien Gosselin, Festival d’Avignon – France.

«A la renverse» de Karin Serres, mise en scène de Pascale Daniel-Lacombe, Théâtre du Rivage, Festival « Théâtre à tout âge », Quimper – France.

– «Après la répétition» d’Ingmar Bergman par le TG STAn, Théâtre Garonne, Toulouse – Belgique.

– «Antiteatre» d’Après Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Gwenaël Morin, Théâtre de la Bastille, Festival d’Automne, Paris – France .

La Jeune Fille et la morve”  de Mathieu Jedrazak, Festival Off d’Avignon – France.

«Sad Sam Lucky» de Matija Ferlin, Festival Actoral, Marseille, Croatie.

«Le tourbillon de l’amour» de Daisuke Miura, Festival d’Automne de Paris – Japon.

– «Qui sommes-je ?» de Ludor Citrick, « Cirque en capitale », Marseille Provence 2013 – France.

« Sœur je ne sais pas quoi frère» par Philippe Dorin, Festival Petits et Grands, Nantes – France.

«Mélanie Daniels» de Claude Schmitz, KunstenFestivalDesArts de Bruxelles – Belgique.

«La pécora négra », Téatro Distinto, Festival Segni d’Infanzia, Mantova – Italie.

Pascal Bély – Le Tadorne.

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FESTIVAL D'AUTOMNE DE PARIS FESTIVAL D'AVIGNON Vidéos

Festival d’Automne de Paris: Pourquoi “Partita 2” peut-être une pièce-clé et comment a-t-elle créé le dissensus?

Du 26 novembre au 2 décembre 2013, les chorégraphes Anne Teresa de Keersmaker et Boris Charmatz présenteront «Partita 2» au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne. Nous sommes nombreux parmi les Tadornes à l’avoir vu au Palais des Papes lors du dernier Festival d’Avignon. Je me souviens encore de nos colères à la sortie d’un spectacle que nous n’avons pas accepté tant l’art de l’entre-soi considère le public comme une variable d’ajustement. Une véritable fracture était apparue entre les professionnels de «la culture» et les spectateurs : d’un côté, une critique d’érudits; de l’autre un public qui n’aurait pas compris. Cela faisait longtemps que l’on ne m’avait pas classé dans les ignorants. Soit.

Nous publions le regard de Sylvain Pack à qui je reconnais un beau travail de recherche, mais qui ne parvient pas à relier ma sensibilité à ce travail chorégraphique trop en hauteur…de vue?

Pascal Bély- Tadorne.

Anne Teresa de Keersmaker et Boris Charmatz n’auront pas besoin de mon regard pour défendre la pièce qu’ils ont interprétée en clôture du dernier Festival d’Avignon, mais je souhaite expliquer pourquoi je me dissocie autant de la critique entendue depuis qu’ils l’ont présenté dans la cour d’honneur. Prétentieuse, fainéante, élitiste, mesquine, plusieurs adjectifs qui résumeraient les reproches lus et formulés contre l’expérience proposée.

La structure en 3 actes : le temps de l’écoute, le temps de la danse, le temps de la rencontre entre son et mouvement semble pourtant être le meilleur choix pour offrir aux spectateurs les points de vue cardinaux sur l’objet d’une recherche scénique. Recherche de deux chorégraphes liés par l’écriture de la danse, la musicalité dans la danse et les avant-gardes en danse contemporaine. Ces deux artistes ont rencontré, collaboré et étudié les ruptures décisives (Lucinda Childs, Odile Duboc, Yvonne Rainer Deborah Hay, Simone Forti, ou plus récemment Julyen Hamilton, Mark Tompkins, David Zambrano…) Faisant un écho tardif aux arts plastiques, ces positionnements d’artistes ont permis à la danse de se dégager de la notion de représentation en se concentrant sur le quotidien du mouvement humain, en permettant aux danseurs d’utiliser les découvertes kinesthésiques, les relations somatiques aux gestes, un rapport plus naturel au sol et aux éléments, imposant de fait un nouveau lien au public. Mais celui-ci n’a pas encore eu accès à tout ce travail de fourmis, soit parce qu’il n’a pas été suffisamment présenté et expliqué sur les scènes nationales, soit parce qu’il est resté là, comme un malentendu technique, à l’abri, dans les studios de répétitions… me reviennent en mémoire des pièces de Merce Cunningham présentées il y a quelques années à l’Opéra de Paris, huées pendant la représentation ! Je crois qu’il est bon d’admettre que le public est sérieusement en retard et ce serait signe d’humilité de le reconnaître, ce qui n’est pas trop dans le caractère français. Avec Partita 2, nous avons donc eu la chance d’assister à une étude de premier choix. L’écoute d’un son intimiste et rigoureux, une chorégraphie intérieure et sans effet et enfin comment ces deux partitions peuvent s’influencer. L’art de la danse quitte ses apprêts et Anne Teresa de Keersmaker nous invite à la table avec un associé plus jeune, gourmand de contact, de buto, de danse urbaine. Ensemble, sciemment, ils ne choisissent pas la voie de la facilité : peu de portée, aucune acrobatie, pas de dramaturgie ni de décor, une partition lumière, à minima, accompagnant les 3 actes de la pièce.


Nous assistons à l’écriture de la rencontre en train de se faire. On rejoint de nouveau l’art contemporain et son goût du processus rendu visible. Deux chorégraphes et Amandine Beyer, violoniste à l’écoute, en attention, ramène cet espace « sacralisé » par son lien à l’art vivant, à l’atelier brut de l’artiste au travail, comme celui de Bruce Nauman, se filmant, traçant un carré au sol et marchant patiemment sur la ligne, jouant une note de violon jusqu’à épuisement. Ils montrent leur faille, dévoilant les imperfections spectaculaires du plaisir brut lorsqu’il est exposé, et de gestes plus internes, se risquant sur des questions inconfortables de danse : verticalité, marche, arrêt. Je pense qu’il est bon alors d’insister sur la cohérence de l’écriture : l’hésitation, la pauvreté, la nuance, la douleur, l’amour du mouvement dansé sont des motifs émotionnels qui ont dû, à plusieurs reprises, et en écho à Bach, être pensés. De ce temps nettoyé du savoir et de la technique, affleurent les raisons profondes et la vibration qu’il s’en dégage, l’enfance de l’art, le jeu absurde et répétitif qui permet de nous séparer de tout tuteur, mais qui lui demande cependant d’être le témoin de ses bêtises. Devenu complice, doit-on alors leur imposer les limites de notre raison et les codes esthétiques que nous avons retenus ? Ne peut-on pas accepter de nous mettre au niveau « souterrain » du jeu qu’ils nous proposent, réduisant nos ambitions de fantasmeurs professionnels, se tenant simplement assis dans cet immense espace rendu à sa taille humaine, en laissant passer le temps puis en réalisant enfin que nous avons en face de nous 2 chorégraphes qui ont une pleine maîtrise de leur langage (leur répertoire le prouve amplement), et nous livrent en secret cailloux et joyaux mélangés  ?

