J’ai un rapport passionnel avec la cuisine. Ma mère avait le talent d’un grand chef et je possède un patrimoine culinaire inestimable. Lorsque Marseille Provence 2013 et la Friche Belle de Mai ont proposé le festival «Cuisines en Friche», je n’ai pas hésité malgré le coût des places (de 7 à 35 euros) dont certaines comprenaient le prix d’un repas. Cette politique tarifaire a privilégié un public aisé (et blanc…) alors que le quartier environnant est l’un des plus pauvres de Marseille. Pourtant, la cuisine peut relier l’art au quotidien des habitants, mais les projets culturels reproduisent et amplifient les fractures sociales du pays. Au hasard des échanges, on n’a cessé de m’opposer l’art à la culture. Une spectatrice osant même m’avouer : «mais pourquoi voulez-vous mettre de l’art partout ?». Oui, pourquoi ? Tentatives de réponses…

Lorsque l’École d’Art et de Design de Reims organise sous chapiteau «Le Banquet Scientifique» («savoirs et saveurs, pillage et gaspillage»), mes attentes sont fortes : comment la cuisine peut-elle concilier art et sciences? Je déchante très rapidement. Une brochette de chercheurs m’inflige une série de discours aussi hermétiques qu’un plat sous vide. D’un côté, un chef cuisinier  (Eric Trochon) chargé d’accommoder (non sans talent) les (nos) restes, de l’autre une installation scénographique de fin d’études aussi pauvre que la communication rose bonbon de Marseille Provence 2013. Comme unique mise en scène circule un caddie qui véhicule cette élite suffisante pendant que nous dégustons des plats négligemment présentés (ici, la forme importe peu…). Parfois, nous sommes invités à nous lever de table pour suivre une pancarte «suivez-moi». Suffit-il de déplacer les corps pour mettre en mouvement un discours ? Ici, le design a évacué la question de la scène, de la dramaturgie, de la présence d’artistes pour nous infliger un propos lourd, culpabilisant et surtout vertical. Est-ce là, l’avenir des scènes pluridisciplinaires? Le même soir, je postais sur Facebook : « Je sens qu’il y a un mouvement de fond dans ce pays où les professionnels de la communication et du design publicitaire sont en train de squatter durablement les lieux d’art. Si j’étais un artiste, je m’en inquiéterais ».

 

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Toujours sous chapiteau, Fulgurances, organisateur d’événements culinaires, propose «Polenta, dîner pour 200 convives» avec le chef Massimo Botura, 3 étoiles au guide Michelin. Ici, le plateau est réduit à des tables blanches en U entourées du public, comme dans un banquet. La mise en scène consiste à dresser les plats avec un fond musical pioché probablement dans une playlist sur le net. Le chef, assisté d’un directeur artistique (sic), raconte quelques anecdotes sur la polenta (comme si cela équivalait à de la fiction) et décore les plats sous le crépitement des photographes amateurs confondant manifestement «Cuisines en Friche» avec l’émission «Top chef». Ici, la cuisine fait le show et l’art culinaire se goute dans l’assiette (succulentes bribes de Polenta en dessert). Soit. Mais il y a d’excellents restaurants pour cela ou des foires aux vins si vous aimez les histoires…Finalement, cette « performance » mérite-t-elle tant d’honneurs? Plutôt que de confier ce type de rendez-vous à une agence événementielle, la Friche serait bien inspirée d’inclure les artistes pour accompagner les grands chefs cuisiniers à accommoder leurs œuvres avec ceux des arts de la scène…

Avec le chef Yvan Cadiou, l’art culinaire est théâtralisé. Dans «Ma puce, à table !», la scène reproduit l’intérieur de sa cuisine personnelle et accueille un orchestre de jazz et des anecdotes sur la vie trépidante de ce chef qui a parcouru le monde et quelques plateaux télé. L’homme est généreux, à l’image de sa cuisine où rien ne s’oppose, mais tout se relie avec un art de l’assaisonnement dont il a le secret. Les élèves du lycée Régional Hôtelier de Marseille l’assistent élégamment pour servir près de 200 spectateurs. Mais j’aurais aimé un personnage de théâtre et non un show où l’égo surdimensionné d’Yvan Cadiou écrase l’imaginaire véhiculé par sa cuisine. Lorsqu’il évoque trop furtivement sa mère et sa fille, un dramaturge et un metteur en scène auraient pu «faire récit commun» avec le public et transcender les couleurs de ses plats vers l’œuvre qu’une scène est en droit d’attendre.

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« Umami », « spectacle à croquer par le jeune public », par la compagnie Laika et Piccoli Principi, est la plus belle scénographie du festival. Inspiré d’un théâtre à l’italienne, je me ressens dans une assemblée délibérative du bon goût. De haut, j’observe le jeu de ces acteurs belges et italiens réunis pour la circonstance par le Théâtre Massalia. C’est un laboratoire expérimental où le sol métaphorise la langue, mais où le théâtre se charge de faire émerger ce 5ème goût, à la saveur énigmatique, celui qui est en chacun de nous, lorsque nous communiquons autour d’un plat. Voici donc un chef qui doit se concentrer autour de sa recette tandis que ses compères incarnent ce que l’art de cuisiner procure : passion, folie, créativité, violence, déconstruction, désirs…On se prend au jeu, celui de l’amour et du hasard tout en regrettant finalement d’être abandonné lors du dernier instant : celui du 5ème goût, telle une petite mort surgissant trop vite…

