Ci-dessous, les articles du Festival "Montpellier Danse 2006." Pour voir les photos et l’article en taille normale, cliquez sur le titre.

Montpellier Danse décomplexe avec Boris Charmatz.

Il est 17h30 au Studio Bagouet. Assis à une table dans l’attente de mon premier spectacle dans le cadre de Montpellier Danse, je feuillette "Les Inrocks" (bel article sur le journal Libération…je lis donc Libé dans les Inrocks !). Arrive un homme qui entreprend la conversation : « N’êtes-vous pas fasciné par le corps de ces danseurs ? Leurs prouesses physiques ne sont-elles pas étonnantes ? ». Certes, mais la danse se distancie de plus en plus de cela, lui répondis-je, quelque peu lassé par ce type de débat. Il revient à la charge et me décrit le Ballet de l’Opéra de Paris. En réponse, j’évoque une danse qui s’éloigne de la performance sportive pour se rapprocher du théâtre, les danseurs étant aussi comédiens. Peine perdue, il recommence…
J’entre dans le studio. Il est complet pour la dernière création de Boris Charmatz, « Quintette Cercle ». Sur le papier, je reconnais deux noms : Julia Cima vue aux Hivernales d’Avignon et Benoît Lachambre, vieille connaissance du KunstenFestivaldesArts ! Si vous êtes fidèle du Tadorne, vous avez pu constater comment la folie et la déconstruction traversent la plupart des œuvres chorégraphiques. Depuis le Festival d’Avignon 2005 et le Kunsten de mai 2006, je ne vois plus les propositions avec le même œil, le même positionnement. J’ai l’impression d’avoir lâché quelque chose, d’être beaucoup plus ouvert au chaos, à la créativité brute, au déconstructivisme. Avec Boris Charmatz et son « Quintette Cercle », autant être prêt : « Certains gestes ne passent pas. Pour s’en débarrasser, on fait des pièces. Une brassée de ces gestes est mise dans un téléviseur, le conteneur fuit, les gesticulations remontent, les têtes ressortent. Quoiqu’on veuille, la danse du rictus asymétrique avec son point latéral rejaillit régulièrement » (Boris Charmatz). Ils sont donc cinq sur scène avec leur tenue moulante d’un bleu pétard. Ils vont se prêter devant nous à une danse décomplexée où le corps et les mots d’entrechoquent en un tout chaotique, créatif qui me tient en haleine pendant plus de trente minutes. Dans cette boîte carrée comme un téléviseur, ils sont parqués (magnifique métaphore de l’enfermement des temps modernes). Les corps se contorsionnent, la langue est pendante et j’ai pourtant l’impression que tout est figé, immuable. Difficile d’en sortir sauf à vouloir changer de cadre pour modifier le regard.
Réunis cette fois-ci dans un décor plus grand, fait de lumières et de néons, ils reconstruisent le groupe. J’assiste alors à d’incroyables mouvements du corps ponctués de mots et de bruits déconstruits accompagnés d’une musique pour le moins complexe. Ils crient, se jettent dessus, se couchent, se caressent, s’isolent. La confiance entre eux n’a pas de limite. Leur corps n’est pas celui d’un danseur, mais d’un créateur (comment une telle image m’est-elle venue ?). A l’issue du spectacle, j’imagine un groupe d’artistes créant un nouveau courant à l’image des surréalistes! A les voir danser de la sorte, je ne suis pas gêné. Au contraire, je suis heureux de les voir se libérer, de sortir du moule. Il me renvoie à ma propre condition : celle d’un spectateur qui se débarrasse petit à petit de ses carcans. Ils m’éclairent sur ce qui est possible en danse et ailleurs. Alors bien sûr, rien de révolutionnaire dans cette œuvre, mais jouée dans le contexte actuel, « Quintette Cercle » est une ode au plaisir, à la liberté loin des conventions académiques, du prêt-à-penser médiatique et de la performance sportive. Il libère le regard du spectateur. Rien
de tel pour commencer un festival et prendre confiance en soi.
Nous sommes six maintenant…



A Montpellier Danse, Helena Waldmann provoque un séisme.