Cette proposition peut faire objet de défi à qui veut l’entendre et confirme le chemin que j’imagine dans la nouvelle voie engagée par Anne Teresa de Keersmaker depuis «En attendant» et «Cesena». Sa danse s’est subtilement détachée de l’illustration et de la narration musicale, comme si elle reprenait très lentement pour elle-même le changement de paradigme artistique du siècle dernier, confirmant cette transition en collaborant directement avec Boris Charmatz, qui a déjà assimilé ces modifications, né à la danse dans ce contexte et recevant une reconnaissance immédiate de ses pairs par la saisie convergente d’expressions physiques processuels.

Sylvain Pack.

«Partita 2» d’Anne Teresa de Keersmaker et Boris Charmatz  au Festival d’Avignon du 23 au 26 juillet 2013 puis au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne du 26 novembre au 2 décembre 2013.

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AUTOUR DE MONTPELLIER Vidéos

QueZATko?

Le 11 novembre 2013, journée de la mémoire de la Grande Guerre de 14/18… Le 11 novembre, nos mémoires se réveillent, mais sur un quartier de notre ville. C’est la septième édition de la ZAT de Montpellier, «Zone Artisitique Temporaire». Depuis 2010, l’art nous entraine dans les plus petits recoins de la ville. Nous vivons à Montpellier, croyant la connaitre, mais à travers une démarche interactive d’accompagnement artistique, nous ouvrons  de nouvelles recherches cognitives.

Le froid, le vent, se sont levés ce matin. Nous sommes quelques intrépides à nous glisser hors de nos lits, en ce dimanche, pour suivre une visite urbaine ou écouter des chercheurs, architectes, sportifs, artistes, nous dévoiler leur conception du ” Do it your self”.” Faire soi même”, nous sommes au coeur de cette actualité. Habitants, spectateurs, acteurs, citoyens, nous devenons tout à la fois, dans la polyvalence de nos déambulations. Nos errances ont un but: glaner l’artistique à chaque coin de rue, ou dans des lieux fermés habituellement.

L’interaction est partout; la rue et son public vivent à l’heure d’ un festival éphémère. Les langues se délient, les regards s’agrandissent, les visages s’animent. Petits et grands, citadins et banlieusards, nous voici tous réunis. Autorisés à prendre son temps, dans des espaces nettoyés de voitures et de contraintes. Autorisés à partager avec nos voisins ses sentiments. L’émotion
devient le principal levier de communication. Le plaisir est palpable. La patience est mise à l’épreuve, car l’attente peut être ponctuée de frustrations, si les portes restent closes faute de place. Mais on prend l’initiative d’aller quelques mètres plus loin, trouver refuge dans une salle éclairée, devant la chaleur d’un brasero, rencontrer un ami perdu de vue, écouter une musique, regarder un mouvement de danse, saisir une poésie…L’art fuse tout à coup dans l’urbain et rassemble. Il faut accepter de ne pas pouvoir tout voir. Deux jours, c’est trop court. À nous de prolonger ces formes artistiques dans la ville, de les relier, de les penser et de bâtir de nouveaux projets citoyens.

L’introduction ” Du Bohneur est dans le chant” de la Compagnie les Grooms, nous a fait imaginer quelques instants, un adjoint municipal à l’urbanisme, la culture et au développement local.

Vacheries” ont cultivé nos champs de citadins à travers la voix de Jean Louis Trintignant, accompagné par Michel Arbatz et Olivier Roman Garcia.

Poêtre” a ému la foule, dans les textes à étages du collectif  Brigade d’interventions Poétiques/ Compagnie Zigzag.

La fanfare des Kadors est devenue troupe dignement descendue de Pina Baush, chorégraphiée par François Rascalou.

La Laiterie, lieu de convivialité connu de tous, nous  fait découvrir la vie des artisans locaux et sourire devant les créations de Cyriak.

Dynamogène a réveillé nos âmes d’enfant dans les cliquetis de leurs machines. Tout à coup je me suis transposée dans l’atelier de mon grand-père. J’ai frôlé son bleu du bout des doigts, j’ai senti l’odeur de l’huile, et la scie musicale m’a coupé le souffle…

Lors de la tchat Zat, un géographe, Luc Gwiazdzinski, nous a donné à voir la Zat derrière la lumière de son esprit de chercheur. La Zat a tout à coup transformé notre cité en pistes de réflexion. Nous avons touché la notion d’éprouver, de gouter au choix du mouvement, de l’imaginaire, du modeste ” Do it yourself”,  brillamment théorisé la veille par l’architecte Étienne Delprat, a pris toute sa dimension utopique. Thomas Riffaud a apporté sa dose de prise de risque, dans le ludique conceptualisé  au milieu de l’espace urbain.

J’ai fini ce week-end par une ligne bleue; celle dessinée sur l’épaule  de Dimoné, chanteur aux accents du Sud. Pendant que sa chair était percée par l’aiguille du tatoueur Bruno, nos coeurs battaient fort. Ce quartier, oui on le connaît. Cette voix, oui on la connait, cette complicité musicale on la reconnait.  Ses mots de mélancolie chaleureuse nous accompagnent dans la nuit bleutée. Demain nous nous  réveillerons jiminys, avec de nouveaux désirs, pour dessiner un nouvel horizon plus clair en sortant du ventre de la baleine.

La Zat a mis en valeur la dynamique d’un nouveau quartier, du potentiel qui vit en chacun de nous. Maintenant à nous de relier ces énergies :””Get lucky yourself “.

Sylvie Lefrère – Tadorne.

"ZAT" de Montpellier les 10 et 11 novembre 2013 dans le quartier Boutonnet.
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PETITE ENFANCE Vidéos

À Mantova, j’ai trouvé une brebis dans un kinder surprise.

Rendez-vous m’a été donné par Cristina Cazzola, directrice artistique du festival «Segni d’Infanzia» à Mantova. Nous nous étions rencontrés à «Petits et grands» à Nantes. Avec une détermination qui force le respect, elle anime depuis plusieurs années un festival pour les enfants dans un contexte économique particulièrement délicat en Italie. Afin d’amplifier la lisibilité de la programmation, elle propose au public et aux professionnels, d’entendre différents regards, d’où qu’ils viennent (de spectateurs et de journalistes). Six critiques internationaux ont donc été invités à débattre, démontrant pour l’occasion que le théâtre dit «jeune public» suscite un échange de qualité capable de transcender le clivage entre critique professionnel et amateur. Les contributeurs du Tadorne aimeraient que cet exemple soit suivi en France…

Quelles visions émergent de ce festival? Globalement, la parole est fortement présente sur les plateaux. Certaines propositions font le pari d’une approche didactique à partir d’une pédagogie créative de la différence entre forme et matière tandis que d’autres utilisent des effets de mise en scène au détriment du jeu de l’acteur. À l’enfant souvent bruyant dans la salle, répondent certaines oeuvres qui le sont tout autant parce que l’esthétique s’efface au profit de la démonstration. À la saturation de l’imaginaire des enfants par la société consumériste, répond sur scène une avalanche d’effets et de mots où l’objet tout puissant gomme le sujet. Le poids de la crise et la fatigue d’une civilisation sont palpables: corps courbés, habits des années soixante-dix, mécanismes de répétition, logiques de domination. Le tout dégage parfois un parfum nostalgique, voire mélancolique pour rejeter notre époque.

La créativité est alors la seule ressource pour résister, l’unique solution pour redonner une autre parole, trop longtemps confisquée comme dans « Pour la petite histoire » de la compagnie Sémaphore, où l’on questionne la manière de  raconter les histoires tout en y invitant le théâtre. Le dialogue entre la narratrice et “Scribout » (petite souris) est une occasion de renouveller le genre : au traditionnel Petit Chaperon Rouge, vient se substituer un petit prince né dans un livre qui se met en mouvement sur différents écrans vidéos de papiers mobiles et fragiles. L’histoire est un paysage de passages dans laquelle le tout-petit et son éducateur sont du voyage. On aurait aimé une chorégraphie pour fluidifier les liens entre les beaux moments de vidéo et la scène : car au-delà des mots, c’est le corps qui est langage. Mais là, c’est une tout autre histoire…

Avec « The House » par les Britanniques Sofie Krog et David Faraco, les plus grands sont gâtés. Cette compagnie anglaise nourrit le genre hitchcockien avec pour protagonistes les habitants d’une maison…hantée par la mort. Sujet délicat, mais abordé avec malice par des marionnettes aussi adroites que leur désir d’en découdre avec l’art funéraire ! Sur le plateau, la maison en miniature en impose et voit s’affronter des morts-vivants, des croque-morts, des cambrioleurs apeurés par leurs ombres…L’histoire trouve ses ressorts dans un rythme qui ne faiblit jamais et joue avec nos fantasmes sur la mort. Le public rit d’autant plus que la maison se dévoile là où l’on ne l’attend pas toujours. Mais j’aurais aimé une pause, une fragilité, une émotion : évoquer la mort n’exclut pas la profondeur poétique d’une tristesse.

Nous la trouvons dans « La bicicletta rossa » par la compagnie Attivo Teatro, l’un des spectacles les plus forts du festival. Ici, l’appartement d’une famille pauvre est aussi unité de production de boules en plastique où se cache une surprise. Les enfants connaissent bien cette friandise martelée à coup de publicités avant leur dessin animé préféré. Sauf qu’ici, le jeu a un gout amer : la famille s’épuise dans ce travail et doit produire toujours plus pour satisfaire un homme à l’allure berlusconnienne qui contrôle également les ressorts de leur imaginaire. Tandis que le plus petit rêve d’une bicyclette pour se promener dans la voie lactée, les plus grands s’appuient sur le système économique pour le corrompre de l’intérieur et appeler les enfants à la révolution ! La mise en scène est majestueuse, car elle sait humaniser la mécanique des corps, poétiser le désir d’émancipation, incarner le rêve par un dispositif vidéo particulièrement inventif.

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Changement radical de registre avec « Ode Alla Vita » par la compagnie Rodisio. Un couple âgé, habillé façon Deschiens (que l’on imagine parent avec la famille de la «bicicletta rosa»), débarque lentement sur scène, plié en deux, de fatigue, mais aussi de rire ! Ces deux-là veulent en découdre avec cette fin inéluctable que leur promettent leurs corps cassés. Leur créativité les guide vers un imaginaire florissant où la fête est une danse. Ils ne reculent devant aucune de leur invention pourvu qu’elle provoque amour, gloire et beauté ! C’est parfois répétitif parce que l’autre en redemande jusqu’à plus soif…Le public est convié à ce délire sénile, rit beaucoup, mais je me questionne encore : la vieillesse est-elle un retour à la liberté créative de l’enfant ? Ce spectacle rencontre-t-il le monde de l’enfance ? N’est-il pas une façon pour les adultes de se justifier d’être si peu créatifs,  de se rattraper de leurs erreurs présentes, de se promettre un futur joyeux ? J’ai eu l’étrange impression que les enfants étaient spectateurs passifs d’un rendez-vous entre adultes. J’ai moi-même attendu une «bicicletta rosa» qui n’est jamais venue…

«La pecora nera» du Teatro Distinto a réussi le pari de réunir petits et grands avec une œuvre d’une belle qualité d’écriture. Ils sont deux, tel Laurel et Hardy : moi le petit blanc chauve avec une cloche autour du cou, toi le grand noir avec grosse touffe de cheveux. L’un protège ses brebis blanches ; l’autre accueille un cochon dans son pré capillaire ! L’un semble avoir le pouvoir ; l’autre la puissance créative. À ce petit jeu sans parole où la danse et le jazz se taillent la part du lion (!), rien d’étonnant à ce que l’un impose à l’autre sa vision de l’animalité: ce cochon sera recouvert de laine! Après d’âpres négociations et de batailles, il sera brebis mi-blanche, mi-noire. La scène métaphorise à merveille le cloisonnement entre les genres, l’antagonisme entre deux approches de l’humanité : biologique et culturelle. Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec le récent débat autour du mariage pour tous. La force de «La pecora nera» est de nous proposer un langage artistique qui transcende les différences, qui offre une vision dynamique de la mondialisation où la diversité crée l’unité pourvu que le lien soit au service du sens. C’est rondement bien interprété, joliment scénographié, musicalement astucieux. Ce spectacle est un tour de force parce qu’il invite petits et grands à questionner leur image du village global là où le politique leur promet de faire sienne une maxime populiste : «chacun sa brebis, les cochons seront bien gardés».

