«Des formes nouvelles, voilà ce qu’il faut».

Ces paroles prononcées par l’intransigeant Treplev correspondent à la mise en scène de La Mouette par Renaud Triffault. Le spectacle délaisse avant tout les personnages secondaires de la pièce de Tchékhov usés par la vieillesse et choisit d’effacer toute référence à la Russie. Alors que les puristes pourraient croire à une trahison, j’assiste à un véritable tour de force à travers une mise en scène recentrée autour des quatre personnages redoutables, Arkadina, Trigorine, Treplev, Nina auxquels s’ajoutent Macha et Medvedenko.

Dès que je pénètre dans la salle, je suis happé par une musique pleine de nostalgie et par un dispositif bifrontal au centre duquel s’étend une longue allée de verdure avec aux extrémités, un intérieur bourgeois et une petite scène en forme de croix au milieu d’arbres dépouillés. Le plateau est d’abord investi par Caroline Mounier qui endosse le rôle de Macha, l’endeuillée, qui vient y chanter avec mélancolie, comme une artiste déchue, un morceau musical des Pink Floyd. Celle-ci se voit flanquée de son instituteur matérialiste, Medvedenko (Guillaume Bachelé), qui accumule les blagues et qui manifeste une part d’humanité et même de fragilité en intégrant à son personnage les répliques des absents du spectacle. Treplev, le scrupuleux régisseur,  investit également la petite scène pour vérifier les préparatifs de son spectacle avant de laisser Nina (Noémie Gantier), y déclamer avec transe les paroles de sa nouvelle pièce. Pourtant, alors qu’il a pris soin de commander à distance sa pièce grâce à un système d’oreillettes et de favoriser l’attention de ses spectateurs, bien installés sur des coussins, par des écouteurs, ne leur propose-t-il pas déjà là un dispositif théâtral trop expérimental ? Aveugle à ce qui l’entoure, l’imposante et sévère Arkadina (Lucie Boissonneau) vient heurter aussitôt la sensibilité de son fils (Yann Lesvenan) qui traduit avec un regard scrutateur, perturbé, inquiétant, l’enfermement dans l’échec de Treplev face à une Nina exaltée comme une adolescente, fragile, vacillant sur elle-même et s’emballant au point de tomber symboliquement sur les genoux de Trigorine. Avec sa voix de faux intellectuel et son allure de faux dandy, le forçat de l’écriture représenté par Christophe Carassou  passe son temps à consigner sur son carnet tout détail réaliste. Pourtant, il fait preuve de vérité quand il confesse à Arkadina son amour pour Nina et il atteint des accents pathétiques lorsqu’il avoue à la jeune fille son échec en tant qu’écrivain. Même la mère coupable parvient malgré sa carapace et son égoïsme à des élans de sincérité.

Treplev

Toute la force de cette mise en scène est de faire exister les personnages non seulement par leurs paroles, mais aussi par leurs gestes, par leurs regards et même par leurs silences. Renaud Triffault nous fait alors pénétrer dans leur vie intérieure et dans leurs rêves que ce soit Arkadina qui se laisse guider comme dans une danse, Nina rêvant au succès ou encore plus tragiquement la tentative de suicide de Treplev montrée comme un flash nocturne. De très beaux effets de lumières scandés par la musique de Maxence Vandevelde dévoilent ces moments intimes et viennent fixer la solitude de ces personnages sur le plateau. Le point culminant du spectacle a lieu lorsque Nina annonce en chuchotant au micro ses rêves de comédienne et son amour pour Trigorine. Là encore le hors scène nous est donné à voir : le succès de Nina sous les projecteurs et les confettis, ses retrouvailles avec Trigorine, la solitude de Treplev et d’Arkadina gravitant autour d’eux. Mais les paillettes se transforment en neige grâce à la magie de la lumière créée par Hugues Espalieu et « le paysage auditif » assez paisible jusqu’à présent fait entendre la tragédie à venir ; le passage du temps, l’expérience des échecs marquent leurs effets sur les personnages qui portent désormais le deuil de leur vie et reviennent comme des naufragés, confrontés à l’indifférence de Treplev résigné dans l’écriture. Le titre du spectacle « Je suis une mouette » s’éclaire alors : tous sont passés à côté de leur vie, leurs illusions se sont effondrées et ils vivent d’une certaine manière un parcours tragique proche de celui de Nina. Tous viennent mourir dans cet intérieur obscur, le regard dirigé vers la petite scène de Treplev, qui préfigure son mausolée, alors qu’il perd l’amour de Nina.

Nul de besoin de revêtir les comédiens de masques de mouettes pour souligner la souffrance propre à chacun de leur personnage. Le spectacle parvient à nous faire pénétrer dans leur vie profonde et à rendre, selon les mots de Stanislavski, leur « action intérieure complexe ». Réussir à s’épancher du fond de son âme pour montrer l’échec de la vie humaine, des moments plutôt rares au théâtre !

Jérôme MARUSINSKI- Tadorne

photo: Simon Gosselin.

[Spectacle créé lors du Festival Prémices 02 et repris au Théâtre de la Verrière de Lille du 29 janvier au 1er février 2014]

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