Ils sont face à nous. Depuis plus de trois heures. Ils n’ont jamais eu peur du public. Bien au contraire. Ils l’ont affronté, non pour le caresser dans le sens du poil, mais pour l’inclure. Ils sont jeunes (entre 25 et 35 ans) et leur arrogance créative provoque un plaisir fou. La salle les ovationne. Ils n’en reviennent pas eux-mêmes. Certains sont au bord de craquer par tant de fatigue accumulée et d’affection reçue de la part d’un public reconnaissant de ne pas l’avoir plombé ou disqualifié.

Je suis également debout. Qu’il est bon de retrouver ce geste après tant et tant de mois et d’années à faire le dos rond, à subir un théâtre français mortifère, institutionnalisé, sans âme, parce que petit-bourgeois. Ce soir, la troupe emmenée par Julien Gosselin fait maintenant partie de l’histoire d’Avignon. Mon aventure avec eux ne fait que commencer.

Mais que s’est-il donc passé ? Ils ont osé porter à la scène «Les particules élémentaires» de Michel Houellebecq. Ce roman est-il adaptable au théâtre ? Rien n’est moins sûr. Mais avec eux, tout est possible…Enfants de cette génération décrite par l’auteur (20 ans en 1980), ils assument cette filiation sans jamais la caricaturer. Ils parviennent avec délicatesse à se mettent à distance, sans cynisme, mais avec une dérision mêlée de tendresse envers une génération dont les représentations sociales se sont structurées autour de la libération sexuelle, d’idéaux politiques d’une gauche prête à jouer l’alternance malgré le septennat réformateur d’un jeune président…Ils ont réussi à créer le mouvement  fraternel entre deux hommes que tout oppose: l’un multiplie les conquêtes avec les femmes jusqu’à en devenir fou, l’autre mobilise la science pour une nouvelle espèce humaine par le clonage. D’un côté, la métaphore d’un paradigme épuisé, où il faut accumuler, produire, être compétitif. De l’autre, une révolution: celle où science et culture prendraient l’ascendant sur le biologique pour fonder une humanité plus apaisée, plus pacifique.

Ce qui les oppose sur le papier se relie : quand Bruno (Alexandre Lecroc) joue le jeune bête et con, Michel (Antoine Ferron) est en fond de scène, assis, profond, tourmenté, presque Gainsbourien. Le décor est là, dans ce regard, dans cette observation, dans cette écoute. Chacun incarne un double rôle : celui dévolue sur la scène, un autre en fond, sur les côtés, à notre place, celle du spectateur, celle de l’écrivain, celle de l’artiste de théâtre, celle où l’on observe l’intime se débattre dans le sociétal.

Il arrive même que la télévision, personnage à part entière, s’invite, mais elle le fait sur les côtés pour se projeter en grand écran : elle se veut de qualité même si on l’on ressent déjà qu’elle se perd dans des effets de communication dévastateurs envers le sens de la recherche de Bruno (on y décèle le langage de l’entre soi, loin, très loin du débat démocratique). Mais ici, elle sert le propos théâtral et n’entre jamais en concurrence.

La mise en scène de Julien Gosselin est exceptionnelle parce qu’elle ouvre le dialogue entre le monde de la recherche et le corps social à partir d’un paradoxe qui ne cesse de s’amplifier : plus Michel avance dans ses découvertes, plus Bruno devient malade. Julien Gosselin comble peu à peu le vide qui s’instaure entre les deux frères (qui se rencontrent finalement très peu au cours de la représentation) en positionnant l’art théâtral comme passerelle, sur laquelle il nous embarque. D’une époque à l’autre, de l’adolescence à la mort, je suis relié, inclus dans la quête, questionné par la force d’une science qui, articulé à l’art, l’humanise comme jamais. Les femmes jouent ici un rôle déterminant : Christiane (Noémie Gantier, magnifique tragédienne), amie de Bruno, l’accompagne dans sa recherche, en multipliant avec lui  des expériences orgiaques, métaphore d’un clonage du couple qui ne dit pas son nom… Annabelle, amie de Bruno (Victoria Quesnel, lumineuse femme de l’ombre) veut un enfant, qu’elle n’aura pas…signe que l’ère industrielle amenuise les facultés de l’espèce humaine de se reproduire dans un amour à mort destructeur. Peu à peu, la fratrie se décompose et se recompose vers une nouvelle humanité (celle d’aujourd’hui étant épuisée…comment ne pas entendre le chaos provoqué par les récents débats autour du « mariage pour tous ») a l’image du gazon présent dans le premier acte qui disparaît au second, laissant le sol froid  d’un laboratoire comme seule surface de réparation pour reconstruire.

Je ne perds rien du jeu des acteurs qui tisse le rire dans le dramatique parce que les joyeuses valeurs humanistes des années 70 (ah, la scène du yoga collectif, inoubliable Caroline Mounier en directrice du camping du changement !) sont aujourd’hui dramatiquement épuisées et provoquent bien des effondrements dans la souffrance.

Les processus impulsés par Julien Gosselin à partir de son collectif, relient les générations de spectateurs Il n’est jamais dans une posture haute en prenant le texte de Houellebecq pour le «verticaliser». Bien au contraire, il le déstructure pour créer un lien ouvert entre littérature, science, art, en nous positionnant comme co-penseur de notre époque !

LES PARTICULES ELEMENTAIRES -

La recherche scientifique mise en scène par Julien Gosselin questionne notre soif de théâtre, nos pulsions ‘destructrices » de sens, notre amour du jeu pour élever nos désirs  de spectateur (et non les cloner !) vers un nouveau «théâtre» qu’il nous reste à inventer.

Vive le Festival d’Avignon 2076!

Pascal Bély – Le Tadorne

«Les particules élémentaires», mise en scène de Julien Gosselin, au Festival d’Avignon du 8 au 13 juillet 2013.

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