Pascal Bély – Le Tadorne.

« La pecora nera » du Teatro Distinto ;  « Ode Alla Vita » par la compagnie Rodisio ; « La bicicletta rossa » par la compagnie Attivo Teatro ; « The House » par Sofie Krog et David Faraco ; « Pour la petite histoire » de la compagnie Sémaphore ; au Festival Segni d’Infanzia à Mantova du 30 octobre au 3 novembre 2013.

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Johan Amselem: de la danse en danse contemporaine !

Par Jérôme Delatour, d’Images de Danse.

Bon Appétit est un spectacle de jouissance presque pure. Pas la pièce la plus intellectuelle de l’année sans doute, mais on aurait tort de l’interpréter comme un repli égoïste, un réflexe jouisseur de pays riches. C’est un discours de combat, accessible à tous. Pitié pour le corps! Oui, contre les guerriers de la souffrance et de la mort, si démonstratifs en ce moment, n’ayons pas peur. Ouvrons-nous au désir, cultivons le plaisir, ne nous résignons pas à ce monde qui nous file entre les doigts !

Dans ce registre, Johan Amselem y est allé franc jeu. Ca pète, c’est du concret. Sous un déluge de rythmes démoniaque (DJ Shannon Blowtorch), la température monte inexorablement. Les corps glorieux s’ouvrent, jubilent, s’exhibent dans la joie, un débord d’énergie, un insolent naturel. Venus des Etats-Unis, les interprètes inculquent à la pièce une force pragmatique et positive, une évidence que n’auraient peut-être pas permise, pardon pour le cliché, des corps européens.

Les hormones chauffées à blanc, la culpabilité se vaporise. Du sexe, vous en aurez, mais surtout du désir et de la beauté. Provocation supplémentaire, Amselem ose la danse. De la danse en danse contemporaine ! On aura tout vu. Tout est très écrit et facile à lire ; solos, duos et groupes se succèdent de façon tout à fait conventionnelle ; les danseurs jouent la comédie comme des figurants d’opéra ; l’humour, même quand il taquine la Marseillaise, est bon enfant.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Une vitalité joyeuse et libératrice nous frappe de plein fouet. Un sous-sol de béton, des sapes streetwear ; un semblant de battle, on s’observe on se mesure, on se serre la main à la régulière ; c’est parti. Dans un cliquetis de gamelles, les interprètes exécutent une sorte d’entêtante zombie dance ; mais de zombies roses, bien vivants, festifs. Ces zombies gais engendrent des nouveau-nés en couches. Mais le stade anal devant les Teletubbies est promptement expédié. Vite, place à la nature vraie et libérée, place aux adultes ! Tout le monde finit à poil. On fait encore des rondes (un reste de gènes hippies peut-être), mais on se tape aussi, on se tâte, on se claque, on se lèche, on s’effleure, on se titille, on se mordille, on joue au docteur, on se pique à la fourchette à viande dans des duos endiablés.

Amselem n’a pas peur non plus des clichés. La métaphore cuisinière sert de fil rouge : cette obscure envie amoureuse de préparer l’autre pour mieux le consommer, le consumer, entre chaleur et cuisson, chair et viande, festif et festin, domination et cannibalisme. Le désir est rouge sang bien sûr, comme les fruits qui ne sont ici aucunement défendus. L’ambiguïté sombre du sexe n’est pas évacuée, mais emportée par le plaisir du jeu et de la danse, des corps et des yeux.

Fidèle à son programme, Bon Appétit nous laisse au hors-d’oeuvre, galvanisés, éblouis, juste quand le terrain devient glissant. Il y a dans cette pièce comme un retour du vieux Jouir sans entraves, mais à la génération American Apparel. Quoi qu’il en soit, le Crazy a mordu la poussière. Et dire qu’il y a encore des gens qui vont s’ennuyer au Théâtre de la Ville. Le souffle, l’insolence, le chic, l’avenir n’est pas dans le Lui moisi de Frédéric Beigbeder. Il est ici.

Jérôme Delatour, Images de Danse.

Bon Appétit de Johan Amselem a été joué les 3, 4, 5 octobre 2013 au Théâtre l'étoile du nord à Paris  dans le cadre du Festival AVIS DE TURBULENCES .
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LE THEATRE BELGE! OEUVRES MAJEURES Vidéos

Nous aimons répéter le tg STAN.

Après un échec, j’ai besoin de refaire surface. Surtout quand la critique (paresseuse) encense un spectacle et vous fait passer pour un imbécile qui n’a rien compris. Il m’arrive de douter de mes capacités à ressentir le théâtre, jusqu’à me questionner,… jusqu’à l’obsession: comment ai-je pu être à côté de «Perturbations», chef d’œuvre de Krystian Lupa présenté dernièrement au Festival d’Automne de Paris?

Face à cette vision verticale de l’art qui fait passer l’ignorant pour un insensible, un orgueilleux, pour un spectateur sans regard critique, je cherche l’énergie pour ne rien lâcher. Le Théâtre Garonne à Toulouse est là (comme souvent) pour m’inclure à nouveau. Le théâtre belge (comme toujours) s’apprête à relier ce que je disperse. Ce soir, le tg STAN interprète «Après la répétition» d’Ingmar Bergman. C’est un choc.