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« Instantané » de Theo Kooijman proposé par Marseille Objectif Danse est la belle surprise du festival. Un théâtre où il n’y rien à manger (enfin), mais où tout se déguste à l’image d’un café gourmand de l’esprit. Cet homme longiligne me touche d’emblée: il y a dans son regard rieur et grave, dans ses déplacements, un doux mélange d’enfance et d’expériences artistiques engagées. La scène est sa planche à découper où il pose ce que la cuisine et son contexte évoquent de gestes, de liens, d’anecdotes, d’assemblages et de danses. Il est à la fois instrument(alisé) de la société de consommation et créateur pour s’en émanciper. Le corps nourri son imaginaire florissant quand ses ongles deviennent serres pour graines à germer ou quand il est multifonctions tel un couteau suisse pour attraper les mouches. À l’image d’un chef cuisinier, il fait mijoter son corps dans un bain de valeurs écologiques et célèbre la créativité, ressource inépuisable pour se nourrir sur les chemins de traverse, là où l’inattendu dévoile l’Umami. Peu à peu, Theo Kooijman dessine un corps végétal dans son restaurant des arts. Sûr qu’il serait capable d’accueillir les grands chefs du Festival,  à la recherche de ce petit grain artistique pour une dramaturgie trois étoiles.

«Je danse et je vous en donne à bouffer» est probablement le spectacle le plus en phase avec l’idée que je me faisais de «Cuisine en Friche ». Radhouane El Meddeb, chorégraphe tunisien, nous attend, patiemment, pour cuisiner son couscous. Tout est en place : ingrédients, instruments, plaques électriques, plats et couverts. La danse rencontre donc ce plat légendaire, populaire, complexe dans sa préparation, où le cuisinier, tel un alchimiste de l’amour, fait entrelacer le légume, la viande et le blé ! Le tout frémit, son corps s’élance. Le bouillon clapote, il danse du ventre. La semoule lui file entre les doigts, il ouvre ses bras. Ses rondeurs accueillent la danse qui, jusqu’à preuve du contraire, est une affaire de plis et de bosses, de gras et du double, de liquides et de chairs. Entre deux préparations, il vient vers nous pour jouer avec le temps de cuisson qui s’accélère subitement. Il court autour de la scène comme si sa seule montre était les battements du cœur. Alors que nous « bouillons », qu’il construit méticuleusement ses châteaux de semoule pour accueillir le liquide si précieux, il revient pour jeter à terre une nappe, des verres et des assiettes de pique-nique : le désordre avant l’ordre établi ! Il nous invite à table puis disparaît. Son couscous, c’est le goût de la danse.

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C’est mon dernier spectacle de «Cuisines en Friche». «Il Convivio», mise en scène par Catherine Marnas, aurait dû symboliser le projet artistique du Festival. Ici aussi, il n’y a rien à manger. Ici, les tables du banquet sont la scène pour cinq acteurs incarnant différents rôles de la grande histoire du théâtre (Dante, Victor Hugo, Carlo Collodi, Tchekhov, Sophocle, Jacques Offenbach, Georges Feydeau, Nancy Huston, Luigi Pirandello). Autant d’ingrédients pour une cuisine théâtrale dont cette compagnie a le secret à partir d’une vision de Romain Gary aujourd’hui menacée : « Rien n’est humain qui n’aspire à l’imaginaire« . Car ce banquet est un acte de résistance aux processus de réduction, de rationalisation qui contaminent aussi (et surtout) les programmations culturelles: sans imaginaire, sans artistes, sans scène, point d’humanité en devenir. Dans «Il Convivio», le message est d’autant plus puissant que, Pinocchio( magnifique Francesco Gargiulo), figure mythique du théâtre italien (pays où l’art est si malmené), est invité pour relier tous ces personnages. Drôle, provocateur, cabotin, il est à plusieurs reprises persécuté, pour éviter qu’il ne joue. Mais le théâtre résiste avec l’énergie du désespoir. À mesure que le banquet avance, ma sensibilité de spectateur se décuple. Je trinque à mon tour, ris aux tours foireux d’un magicien maladroit (exceptionnel Olivier Pauls) et pense à Isabelle Huppert qui déclarait dernièrement sur France Inter : «Pourquoi faudrait-il tout comprendre ? Pourquoi tout vouloir rationaliser ? Et si ne rien comprendre c’était comprendre autrement ?».

«Cuisines en Friche» a succombé au show pour séduire et servir l’égo des grands chefs. Mais ses promoteurs doivent savoir qu’un chef cuisinier, aussi talentueux soit-il, ne peut s’aventurer sur la scène sans la danse et le théâtre au risque de voir surgir Pinocchio des coulisses ramener en cuisine ces plats trop cadrés.

Pour les confier aux comédiens qui savent accomoder l’imaginaire à toutes les sauces.

Pascal Bély – Le Tadorne.

« Umami » par la Compagnie Laika et Piccoli Principi ; « Je danse et je vous ne donne à bouffer » par Radhouane El Meddeb ; « Instantané » par Théo Koojman ; « Il convivio » , mise en scène de Catherine Marnas ; « Ma puce, à table ! » par Yvan Cadiou ; « La banquet scientifique » ; « Polenta » : Festival « Cuisines en Friche » à la Friche Belle de Mai à Marseille du 11 au 15 septembre 2013.

Une réponse à La cuisine de Marseille Provence 2013.

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