Pour leur cinquième année à la Direction du Festival d’Avignon, le tandem Vincent Baudriller et Hortense Archambault a reçu les félicitations de la presse et d’une partie du public sur la cohérence de leur programmation. Ils ont pris de l’assurance, nourris des échanges avec les artistes qu’ils associent à leur réflexion. Ils nous avaient invités à « traverser » le festival, à mettre en résonance les oeuvres pour en dégager le sens global.
Critiques et spectateurs s’accordent pour célébrer une édition «équilibrée». J’aurais préféré le chaos, du désordre, du débat à la place de ces files d’attente bien silencieuses. Alors que le pouvoir UMP fait chaque jour preuve d’une talentueuse médiocrité, le Festival d’Avignon m’est apparu comme un lieu protégé, où l’on peut évoquer le «sens» sans se faire rejeter. Mais est-il encore un espace politique capable d’éclairer sur les enjeux futurs sans réduire la complexité à de futiles slogans ?
Stanislas Nordey avec « Das System » (photo) a séduit un public de gauche nostalgique toujours prompt à dénoncer, mais a profondément agacé ceux qui croient à autre chose qu’aux discours belliqueux contre Bush et la mondialisation. Quant à Lola Arias et Stefan Kaegi avec «Airport Kids», ils nous ont donné une vision bien réduite du monde globalisé en recourant à un procédé éthiquement contestable : faire parler des gosses de riches comme des adultes. Belle forme pour propos un peu creux. Même constat avec le collectif Superamas qui avec « Empire (art et politics) » s’est ridiculisé (comme l’an dernier d’ailleurs) à vouloir accuser les empires actuels tout en utilisant les ficelles identiques d’un système qu’ils dénoncent. Consternant.
La danse pouvait-elle faire mieux ? Sidi Larbi Cherkaoui a créé l’événement avec «Sutra» et les moines du Temple Shaolin. Beaucoup de bruits et de belles formes, mais une vision du monde réduite à une passerelle fragile entre Occident et Asie, entre démocratie et religion. De son côté, Roméo Castellucci avec « Inferno » a transformé la Cour d’Honneur en enfer bien sage pour public sidéré par des effets sensationnels mais qui le referme un peu plus sur sa condition de spectateur consommateur d’images.
On aurait pu attendre une belle surprise de la part de Joël Pommerat avec « Je tremble (1) et (2) ». Si le premier volet a convaincu par la justesse du propos, la deuxième partie s’est perdue dans des digressions métaphoriques un peu vaines, où l’esthétique prenait le pas sur le fond. Décevant et peu engageant.
Politique le Festival d’Avignon ? Oui, quand il interroge nos modes de pensée, déplace notre regard. À défaut de proposer une vision, certains artistes ont évoqué le pouvoir dans toute sa complexité en revisitant la mythologie, en introduisant les technologies d’aujourd’hui, en rendant poreuse la distance entre spectateurs et acteurs. J’ai parfois eu l’impression de lire un livre d’histoire pour repenser totalement ma conception du pouvoir. Le Belge Guy Cassiers avec «Atropa» et « Wolfskers » (photo) est devenu maître en la matière : décrypter les rouages du pouvoir actuel, avec les outils d’aujourd’hui (vidéo, images de synthèse) et les engrenages d’hier. Convainquant même si cela n’a pas empêché certains raccourcis et une difficulté en entrer dans une scénographie très complexe où le surtitrage du néerlandais vers le Français n’a rien arrangé. Thomas Ostermeir aura provoqué enthousiasme et malaise en nous proposant un « Hamlet », miroir saisissant de nos lâchetés et de nos égocentrismes.
Ivo Van Hove est allé plus loin avec « Les Tragédies Romaines » en immergeant le spectateur dans les rouages actuels du pouvoir ou politique et médiatique forment un tout pour le moins troublant. Convié sur la scène, le public a expérimenté une place inhabituelle pour appréhender Shakespeare autrement. Un théâtre assurément postmoderne, stimulant et ouvert. La révélation de ce festival.
Sur un tout autre registre, Philippe Quesne a déplacé le spectateur vers un champ totalement processuel : pour comprendre « La mélancolie des dragons », nous étions invités à lâcher pour nous plonger dans un espace politique très éloigné du «travailler plus pour gagner plus», de la performance à tout prix. Un bel acte de résistance. Ce travail était à rapprocher du duo Mathilde Monnier et Philippe Katerine qui avec «
2008 Vallée » nous a offert un spectacle intelligent en questionnant les valeurs de notre société tout en esquissant un nouvel espace du « vivre ensemble ». Stimulant.
Finalement, peut-on parler d’une édition politique ? Il a manqué l’oeuvre « citoyenne », celle qui percute pour interroger notre posture politique. Je l’ai trouvé dans le « off ». Pièce quasiment ignorée par la presse française. Elle nous venait du Luxembourg et de Finlande (toujours le nord…) : « Je suis Adolf Eichmann » de Jari Juutinen. Il fallait oser. Ils l’ont fait.


Pascal Bély – Le Tadorne

 

 

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Ivo Van Hove,

« Tragédies Romaines« 

Philippe Quesne,

« La mélancolie des dragons« 

Valérie Dréville, …,

« Le partage de midi« .

Benjamin Verdonck,

« Wewilllivestrom« 

Stanislas Nordey,

« Das system »

Sujet à vif – Julia Cima et Denis Lavant. Supermas, « Empire« 
Thomas Ostermeier,

« Hamlet« 

Arthur Nauzyciel, « Ordet«  Guy Cassiers, « Wolfskers«   Virgilio Seini, « Osso » François Tanguy, « Ricercar«  Sujet à vif – Sonia Brunelli et Simon Vincenzi. Claire Lasne Darcueil,

« La mouette« 

Wajdi Mouawad,

« Seuls« 

Alvis Hermanis, « Sonia« . Joël Pommerat,

« Je tremble » (1 et 2)

Ricardo Bartis, « La pesca ». Romeo Castellucci, « Inferno«  Sujet à vif – I-Fang Lin – Christian Rizzo.
Heiner Goebbels, « Stifters Dingue«  Guy Cassiers, « Atropa«  Sidi Larbi Cherkaoui, « Sutra«  Emio greco, « Hell »
Cirque ici, « Secret » Mathilde Monnier, Philippe Katerine, « 2008 Vallée«  Kris Verdonck, « Variation IV«  Emio Greco, « Popopera« 

Olivier Dubois, « Faune(s)« 

La 25ème heure – Benedicte Lelamer et Florent Manneveau, « Guardamunt 55«  Jan Fabre, « Another sleepy dusty delta day«  D.Jeanneteau/ M-C Soma, « Feux »
Sujet à vif – Laurent Poitrenaux et Sylvain Prunenec. Johanne Saunier et Jim Clayburg,

ERASE – E (X) parts 1,2,3,4,5,6 

Sujet à vif – Isabelle Wéry et Ludor Citrik. Lola Arias et Stefan Kaegi, « Airport Kids« 
Sujet à vif – Virgilio Sieni. Sujet à Vif – Marta Izquierdo Munoz et Mark Tompnonkins.
Sujet à vif – Massimo Furlan et Marielle Pinsard.
La 25ème heure – Frans Poelstra, son dramaturge et Bach.

 

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