J’apprécie mes arrivées dans les salles. Elles sont signifiantes. Du dehors vers un dedans, il y a la file d’attente, le couloir dans le noir puis une lumière, toujours énigmatique. Georgia Scalliet se tient contre le mur, près de la porte d’entrée, et me sourit en signe de bienvenu. Elle est belle et son regard profond me bouleverse déjà. À l’opposé de la scène, Frank Vercruyssen fait les cent pas. Il est inquiet, épuisé, presque désabusé. La pièce a-t-elle déjà commencé? Fiction ou réalité? Je vais de l’un à l’autre, à la recherche de ce qui peut bien les relier. Mon regard vers le théâtre se perd alors entre désir de l’une et désillusion de l’autre: à quoi bon être ici ce soir? Au même moment, 300 cadavres gisent à Lampedusa…

Ces deux acteurs sont peut-être en eaux troubles. Comme moi. Mais elle ferme la porte. Tout (re) commence.

Après la répétition, Anna revient au théâtre. Comme moi.

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Elle a oublié le bracelet si précieux à son ami Yohann. Il le lui a offert. Anna est comédienne. Henrik Vogler est son metteur en scène. Il remonte pour la énième fois «Le Songe» d’August Strindberg. Cet oubli le pique au vif. Il en profite pour symboliquement ouvrir cet objet d’assujettissement, en décrire les perles puis les laisser tomber une par une. Chaque réplique entre ces deux acteurs exceptionnels rebondit sur la scène et me revienne comme un boomerang. À l’heure où nous sommes submergés de feuilles de salles, d’interviews promotionnelles, nous perdons probablement de vue ce qui se joue dans la relation singulière entre un metteur en scène et ses acteurs. À force de castings et de recrutement en tout genre, nous oublions que c’est la «rencontre» qui fait lien. Ce soir, je suis plongé dans la complexité qui les unit et accessoirement dans ce qui me relie au théâtre. Entre Anna et Henrik, le lien est constitué de nœuds (il a été amoureux de sa mère, Rakel), de fermoirs (elle hait Rakel, suicidée), de pochoirs (comme si tout pouvait recommencer, à l’infini), de désespoirs (il y a la différence d’âge, il y a le théâtre, il y a, il y a …) et de fantômes (Rakel s’incarne, jouée par Anna…lui, immensément subjugué…moi, totalement troublé).

Peu à peu, je ne sais plus qui est qui : Anna-Rakel, Henrik-Strindberg, Anna-comédienne, Henrik- Metteur en scène…Anna-Pascal…Henrik-Tadorne…Je me penche vers Anna et me perds entre ses cuisses, à l’origine de tout ce beau monde. Dans ses yeux, je plonge dans la profondeur psychologique du jeu. Je me recule et me retrouve dans la quête effrénée d’Henrik à ne pas lâcher le théâtre malgré le trouble d’Anna, malgré les fantômes empêcheurs de penser en rond, malgré le corps, lui qui ne ment jamais. Henrik veut l’ignorer. Mais pas moi, car je sais que le théâtre est pétri de gestes qui vont au-delà des mots. Il y a cette scène sublime où ses doigts parcourent le bras d’Anna et semblent aspirés par son sein…de la salle vers la scène…de soi à l’acteur… Du «renoncement de soi pour l’avancement de soi-même», pensait Louis Jouvet. Mais Henrik contrôle, verrouille, semble manipuler ses affects et ceux d’Anna: «Débarrasse-toi de la comédienne privée, elle gène l’autre, la vraie comédienne et barre le chemin à des impulsions qui peuvent te servir sur scène».

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Mais on ne se débarrasse pas comme ça. Surtout pas ici,  pas au théâtre, lieu unique de toutes les mises en abyme, de tous les enchevêtrements. Lieu unique pour penser ce qui est intimement enfoui et pour ressentir collectivement ce qui nous unit à lui. Là réside la force de la mise en scène du TG Stan qui dévoile deux acteurs en proie au tourment de leur théâtre amoureux où fiction et réalité forment un tourbillon poétique qui entraine mon inconscient, lui seul capable d’écrire ces quelques lignes d’amour.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Après la répétition » d’Ingmar Bergman par le tg STAN au Théâtre Garonne à Toulouse du 2 au 6 octobre 2013.

Crédit photo : Dylan Piaser

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FESTIVAL D'AUTOMNE DE PARIS OEUVRES MAJEURES THEATRE FRANCAIS CONTEMPORAIN THEATRE MODERNE Vidéos

Gwenaël Morin et son théâtre d’immergés.

Depuis le Festival d’ Avignon, nos corps de spectateur étaient au repos. Aujourd’hui, nous avons rendez-vous avec Gwenaël Morin au Théâtre de la Bastille à Paris. Cet homme et sa troupe nous ont à plusieurs reprises bouleversés et nous l’avons écrit : avec enthousiasme, plaisir et gravité. Aujourd’hui, nous retrouvons ce théâtre avec sa petite jauge de spectateurs qui permet cette proximité avec les acteurs sans qu’elle soit outrancière ou démagogique. Nous nous apprêtons à vivre cinq heures de théâtre autour de quatre œuvres de Rainer Werner Fassbinder («Anarchie en Bavière», «Liberté à Brême», «Gouttes dans l’océan» et «Le village en flammes»). Nous allons vivre cinq heures d’une scène joyeuse et dramatique ponctuées par nos rires légers et nerveux. Tout cela pourrait paraître long et pourtant: tout passe à la vitesse d’une symphonie lumineuse orchestrée par une narratrice au ton cynique, parfois autoritaire, qui nous délivre des didascalies (que nous ne verrons pas toujours !) comme autant de petites déviations pour nous détourner du droit chemin ! Le rythme est pulsé par un son de grosse caisse, façon de réveiller nos préjugés. Plus tard, le tintement d’un triangle ponctuera les phrases, pour une succession d’idées lumineuses…Virginie Colemyn est éblouissante dans cet anti rôle pour un «antiteatre» qui nourrit parce que l’interaction est partout, surtout là où l’on ne l’attend pas…

Ici, la troupe s’incarne là où ailleurs, nous n’entendons qu’une «distribution». Gwenaël Morin a l’art de donner à chacun une présence extraordinaire comme s’il amateurisait leur jeu: leurs corps singuliers et imparfaits nous touchent d’autant plus qu’il n’y a pas de jeunes premiers, ou de «vieux beaux». Tous dégagent une «esthétique» de l’épanouissement qui finit par troubler. Le décor est épuré, juste quelques chaises, une table et des affiches interchangeables pour le paysage. La scénographie est ailleurs…nichée au cœur de nos imaginaires…

