C’est à l’auditorium de Quimper. Je m’imaginais une grande salle. C’est finalement une église, transformée en lieu de spectacle comme il en existe tant dans le sud de la France (à Marseille, à Avignon). Ce choix n’a rien du hasard: on entre ici, non pour se recueillir, mais pour s’accueillir, spectateurs de passage, adolescents et adultes, en transit entre ici et là-bas. L’oeuvre «A la renverse» est la pause nécessaire, le temps de s’interroger sur sa route, sa trajectoire de vie ; de penser à ses amours de papier, de ronces et de brindilles, de brumes et d’aurores ; de ressentir la Bretagne comme une terre de tous les possibles, où l’infini est un horizon à sa portée ; où savoir rêvasser sur un banc bleu est aussi précieux que de s’abandonner à la poésie, à la mélancolie, en attendant que ma joie revienne.

renverse1

L’autrice Karin Serres et la metteure en scène Pascale Daniel-Lacombe nous donnent rendez-vous pour ce spectacle minutieux, d’une profonde intimité, d’une grâce infinie, loin des bavardages et autres effets spécieux dont on nous abreuve ailleurs pour nous faire croire que nous pensons par nous-mêmes. Ici, le texte de Karin Serres est une introspection à multiples facettes avec pour compagnons de route, deux gosses, Sardine et Gabriel. L’une habite en Bretagne, au bord de la mer, «là où il ne neige jamais». L’autre vient d’Alsace, là où la mer, à bout de souffle, ne peut arriver.. L’un est en déséquilibre permanent pour perdre pieds et poings liés, l’une est à la recherche d’un infini pour s’y voir toujours petite. L’un est axe, l’autre est galaxie. L’un me ressemble, l’autre m’assemble. Chaque été, ils se retrouvent sur le banc bleu, face à l’océan. La puissance évocatrice des rochers dessine New York, la destination où la Bretagne serait une de ses terres qu’une faille aurait séparées. Mais quel est donc cet espace béant entre ici et là-bas , entre elle et lui, entre moi spectateur et nous public?

Chaque hiver, il revient pour le carnaval. Pour tomber à nouveau le masque. Pour se rêver breton, serré comme une Sardine à fluide. Elle, en tutu noir, se voit déjà dans sa robe de ballerine à crier « New York ! » telle une petite princesse qui dessinerait enfin son mouton dans le ciel. Peu à peu, de saison en saison, de paradis en enfers, de chansons rock en ballades folk, nous traversons leur vie d’amour où les pleurs se confondent avec l’écume, où la brume véhicule les rêves les plus fous, où le vent est un souffle vital pour s’émanciper, même de celui que l’on aime. Peu à peu, j’assiste médusé à une vie, où la séparation n’est qu’apparente, car tout finit par se lier, se croiser, se mêler : on ne peut rien contre un fil d’Ariane, même dans le cosmos. Ils ont tout l’espace pour eux : celui de la Bretagne, de la Voie lactée où Sardine, doctorat de physique en main, décolle pour y chercher d’autres rochers d’Amérique. Entre temps, il faiblira…elle sera là. Entre temps, il y croira…elle sera loin. Entre temps, il la retiendra…elle filera rejoindre la robe de la ballerine céleste.

renverse2

Ces deux acteurs (Elisa Ruschke, Carol Cadilhac) sont des magiciens de la rencontre et réussissent le tour de force de métamorphoser une petite scène positionnée en bi-frontal en miroir grossissant de notre carte de vie d’où surgit le désir…celui de vivre, de rêver, de regarder au loin, de parier sur l’improbable, de résister à la fatalité de destins déjà écrits. «À la renverse» transporte d’autant plus qu’ici, le technicien plateau (Etienne Kimes), se déplace au grès des changements de temps et d’espace: sa présence nous offre un ballet de fantômes qui s’invite à la noce, sur la piste aux étoiles.

Sardine et Gabriel finissent par rejoindre leur quai des brumes. De mon côté, je quitte l’église et me plaque contre un mur au soleil. Ce théâtre-là m’a propulsé sur la trajectoire de ma ligne de vie ; celle de ma main, ouverte par des artistes marins.

Le lendemain, au bord de la mer d’Iroise, sur un banc vert, j’ai dansé sur « Afterlife » d’Arcade Fire. Pour graver à jamais dans le granit, ce théâtre de rock and rouleaux.

Pascal Bély – Le Tadorne

Crédit photo: Xavier Cantat.

«À la renverse» de Karine Serres, mise en scène par Pascale Daniel-Lacombe (Théâtre du Rivage) au Festiva «Théâtre à tout âge» de Quimper du 17 au 20  décembre 2013.

Une réponse à Les amoureux du banc public sont en Bretagne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *