
Les transformations de l’espace scénique l’accompagnent dans ce cheminement. Du petit coin où il vit reclus au début du
monologue, il se lève pour affronter son passé. Le décor suggère le camp avec des petits bassins comme les rues de Djakarta. Il doit regarder cette réalité. Se regarder. C’est alors qu’il nous
tourne le dos ; son visage se projette sur un écran en lamelles de bois qui s’ouvrent et se ferment, entre conscience et inconscience. Le décor parle aussi, se teinte de rouge et de blanc
pour décanter la mémoire. Les caméras disposées aux quatre coins de la scène ne le lâchent pas comme pour mieux le soutenir dans sa démarche. Elles l’accompagnent comme un thérapeute. Elles lui
renvoient son image, à partir d’angles de vues nichées au fond de son inconscient. Guy Cassiers ose créer un petit espace scénique où l’acteur revit une scène sexuelle entre fantasme, rêve
et réalité. La projection de son ventre se superpose sur son visage resté figé sur le grand écran. Il revient dans le ventre de sa mère. Magnifique. Sublime.
Je reste accroché à ses lèvres comme suspendu à sa mémoire qui devient la notre. Comment de telles atrocités ont-elles pu se commettre ? Pourquoi
l’humanité perpétue-t-elle encore aujourd’hui des crimes contre l'humanité? Dirk Roofthooft est Jeroen Brouwers. Mais il incarne bien plus que l’auteur. Son jeu transmet au public
cette mémoire, comme un bien commun, pour ne rien oublier. Il donne à voir ce qu’un homme peut faire pour revenir sujet : affronter le passé, le parler,
ritualiser pour retrouver le sens et les sens.
En offrant à Guy Cassiers la scène du Cloître des Célestins, le Festival d’Avignon a vu juste. Il décante l’histoire universelle pour faire remonter à
la surface de l’art théâtral un texte qui ne sera plus jamais enfoui sous le poids du déni.
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