Quatre œuvres où la famille concentre en son sein tous les maux de notre époque: crise de la pensée politique, plafond de verre pour les femmes, rationalisation et manipulation de la relation amoureuse pour servir le jeu de pouvoir, surdité et impotence des corps constitués. Ici, le nez rouge se porte comme un gant. La famille se fait troupe de cirque tandis que les hommes forment une caste de tristes sires. Le viol est la pratique d’un fascisme de salon qui étouffe les cris des corps meurtris par la violence de « gouverneurs » sans vision, englués dans des dogmes usés, car trop répétés. Ici, on crie et les objets se jettent à la figure comme autant de mots que l’on découpe d’un poème. Les colères jaillissent pour mieux saisir la force du cynisme des situations. À travers l’écriture de Fassbinder, Gwenaël Morin nous éclabousse, à l’image d’un enfant provocateur qui sauterait dans une flaque de boue pour esquisser une fresque sur le mur érigé par nos peurs. Englués dans nos représentations, nous accueillons avec bienveillance ce jaillissement de mots au ton cinglant, en quête de vérité, qui nous éclatent au visage sans toutefois nous aveugler.

La force de la mise en scène de Gwenaël Morin est de ne jamais s’éloigner de nous, de ce qui pourrait faire résonance. Il dévoile ce que nous ne pouvons plus dire…Il aborde la virulence comme un secret qui se manifeste bruyamment. Il fait jouer la violence familiale comme un système culturel où le désir et la passion se confrontent à la frustration du pouvoir. Il explore les champs relationnels homme/femme et les tentatives de recherches de solutions pour survivre.

Cinq heures tourbillonnantes où nous sommes en continu englobés dans le jeu, où le temps qui passe n’a plus d’emprise sur nous. L’horloge se dérègle et laisse sa place à l’espace de la transformation pour que changent nos représentations. Les allers-retours permanents des acteurs entre la salle et la scène ne sont pas un gadget dramaturgique, mais bien un processus pour nous connecter au propos dans un « corps à corps » entre l’artiste et le spectateur. C’est souvent drôle, toujours grave. Lorsque la maîtrise du jeu fait éloigner le sens du propos, Gwenaël Morin autorise ses acteurs à tout lâcher notamment lors d’un entracte mémorable où l’on revivrait presque la danse de  «The Show must go on» du chorégraphe Jérôme Bel (celui-ci aurait été bien inspiré de se nourrir de ce théâtre-là pour «Cour d’honneur» présenté cet été au Festival d’Avignon !)

Ce soir, un vent de liberté a soufflé dans la douceur de l’automne. Nous avons quitté un contexte alourdi par les propos d’une classe politique épuisée pour rejoindre une contrée où des artistes abordent la douleur sociale en agitant la pensée créative d’un auteur.

Inutile de discourir plus longtemps sur le théâtre populaire. Il est là. Bien là. Grâce à des acteurs exceptionnels : Barbara Jung, Renaud Béchet, Mélanie Bourgeois, Julian Eggerickx, Ulysse Pujo, Nathalie Royer, Brahim Tekfa, Kathleen Dol, Pierre Germain, François Gorrissen.

Il n’y a que les savants pour le théoriser et s’enfermer dans leur impuissance à promouvoir ceux qui le portent haut.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadornes.

“Antiteatre” d’Après Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Gwenaël Morin. Au Théâtre de la Bastille à Paris dans le cadre du Festival d’Automne du 18 septembre au 13 octobre 2013.

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FESTIVAL ACTORAL OEUVRES MAJEURES Vidéos

Festival Actoral – Atabblé.

Il y a dix jours, je découvrais «Instantané» de Theo Kooijman lors du Festival “Cuisines en Friche” à Marseille. Je savoure encore aujourd’hui cette rencontre. Je ne suis pas pressé de «passer à autre chose». Je m’informe sur ce chorégraphe, je cherche à savoir quand et où je pourrais le revoir. Toujours soucieux de penser la complexité pour ne pas la réduire, je n’ai plus envie de m’égarer vers des chemins, certes séduisants, mais qui ne mènent nulle part, si ce n’est pour servir des égos démesurés, des propos cyniques teintés de romantisme et des visions apocalyptiques du changement de civilisation. Ce soir, je rejoins d’un pas tranquille le Théâtre des Bernardines de Marseille où le Festival Actoral programme le croate Matija Ferlin pour «Sad Sam Lucky». Je ne sais rien de lui, juste qu’il danse. À Marseille, danser c’est résister…


À peine arrivé dans la salle, il se tient debout, droit et maladroit. Il a le corps d’un arbre, enraciné par les arts. Plus tard, il sera oiseau de mauvais augure, hirondelle du printemps abattue en plein vol. Son corps incarne toutes les contradictions de l’homme moderne européen. Il balaye les gradins comme s’il cherchait dans le noir son public. Le noir, couleur de lumière…Quel décalage entre la profondeur éclatante de son regard et la scène, recouverte de cendres, de suie, de tout petits morceaux de charbon de bois tel un paysage après la bataille. On pense immédiatement à la chambre d’un écrivain maudit: il y a une table, des livres posés par terre (ceux du poète slovène Srecko Kosovel), un verre d’eau et un tas de feuilles dactylographiées. Elles ne font pas encore une oeuvre. Tout juste seront-elles agrafées sur la table pour former un livre ouvert à tous les vents du jeu théâtral, de la performance et de la danse. Le travail parait immense pour enchevêtrer plusieurs scènes : celle du théâtre des Bernardines, celle en bois créé par Matija et la table. Cette dernière n’a rien en envier aux chaises de Pina Bausch : sa force poétique et politique se décuple à mesure qu’elle se transforme en surface de jeu, en décor de théâtre de poche, en char de guerre, en barricade protectrice contre les balles perdues, en décombres de l’apocalypse, en armure dont il faut bien se délester.

Cette scène est notre Europe, occupée ce soir par ceux qui n’ont rien oublié de la guerre des Balkans, si proche et déjà si lointaine. Elle est notre perte de conscience de l’Europe…dont il ne reste plus rien…vendue aux marchands…noyée dans les réflexes mécaniques de la pensée rationaliste où l’art est une variable d’ajustement d’un modèle épuisé. Mais ce soir, le poète et le danseur résistent : minutieusement, il agrafe à plusieurs reprises les feuilles sur la table dont le bruit m’évoque les tirs des mots qui tuent…Tel un rituel immuable, quasi obsessionnel, il lit quelques vers projetés en fond de  scène (dont «A lot of work awaits me, isn’t that cheerful?»), joue son théâtre teinté de vers et de dialogues surréalistes sur nos lâchetés…puis il danse. Danse de bal et de balles.

