Dimanche 30 mars 2014, deuxième tour des élections municipales. Il y a cette petite affiche sur la porte de ma résidence : «Veuillez ramasser vos ordures à l’entrée. Nous ne sommes pas dans une cité des quartiers nord». Le contexte est posé. Bienvenu à Aix-en-Provence, ville d’art, de la parole raciste et vulgaire libérée…

Je pars à Avignon. Retour dans le Vaucluse, un soir d’élection, là où précisément je l’avais quitté en 1995, année où le FN avait pris la ville d’Orange. J’ai dû m’installer à Aix-en-Provence en 1997, tant le climat y était irrespirable. Cette fois-ci, c’est la ville du plus grand festival au monde qui est menacé. Je me réfugie au Théâtre des Halles pour la dernière création d’Alain Timar, «Ô vous frères humains» d’Albert Cohen. Mais avant, Alain Timar nous lit un beau discours qui prêche probablement des convaincus. Tout comme Olivier Py, directeur du Festival In, il semble impuissant. Ce n’est pas seulement le contenu de la parole FN qu’il faut combattre, mais le système que nous construisons pour lui permettre de se déployer. C’est bien un renouvellement de la pensée qui fera disparaître ce parti dangereux (lire à ce sujet l’excellent article de Pierre-Jérôme Adjej).

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Mais le théâtre d’Albert Cohen inclut dans la mise en scène toujours ingénieuse et généreuse d’Alain Timar fait d’«Ô vous frères humains» une réponse à nos questionnements face au discours raciste. L’essentiel émerge de ce vieil homme qui se souvient: il n’avait que 10 ans, quelques mois avant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’un camelot marseillais le traitait de sale juif. Aujourd’hui, ils sont trois à porter sa voix. Il me plait d’imaginer leur généalogie: Paul Camus petit fils de Churchil, Gilbert Laumord descendant d’esclave, Issam Rachyq-Ahrad enfant du monde arabe. Ils sont trois à mettre en mouvement leurs corps, le décor, le texte, pour creuser, arpenter la profondeur de l’âme qui se perdra dans le plus grand crime de l’humanité jamais commis.

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Trois voix, trois corps, trois regards pour comprendre. Derrière eux, une cloison qui hésite entre tapisserie d’une chambre de sans sommeil, œuvre d’un peintre maudit, mur de la révolution (arabe, ukrainienne, …). On croirait même y apercevoir une vieille herbe résistante. Ce mur bouge en fonction de l’énergie vitale déployée par le trio: fermé pour que le discours claque, entrebâillé lorsqu’on y décèle l’insondable, ouvert quand la conscience d’une humanité reprend ses droits. Le texte percute à l’image des pages d’un livre qui vibreraient par temps de mistral. Albert Cohen tisse avec les mots la toile de la rhétorique du racisme accompagné par le jeu des acteurs qui veille à nous englober dans cette recherche sans fin: comment l’homme tue-t-il l’humanité? J’entends dans ce texte ce que les médias d’aujourd’hui nous rapportent du crime raciste: la lâcheté de l’église, le rôle du commerce qui confond marchandise et humain, la nécessité de pardonner pour construire une pensée politique complexe.

La mise en scène créée la distance avec des affects violents (d’où qu’ils viennent d’ailleurs) par le jeu des corps (il arrive un moment où les mots ne peuvent plus rien), par la musique qui les élève. Ce dialogue à trois acteurs est la métaphore d’une triadique (mots, corps, pensée) seule capable de développer une vision ternaire : car au-delà d’une époque (l’avant-guerre), le racisme est un contexte. Ce sont des institutions verrouillées de l’intérieur, c’est une économie contre l’humain, c’est une parole publique contre l’idée même de l’existence d’une humanité. Le racisme est le symptôme d’un système complexe en voie de disparition. La force de la mise en scène d’Alain Timar est d’inclure la vision ternaire d’Albert Cohen dans un dialogue à trois, dans un jeu où tout circule : les affects, la  complexité, le langage du sens (celui du corps), la musique pour le déployer. Avec Alain Timar, évoquer le racisme est presque jubilatoire et festif tant il n’emprunte jamais les chemins de la pensée clivante. Elle est donc là, la réponse que nous attendons: réfléchissons collectivement à ce qu’il se joue, libérons la pensée par le corps, abattons les murs de nos visions cloisonnées.

À la sortie du théâtre, le ciel est sombre sur Avignon. Les rues sont désertes. Nous décidons d’assister au dépouillement dans deux bureaux d’Avignon centre. Les bulletins FN s’accumulent. Il est même en tête. La rumeur enfle. Nos corps flanchent. Les mots ne viennent plus. Et puis, à 19h45, les quartiers populaires délivrent la ville.

Pendant ce temps, un enfant de 10 ans des 13ème et 14ème arrondissements de Marseille comprend qu’il n’est qu’une sale Arabe : son quartier vient d’élire un maire FN.

Dans une ville, le théâtre aura-t-il joué de tout son poids pour inverser la tendance? Toujours est-il que ce sont les quartiers les plus éloignés du Festival qui ont facilité la victoire de Cécile Helle, PS.

Dans une autre, le théâtre du quartier est muet, coupé des habitants, renfermé sur lui-même, ne s’adressant qu’à une toute petite partie de la population, qu’à l’entre soi. Des habitants qui n’ont probablement jamais entendu la parole d’Albert Cohen.

Oui, il faudra inventer un théâtre de quartier populaire.  Inventer un festival de théâtre à Marseille.

Inventer, car même celui d’Avigon est épuisé.

Pascal Bély – Le Tadorne.

«Ô vous frères humains» d’Albert Cohen, mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles d’Avignon, mars 2014.
La pièce sera programmée pendant le Festival Off.

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