Il y a dix jours, je découvrais «Instantané» de Theo Kooijman lors du Festival « Cuisines en Friche » à Marseille. Je savoure encore aujourd’hui cette rencontre. Je ne suis pas pressé de «passer à autre chose». Je m’informe sur ce chorégraphe, je cherche à savoir quand et où je pourrais le revoir. Toujours soucieux de penser la complexité pour ne pas la réduire, je n’ai plus envie de m’égarer vers des chemins, certes séduisants, mais qui ne mènent nulle part, si ce n’est pour servir des égos démesurés, des propos cyniques teintés de romantisme et des visions apocalyptiques du changement de civilisation. Ce soir, je rejoins d’un pas tranquille le Théâtre des Bernardines de Marseille où le Festival Actoral programme le croate Matija Ferlin pour «Sad Sam Lucky». Je ne sais rien de lui, juste qu’il danse. À Marseille, danser c’est résister…


À peine arrivé dans la salle, il se tient debout, droit et maladroit. Il a le corps d’un arbre, enraciné par les arts. Plus tard, il sera oiseau de mauvais augure, hirondelle du printemps abattue en plein vol. Son corps incarne toutes les contradictions de l’homme moderne européen. Il balaye les gradins comme s’il cherchait dans le noir son public. Le noir, couleur de lumière…Quel décalage entre la profondeur éclatante de son regard et la scène, recouverte de cendres, de suie, de tout petits morceaux de charbon de bois tel un paysage après la bataille. On pense immédiatement à la chambre d’un écrivain maudit: il y a une table, des livres posés par terre (ceux du poète slovène Srecko Kosovel), un verre d’eau et un tas de feuilles dactylographiées. Elles ne font pas encore une oeuvre. Tout juste seront-elles agrafées sur la table pour former un livre ouvert à tous les vents du jeu théâtral, de la performance et de la danse. Le travail parait immense pour enchevêtrer plusieurs scènes : celle du théâtre des Bernardines, celle en bois créé par Matija et la table. Cette dernière n’a rien en envier aux chaises de Pina Bausch : sa force poétique et politique se décuple à mesure qu’elle se transforme en surface de jeu, en décor de théâtre de poche, en char de guerre, en barricade protectrice contre les balles perdues, en décombres de l’apocalypse, en armure dont il faut bien se délester.

Cette scène est notre Europe, occupée ce soir par ceux qui n’ont rien oublié de la guerre des Balkans, si proche et déjà si lointaine. Elle est notre perte de conscience de l’Europe…dont il ne reste plus rien…vendue aux marchands…noyée dans les réflexes mécaniques de la pensée rationaliste où l’art est une variable d’ajustement d’un modèle épuisé. Mais ce soir, le poète et le danseur résistent : minutieusement, il agrafe à plusieurs reprises les feuilles sur la table dont le bruit m’évoque les tirs des mots qui tuent…Tel un rituel immuable, quasi obsessionnel, il lit quelques vers projetés en fond de  scène (dont «A lot of work awaits me, isn’t that cheerful?»), joue son théâtre teinté de vers et de dialogues surréalistes sur nos lâchetés…puis il danse. Danse de bal et de balles.

À l’image de ces feuilles agrafées, il faut s’accrocher pour le suivre. Car Matija Ferlin détourne tous les codes de la représentation. À peine joue-t-il au théâtre qu’il stoppe brutalement la scène. Durant ce court temps d’arrêt, nous sourions de son toupet, je m’inquiète de l’impuissance des mots. Alors, il danse pour démultiplier la poésie, pour signifier ce qui nous paraît peut-être insignifiant. Matija convoque son corps, masse brute qu’il sculpte avec ses gestes lourds du sens de l’Histoire, avec des mouvements qui semblent tourner autour de lui tel un poète qui convoite la beauté du drame pour soulever la poussière de nos morts et prendre à bras le corps la reconstruction d’une pensée européenne. La musique symphonique de Luka Prinčič électrise la scène, accompagne la gestation, celle de l’individu sujet qui se débat avec les «restes» de l’Histoire. Je m’accroche et je vibre d’espoir face à ce créateur capable de danser ce qu’il reste de notre civilisation et de chercher pour reconstruire. En lui.

Matija Ferlin est un grand artiste parce qu’il n’est pas aisé de chanter une supplique. De brutaliser. De détourner. De se renverser. De faire battre des ailes avec ses dix doigts pour donner du souffle. De tirer à bout portant et de retourner l’arme des crimes contre l’Humanité, vers soi.

Matija Ferlin est sur mon chemin. Qu’il soit un jour sur le vôtre.

Pascal Bély – Tadorne

«Sad Sam Lucky» de Matija Ferlin au Théâtre des Bernardines de Marseille les 24 et 25 septembre 2013 dans le cadre du Festival ACTORAL.

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