À l’image de ces feuilles agrafées, il faut s’accrocher pour le suivre. Car Matija Ferlin détourne tous les codes de la représentation. À peine joue-t-il au théâtre qu’il stoppe brutalement la scène. Durant ce court temps d’arrêt, nous sourions de son toupet, je m’inquiète de l’impuissance des mots. Alors, il danse pour démultiplier la poésie, pour signifier ce qui nous paraît peut-être insignifiant. Matija convoque son corps, masse brute qu’il sculpte avec ses gestes lourds du sens de l’Histoire, avec des mouvements qui semblent tourner autour de lui tel un poète qui convoite la beauté du drame pour soulever la poussière de nos morts et prendre à bras le corps la reconstruction d’une pensée européenne. La musique symphonique de Luka Prinčič électrise la scène, accompagne la gestation, celle de l’individu sujet qui se débat avec les «restes» de l’Histoire. Je m’accroche et je vibre d’espoir face à ce créateur capable de danser ce qu’il reste de notre civilisation et de chercher pour reconstruire. En lui.

Matija Ferlin est un grand artiste parce qu’il n’est pas aisé de chanter une supplique. De brutaliser. De détourner. De se renverser. De faire battre des ailes avec ses dix doigts pour donner du souffle. De tirer à bout portant et de retourner l’arme des crimes contre l’Humanité, vers soi.

Matija Ferlin est sur mon chemin. Qu’il soit un jour sur le vôtre.

Pascal Bély – Tadorne

«Sad Sam Lucky» de Matija Ferlin au Théâtre des Bernardines de Marseille les 24 et 25 septembre 2013 dans le cadre du Festival ACTORAL.

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Marseille Provence 2013 Vidéos

La cuisine de Marseille Provence 2013.

J’ai un rapport passionnel avec la cuisine. Ma mère avait le talent d’un grand chef et je possède un patrimoine culinaire inestimable. Lorsque Marseille Provence 2013 et la Friche Belle de Mai ont proposé le festival «Cuisines en Friche», je n’ai pas hésité malgré le coût des places (de 7 à 35 euros) dont certaines comprenaient le prix d’un repas. Cette politique tarifaire a privilégié un public aisé (et blanc…) alors que le quartier environnant est l’un des plus pauvres de Marseille. Pourtant, la cuisine peut relier l’art au quotidien des habitants, mais les projets culturels reproduisent et amplifient les fractures sociales du pays. Au hasard des échanges, on n’a cessé de m’opposer l’art à la culture. Une spectatrice osant même m’avouer : «mais pourquoi voulez-vous mettre de l’art partout ?». Oui, pourquoi ? Tentatives de réponses…

Lorsque l’École d’Art et de Design de Reims organise sous chapiteau «Le Banquet Scientifique» («savoirs et saveurs, pillage et gaspillage»), mes attentes sont fortes : comment la cuisine peut-elle concilier art et sciences? Je déchante très rapidement. Une brochette de chercheurs m’inflige une série de discours aussi hermétiques qu’un plat sous vide. D’un côté, un chef cuisinier  (Eric Trochon) chargé d’accommoder (non sans talent) les (nos) restes, de l’autre une installation scénographique de fin d’études aussi pauvre que la communication rose bonbon de Marseille Provence 2013. Comme unique mise en scène circule un caddie qui véhicule cette élite suffisante pendant que nous dégustons des plats négligemment présentés (ici, la forme importe peu…). Parfois, nous sommes invités à nous lever de table pour suivre une pancarte «suivez-moi». Suffit-il de déplacer les corps pour mettre en mouvement un discours ? Ici, le design a évacué la question de la scène, de la dramaturgie, de la présence d’artistes pour nous infliger un propos lourd, culpabilisant et surtout vertical. Est-ce là, l’avenir des scènes pluridisciplinaires? Le même soir, je postais sur Facebook : « Je sens qu’il y a un mouvement de fond dans ce pays où les professionnels de la communication et du design publicitaire sont en train de squatter durablement les lieux d’art. Si j’étais un artiste, je m’en inquiéterais ».

 

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Toujours sous chapiteau, Fulgurances, organisateur d’événements culinaires, propose «Polenta, dîner pour 200 convives» avec le chef Massimo Botura, 3 étoiles au guide Michelin. Ici, le plateau est réduit à des tables blanches en U entourées du public, comme dans un banquet. La mise en scène consiste à dresser les plats avec un fond musical pioché probablement dans une playlist sur le net. Le chef, assisté d’un directeur artistique (sic), raconte quelques anecdotes sur la polenta (comme si cela équivalait à de la fiction) et décore les plats sous le crépitement des photographes amateurs confondant manifestement «Cuisines en Friche» avec l’émission «Top chef». Ici, la cuisine fait le show et l’art culinaire se goute dans l’assiette (succulentes bribes de Polenta en dessert). Soit. Mais il y a d’excellents restaurants pour cela ou des foires aux vins si vous aimez les histoires…Finalement, cette “performance” mérite-t-elle tant d’honneurs? Plutôt que de confier ce type de rendez-vous à une agence événementielle, la Friche serait bien inspirée d’inclure les artistes pour accompagner les grands chefs cuisiniers à accommoder leurs œuvres avec ceux des arts de la scène…

Avec le chef Yvan Cadiou, l’art culinaire est théâtralisé. Dans «Ma puce, à table !», la scène reproduit l’intérieur de sa cuisine personnelle et accueille un orchestre de jazz et des anecdotes sur la vie trépidante de ce chef qui a parcouru le monde et quelques plateaux télé. L’homme est généreux, à l’image de sa cuisine où rien ne s’oppose, mais tout se relie avec un art de l’assaisonnement dont il a le secret. Les élèves du lycée Régional Hôtelier de Marseille l’assistent élégamment pour servir près de 200 spectateurs. Mais j’aurais aimé un personnage de théâtre et non un show où l’égo surdimensionné d’Yvan Cadiou écrase l’imaginaire véhiculé par sa cuisine. Lorsqu’il évoque trop furtivement sa mère et sa fille, un dramaturge et un metteur en scène auraient pu «faire récit commun» avec le public et transcender les couleurs de ses plats vers l’œuvre qu’une scène est en droit d’attendre.

