La presse aime les raccourcis. Ici et là, elle évoquait une 60e édition du Festival d’Avignon « apaisée ». Que peut bien signifier ce vocable concernant le théâtre? Au lieu de rappeler la continuité avec 2005 à partir d’une réflexion globale, les critiques choisissent la rupture : 2006 est différent ! Je préfère y voir un prolongement, inclus dans le projet de la Direction du
Festival. Elle a d’ailleurs toujours souhaité être évaluée sur la totalité de son mandat (2004 – 2007).En 2005, Jan Fabre était l’artiste associé. D’innovantes formes théâtrales ont fait leur apparition comme c’est le cas depuis plus de dix ans en Belgique. La programmation du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles l’atteste. La plupart d’entre elles furent contestées, souvent par principe (le théâtre c’est du texte ; tout le reste n’est que manipulation). Les certitudes du public sur le langage du corps furent ébranlées sans accompagnement de la part des artistes et de la Direction du Festival.
Malgré tout, cette rupture dans l’architecture habituelle du Festival a familiarisé de nombreux spectateurs aux nouvelles expressions artistiques transdisciplinaires. Josef Nadj, le Directeur associé en 2006, n’avait plus qu’à ramasser la mise. Le public était prêt comme le prouvent le nombre record de billets vendus et les discussions toujours enflammées dans les files
d’attente. Avec un peu de recul, je vous propose un regard sur cette 60e édition. Apaisée ? Non, toujours aussi provocante…

L’Art traversé.

Le Festival d’Avignon m’a permis de traverser l’œuvre d’art pour atteindre une nouvelle dimension. Les formes classiques ont été bousculées, le regard s’est déplacé. Un processus de sublimation s’est joué comme si d’un espace fragmenté, j’avais «recollé » les morceaux à un autre niveau.

Sur ce point, «Paso doble» (Josef Nadj – Miquel Barcelo)  et « VSPRS » (Alain Platel) ont été deux propositions majeures. En permettant de dépasser le réel (l’argile pour le premier, la folie pour l’autre et les jugements de valeurs qui l’accompagne), j’ai accédé à de nouvelles formes du sacré. Le langage du corps a facilité ce changement. Suite à l’édition de 2005, j’étais prêt…

Sur un tout autre registre, «Les poulets n’ont pas de chaises» de Copi mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo m’a permis de traverser le dessin. De statique, il s’est animé. Cette belle et touchante mise en mouvement a donné un sens presque universel aux dessins de Copi publiés dans le Nouvel Observateur dans les années 60-80.

Un langage théâtral renouvellé.

L’édition de 2005 s’est poursuivie en 2006 par la découverte de nouveaux langages qui décloisonnent les arts de la scène.  Deux auteurs – metteurs en scène ont créé l’événement par leur audace et leur contribution à moderniser l’art théâtral :

– Joël Pommerat avec «Au monde» et «Les marchands» a conféré au théâtre des airs de cinéma. Je n’avais pas compris l’an dernier le théâtre sans texte d’ombres et de lumières de Roméo Castelluci. Avec le temps, j’ai pu intégrer le suggestif dans une mise en scène. J’étais donc prêt pour accueillir le langage théâtral de Pommerat. Je me suis imprégné de cet univers où le texte ne prend sens que par la forme donnée par l’auteur (lumières, langage du corps, silence). Une belle découverte.

– Christophe Huysman avec «Human» nous a donné à voir et à entendre ! La poésie mise en scène à partir des arts du cirque a produit d’extraordinaires articulations entre le texte et le corps. Huysman a voulu recréer un nouvel espace horizontal pour le collectif loin des schémas linéaires usés et fatigués!

Quatre propositions n’ont pas réussi à renouveler le langage :
– «Mnemopark» du Suisse Stefan Kaegi a fortement séduit un public et une presse en quête de nouveauté pour faire tendance. Identifiée comme un «théâtre documentaire», cette proposition m’a beaucoup interpellé. Je suis encore étonné d’être quasiment le seul à m’interroger sur les messages douteux qu’elle véhicule.
– Le chorégraphe François Verret avec «Sans retour» a enfermé la danse et les arts du cirque dans une traduction linéaire d’un langage métaphorique.
– Le chorégraphe – auteur – plasticien – musicien – metteur en scène flamand Jan Lauwers a semé le désordre avec «Le bazar du Homard». Il n’a pas réussi, en déconstruisant l’histoire (il n’y a ni début, ni fin),  à transcender le chaos. Déconstruire, pourquoi pas. Encore faut-il que le propos artistique suive.
– Le russe Anatoli Vasiliev avec «Mozart et Salieri. Requiem» et «Iliade chant XXIII» a rencontré un public nostalgique d’un certain langage théâtral qui positionne l’acteur et le metteur en scène comme figure charismatique. Ce théâtre est dépassé : il est incapable de relier les nouvelles formes d’expressions artistiques et ne permet pas de comprendre les problématiques complexes du monde. Dans le cadre du projet de la Direction du Festival, je n’ai toujours pas repéré la pertinence d’avoir donné à Vassiliev une place si importante dans un lieu qui ne l’est pas moins (La Carrière de Boulbon).

Redevenir horizontal.
Entre récit autobiographique et devoir de mémoire, plus d’un tiers des spectacles visaient à redonner du sens à l’existence. La famille fut souvent interpellée dans ses secrets ;  l’Histoire officielle fut contestée dans ses mensonges. Le devoir de mémoire a fait lien entre le public, l’acteur et l’Histoire. Au final, ce fut un théâtre bruyant entre chroniques familiale, sociale et politique, loin du vacarme médiatique…

– «Rouge décanté» de Guy Cassiers fut le spectacle le plus fort, tant sur la forme que sur le fond.. Une œuvre rare.
– «Faut qu’on parle!» de Guy Alloucherie et Hamid Ben Mahi fut le coup de cœur de nombreux festivaliers. Nous étions tous un morceau de l’histoire d’Hamid, enfant d’immigré. Bouleversant.
– En reliant ses pièces (dont beaucoup furent présentées au Festival) au récit autobiographique, «Récit de juin» de Pipo Delbono a touché. Le concept de «lecture – spectacle» crée par Delbono fut magnifique et novateur.

Deux spectacles n’ont pas résonné chez moi, alors que leurs qualités artistiques étaient incontestables. Étrange comme commentaire, non ?
– «La poursuite du vent» d’après le récit autobiographique de Claire Goll, mise en scène par Jan Lauwers et interprétée par Viviane de Munck. Entre elle et moi, ce n’est pas passé…
–  «Le journal d’inquiétude» de Thierry Baë. Vu en 2005 lors du Festival « Danse à Aix », je n’ai pas revu ce spectacle dans le cadre d’Avignon. Entre lui et moi, ce n’était pas passé…
Deux spectacles, loin de faciliter l’horizontalité, le lien, ont au contraire soit perdu le spectateur par une mise en scène compliquée («Gens de Séoul» de Frédéric Fisbach), soit séduit le public par une lecture démagogique et parfois réactionnaire de la vie d’un homme («L’énigme Vilar» par Olivier Py).

Des messages universels.

Trois metteurs en scène ont donné au Festival d’Avignon une forte dimension politique : Arthur Nauzyciel pour «Combat de nègres et de chiens», Peter Brook pour «Sizwe Banzi est mort» et Alain Françon pour «Chaise»  et «Si ce n’est toi». Acteurs américains, Sud-Africains, auteur britannique ont repoussé les frontières de la langue, du temps (le passé raciste est toujours là), de l’espace géographique (les sans-papiers d’Afrique du Sud sont les mêmes qu’en Europe) pour nous offrir un théâtre de  témoignages alors que la société tend à se déshumaniser. À l’issue de chaque spectacle, je me suis ressenti Citoyen du monde.

Une esthétique du théâtre.

Cette édition a consacré le plaisir de voir du théâtre ! Loin du divertissement qui abrutit, trois metteurs en scène, par leur parti pris esthétique, ont offert des moments inoubliables:

– Joël Pommerat avec «Au monde» et «Les marchands»
– «La tour de la Défense» de Copi par Marcial Di Fonzo Bo.
– «Les Barbares» de Gorki par Eric Lacascade.
– «Pluie d’été» de Marguerite Duras par Éric Vignier.
Entre dispositif bifrontal, acteurs extraordinaires (Marina Foïs chez Copi, Nicolas Marchand chez Duras) et troupes de comédiens unis par le plaisir de jouer, le Festival n’a pas faillit à sa mission : proposer une certaine forme de théâtre populaire.
À côté, «Asobu» de Josef Nadj m’est apparu hermétique comme s’il n’était pas donné à tout le monde d’entrer dans le monde imaginaire de cet artiste génial.

