Ils sont 21. 21…comme autant de siècles.

Des jeunes personnes, vêtues d’une grande simplicité. Ils nous regardent, calmement, sérieusement. Ils sont un troupeau de biches dans une clairière, avec la grâce et la concentration, face à une tempête annoncée.

Oui, la jeunesse peut être sérieuse. Nous allons les suivre pendant 4H15 vers une voie inconnue, celle qui nous fait frôler l’utopie. Nous quittons le sombre du quotidien pour entrevoir un ailleurs, lumineux, à reconstruire.

Le décor plante le monde méditerranéen, sa lumière, clin d’oeil aux révolutions arabes. Mais ces devantures fermées annoncent le désastre économique d’une région où le Front National s’apprête à les ouvrir avec la force de leur pensée fragmentée…

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«Hypérion» du poète allemand Friedrich Hölderlin est ce soir mis en scène par Marie-José Malis avec les étudiants de l’Université de Montpellier au Théâtre de la Vignette. Ils inaugurent ce travail qui trouvera son apogée au prochain festival d’Avignon avec la troupe de Marie-José Malis. Ce roman de 1797 nous renvoie à la grandeur d’Athènes et de toutes ces sociétés brillantes qui se sont effondrées, mais qui ont réussi à renaitre de leurs cendres. Dans le roman, « Hyperion et Bellarmin, qui rêvent de libérer leur patrie du joug étranger, échangent de longs poèmes en prose à la gloire de leur pays, dont le rythme est à peine différent de celui des hymnes…Pourtant, Diotima, la véritable héroïne, symbole de la liberté heureuse, la fiancée de l’idéal, qui encourage celui qu’elle aime à aller combattre pour le salut de la patrie. Hyperion prend part au soulèvement national, qui ne peut être mené à bout, et le jeune homme, parti pour « vaincre ou mourir », revient vaincu par l’ennemi trop fort et aussi, peut-être surtout, par la défaillance des siens, prompts au pillage aussi bien qu’au combat. Il se retire de la lutte et retourne à la poésie».

Marie José Malis réussit à faire vivre à une poignée de spectateurs résistants, une soirée digne du Festival d’Avignon! On y souffre, on y pleure, on est ébloui par ces comédiens-étudiants. La durée dans la diction nous offre l’espace nécessaire pour intégrer le texte et se laisser emporter par notre propre imaginaire. Nous prenons de l’altitude. De ce recul, nous trouvons la bonne distance pour avoir la vision sur cette condition humaine et chercher comment interagir différemment dans le monde d’aujourd’hui. Ce soir, l’Europe apparait dans ses paradoxes de beautés et de violences.

La musique scande les mots. Je me sens transportée dans un film de Pier Paolo Pasolini. Celui où l’on rencontre l’homme dans ses forces et ses fragilités. Ce soir je suis bouleversée. Je sors d’un gouffre pour atteindre la voie lactée. Sous la pleine lune, le théâtre de la Vignette a retrouvé sa brillance avec un verbe haut, un texte puissant, un jeu d’acteurs juste. Dans notre quotidien de l’urgence, le temps du processus pénétre pour mieux toucher, malaxer, questionner. Les mouvements des comédiens sur le  plateau se détachent dans des aller et retour individuels ou collectifs. Ils nous aident à comprendre l’importance de s’engager dans une cause. Tour à tour, chacun fait sa déclamation et maille la force de la réflexion du groupe. En avant, en retrait. Dans des mouvements de ressac, la terrasse du café devient une ile pour accueillir des réfugiés. La stèle est la montagne à gravir. Les rideaux rouges que l’on tire séquencent les différentes étapes, métaphore d’une renaissance perpétuelle.

Les questionnements de cette jeunesse explosent dans le texte et Diotima s’élève au-dessus de nous dans un cri désespéré, pour éveiller notre désir d’ailleurs vers tous les possibles.

Ce climat de chaos me submerge, la poésie m’envahit. Sans violence, la révolte gronde. Celle qui nous ressource et nous réveille dans ce désir de bâtir un nouveau paradigme. Je respire ce trop-plein à tous les niveaux dans la société grecque antique décrite. Je ne suis pas seulement allergique à notre contexte actuel, je suis juste dans une intolérance de subir les bras ballants. Comme ce groupe de comédiens, je pressens l’urgence, sage et réfléchie, de se mettre en mouvement. Pas de passéisme, pas d’état de fait immobilisant, juste une analyse et le besoin d’agir pour reprendre ses droits vers une humanité pensante oeuvrant pour le bien de tous.

En quittant le théâtre, nous resterons sans voix, écrasés par la fatigue. Mais nous avons vécu ensemble dans la salle et sur scène un moment d’union collective.

L’art est politique et nous donne des ressources. « On devient artiste comme on devient adulte », on devient spectateur comme on devient citoyen.

Sylvie Lefrere- Tadorne

 » Jeunesse d’Hypérion » d’après le roman d’HÖlderlin mis en scène par Marie José Malis, au théatre de La Vignette du 17 au 20 mars 2013. Au Festival d’Avignon du 8 au 16 juillet 2014.

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