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« Umami », « spectacle à croquer par le jeune public », par la compagnie Laika et Piccoli Principi, est la plus belle scénographie du festival. Inspiré d’un théâtre à l’italienne, je me ressens dans une assemblée délibérative du bon goût. De haut, j’observe le jeu de ces acteurs belges et italiens réunis pour la circonstance par le Théâtre Massalia. C’est un laboratoire expérimental où le sol métaphorise la langue, mais où le théâtre se charge de faire émerger ce 5ème goût, à la saveur énigmatique, celui qui est en chacun de nous, lorsque nous communiquons autour d’un plat. Voici donc un chef qui doit se concentrer autour de sa recette tandis que ses compères incarnent ce que l’art de cuisiner procure : passion, folie, créativité, violence, déconstruction, désirs…On se prend au jeu, celui de l’amour et du hasard tout en regrettant finalement d’être abandonné lors du dernier instant : celui du 5ème goût, telle une petite mort surgissant trop vite…

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« Instantané » de Theo Kooijman proposé par Marseille Objectif Danse est la belle surprise du festival. Un théâtre où il n’y rien à manger (enfin), mais où tout se déguste à l’image d’un café gourmand de l’esprit. Cet homme longiligne me touche d’emblée: il y a dans son regard rieur et grave, dans ses déplacements, un doux mélange d’enfance et d’expériences artistiques engagées. La scène est sa planche à découper où il pose ce que la cuisine et son contexte évoquent de gestes, de liens, d’anecdotes, d’assemblages et de danses. Il est à la fois instrument(alisé) de la société de consommation et créateur pour s’en émanciper. Le corps nourri son imaginaire florissant quand ses ongles deviennent serres pour graines à germer ou quand il est multifonctions tel un couteau suisse pour attraper les mouches. À l’image d’un chef cuisinier, il fait mijoter son corps dans un bain de valeurs écologiques et célèbre la créativité, ressource inépuisable pour se nourrir sur les chemins de traverse, là où l’inattendu dévoile l’Umami. Peu à peu, Theo Kooijman dessine un corps végétal dans son restaurant des arts. Sûr qu’il serait capable d’accueillir les grands chefs du Festival,  à la recherche de ce petit grain artistique pour une dramaturgie trois étoiles.

«Je danse et je vous en donne à bouffer» est probablement le spectacle le plus en phase avec l’idée que je me faisais de «Cuisine en Friche ». Radhouane El Meddeb, chorégraphe tunisien, nous attend, patiemment, pour cuisiner son couscous. Tout est en place : ingrédients, instruments, plaques électriques, plats et couverts. La danse rencontre donc ce plat légendaire, populaire, complexe dans sa préparation, où le cuisinier, tel un alchimiste de l’amour, fait entrelacer le légume, la viande et le blé ! Le tout frémit, son corps s’élance. Le bouillon clapote, il danse du ventre. La semoule lui file entre les doigts, il ouvre ses bras. Ses rondeurs accueillent la danse qui, jusqu’à preuve du contraire, est une affaire de plis et de bosses, de gras et du double, de liquides et de chairs. Entre deux préparations, il vient vers nous pour jouer avec le temps de cuisson qui s’accélère subitement. Il court autour de la scène comme si sa seule montre était les battements du cœur. Alors que nous « bouillons », qu’il construit méticuleusement ses châteaux de semoule pour accueillir le liquide si précieux, il revient pour jeter à terre une nappe, des verres et des assiettes de pique-nique : le désordre avant l’ordre établi ! Il nous invite à table puis disparaît. Son couscous, c’est le goût de la danse.

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C’est mon dernier spectacle de «Cuisines en Friche». «Il Convivio», mise en scène par Catherine Marnas, aurait dû symboliser le projet artistique du Festival. Ici aussi, il n’y a rien à manger. Ici, les tables du banquet sont la scène pour cinq acteurs incarnant différents rôles de la grande histoire du théâtre (Dante, Victor Hugo, Carlo Collodi, Tchekhov, Sophocle, Jacques Offenbach, Georges Feydeau, Nancy Huston, Luigi Pirandello). Autant d’ingrédients pour une cuisine théâtrale dont cette compagnie a le secret à partir d’une vision de Romain Gary aujourd’hui menacée : “Rien n’est humain qui n’aspire à l’imaginaire“. Car ce banquet est un acte de résistance aux processus de réduction, de rationalisation qui contaminent aussi (et surtout) les programmations culturelles: sans imaginaire, sans artistes, sans scène, point d’humanité en devenir. Dans «Il Convivio», le message est d’autant plus puissant que, Pinocchio( magnifique Francesco Gargiulo), figure mythique du théâtre italien (pays où l’art est si malmené), est invité pour relier tous ces personnages. Drôle, provocateur, cabotin, il est à plusieurs reprises persécuté, pour éviter qu’il ne joue. Mais le théâtre résiste avec l’énergie du désespoir. À mesure que le banquet avance, ma sensibilité de spectateur se décuple. Je trinque à mon tour, ris aux tours foireux d’un magicien maladroit (exceptionnel Olivier Pauls) et pense à Isabelle Huppert qui déclarait dernièrement sur France Inter : «Pourquoi faudrait-il tout comprendre ? Pourquoi tout vouloir rationaliser ? Et si ne rien comprendre c’était comprendre autrement ?».

«Cuisines en Friche» a succombé au show pour séduire et servir l’égo des grands chefs. Mais ses promoteurs doivent savoir qu’un chef cuisinier, aussi talentueux soit-il, ne peut s’aventurer sur la scène sans la danse et le théâtre au risque de voir surgir Pinocchio des coulisses ramener en cuisine ces plats trop cadrés.

Pour les confier aux comédiens qui savent accomoder l’imaginaire à toutes les sauces.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Umami » par la Compagnie Laika et Piccoli Principi ; « Je danse et je vous ne donne à bouffer » par Radhouane El Meddeb ; « Instantané » par Théo Koojman ; « Il convivio » , mise en scène de Catherine Marnas ; « Ma puce, à table ! » par Yvan Cadiou ; « La banquet scientifique » ; « Polenta » : Festival « Cuisines en Friche » à la Friche Belle de Mai à Marseille du 11 au 15 septembre 2013.