À côté, si près, si loin.
Si loin: «Battuta» de Bartabas au Domaine de Roberty à 10 km du centre ville d’Avignon.  Si l’affluence a été record, je me questionne encore : en quoi Bartabas a-t-il contribué au Festival d’Avignon ? Sa présence a posé la question fatale:  à quoi sert Avignon ?

Si près: Le Festival Contre – Courant géré par la CCAS sur l’Île de la Bartelasse. Je ne connaissais pas cette manifestation et ce fut une agréable surprise. Au cœur de son projet social, elle a programmé des oeuvres en complémentarité avec le Festival («Le numéro d’équilibre» d’Edward Bond ; «Eva Perron» par Martial Di Fonzo Bo). Vilar aurait été plutôt fier de ce festival !

Très loin:«5 minutes avant l’aube». Dans la nuit du 16 au 17 juillet, le Ministère de la Culture avait organisé une manifestation pour fêter le 60e anniversaire du festival. Dans le Verger des Doms, chaque spectateur rencontrait individuellement trois comédiens qui lui faisait part d’un secret né de la littérature ou du théâtre. J’avais quitté le jardin troublé, ému et profondément seul ! Avec qui pouvais-je partager cette émotion ? Le théâtre n’est-il pas avant tout une rencontre collective? En individualisant le lien, le Ministère a signé sa politique : une culture pour l’individu, dans sa bulle, loin du théâtre de masse. À oublier. Vilar aurait eu honte de cette manifestation.

Si loin: «Depuis hier, 4 habitants» de Michel Laubu au Jardin des Doms. Tout était en place pour une belle rencontre entre ce théâtre d’objets et le public. Dans le cadre d’Avignon, le sens n’a pas émergé. Intraitable festival !
Si près:Les Rencontres de la Chartreuseà Villeneuve lez Avignon. La programmation était de qualité comme l’a prouvé Christophe Huysman en résidence dans ce lieu exceptionnel. Hors festival, ces rencontres nous ont réservé une belle surprise («Lever les yeux au ciel» de Michel Beretti).  Programmation à suivre de beaucoup plus près en 2007!

Si près: Le sujet à vif nous a permis de faire la connaissance de deux beaux danseurs : le portugais Joao Pereira Dos Santos et l’Éthiopien Junaid Jemal Sendi. Le chorégraphe Olivier Dubois a enchanté le public. A eux trois, ils nous ont donné une énergie communicative !
Décidément, la danse est vivace, créative et questionne toujours le sens.
Seule note négative ; le duo affligeant deKarine PontiésetNicole Moussouxqu’on avait connues plus inspirées…

À côté : Le Festival « Off ».
Avec plus de 800 pièces, j’ai bien tenté deux incursions.
– L’une réussie au Théâtre des Hivernales pour la dernière création de la Compagnie Kubilai Khan Investigations avec
« Gyrations of barbarous tribes« . Une chorégraphie rare à voir de toute urgence lors de sa tournée.
– L’autre ennuyeuse avec «Le cul de Judas» interprété et mis en scène par François Duval. Une heure trente d’un long monologue écrit pourtant par Antonio Lobo Antunes. Ce spectacle était recommandé par « Le masque et la plume »…

Trop loin : la Direction du Festival.
En 2004, Hortense Archambault et Vincent Baudriller étaient visibles partout, à chaque coin de rue. En 2005, j’arrivais à les apostropher pour leur donner mes ressentis. Cette année,  je n’ai jamais pu les approcher : absents, lointains…On est très loin de la proximité qu’a la Direction du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles avec son public. En 2004, le chorégraphe Jérôme Bel avait imaginé une émission de télévision fictive où il recevait acteurs, direction et spectateurs (actifs!) sur un plateau. J’avais beaucoup aimé ces moments de libre échange encadré dans un jeu de rôles. Le Festival d’Avignon pourrait réfléchir à d’autres modalités que ces rencontres du matin au Cloître Saint Louis. Il n’y vient que les vacanciers et les professionnels; l’estrade rigidifie des rapports qui mériteraient d’être un peu plus fluides.
À noter aussi, l’absence d’articles de la blogosphère dans la revue de presse quotidienne du Festival.
Encore une édition en 2007 pour créer de nouveaux liens…

Pascal Bély – Le Tadorne.

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