Pouvais-je m’attendre à cela ? Je pressentais que la chorégraphie d’Héléna Waldmann (« Letters from Tentland Return to sender ») dansée par six femmes sous une tente (métaphore du tchador) pouvait me surprendre. Je ne pensais pas que la danse pouvait être à ce point un acte politique, une démarche quasi psychanalytique.
« Letters from Tentland » était à l’origine jouée par des Iraniennes, mais le gouvernement ayant eu vent des critiques véhiculées par le spectacle, a ordonné le retour des danseuses. Pour ne pas abdiquer face à ce pouvoir totalitaire, Hélèna Waldman a continué avec six femmes iraniennes exilées en Europe. « Letters from Tentland Return to sender » est donc proposée ce soir à Montpellier avec le même dispositif (six tentes) accompagné d’un écran où sont projetées les lettres envoyées à celles restées en Iran.
Cette œuvre est majestueuse à plus d’un titre. Alors que l’on ne voit jamais leur corps, celui-ci est omniprésent. On ne voit que lui, on ne pense qu’à lui. Les tentes font corps et c’est bouleversant. Elles se débattent, crient, abdiquent en s’effondrant. Les tentes se plient, se déplient comme la douleur, comme un secret trop lourd à porter. Les lettres projetées sur l’écran informent sur le contexte en Iran, mais nous interpellent aussi. À quoi joue l’Europe ? Pourquoi la bureaucratie fait-elle vivre aux femmes iraniennes en exil un enfer quotidien ? Je me cramponne à mon fauteuil quand la folie s’immisce dans ce collectif sur fond de rock. Je m’émeus de leur solidarité quand une crie : « j’ai besoin d’être soutenu ». Je repense aux féministes des années 70. Le combat pour la dignité des femmes est actuel, universel. 
J’ai peur pour elles alors qu’une tente s’effondre pour se transformer en linceul. Elles tourbillonnent comme un vent de folie, comme un enfermement en mouvement. Des photos de famille sont projetées à l’image du tchador qui se transmet de génération en génération. C’est alors que les quatre femmes de Michel Kélémenis dans les «Aphorismes géométriques » traversent ma pensée. Ce sont les mêmes femmes. De France et d’Iran, elles dansent les mêmes mouvements, ceux de la complexité des sentiments dans un monde pensé par les hommes. Je suis ému, impuissant comme un occidental et pourtant, ces femmes en exil sont à Montpellier Danse. C’est sûr, cela va s’ouvrir, c’est inéluctable. La danse est là pour pousser les frontières.
Au dernier moment, elles sortent de leur tente. Le public, debout, ovationne…

Cela ne dure pas. Elles demandent le silence. Le public n’aura plus l’occasion d’applaudir; elles souhaitent autre chose. Elles demandent aux spectateurs masculins de rejoindre la scène pour aller derrière le rideau. J’ai peur de ce clivage homme – femme. Mais j’assume. Mes doutes pèsent peu face à l’enjeu de cette création. Je suis derrière l’écran, assis sur un coussin, en rond avec d’autres hommes. On nous porte un thé. Une des danseuses souhaite échanger avec nous sur la situation en Iran. Elle parle anglais. C’est presque un monologue tant le désir de parler est fort. Elle continue de sortir de sa tente. Elle fait ce que les femmes en Iran ne peuvent pas faire : parler aux hommes, les positionner autrement. Nous devenons des hommes « transférentiels ». C’est ainsi que le spectacle trouve un prolongement naturel : ces femmes en exil changent la place des hommes occidentaux.  Ovationner ne suffit plus. Elles nous aident à penser autrement notre statut de spectateur. C’est violent, intrusif, à l’image de ce que les hommes font vivre aux femmes en Iran. Et puis, alors que nous sommes derrière le rideau, je perçois le bruit des femmes
qui attendent dans la salle. Elles derrière, nous assis…
Je suis parti, presque comme un voleur, pour assister à l’autre bout de la ville au solo de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen.
Je suis parti avec mon sac à dos, sans tente pour mieux compter dans le ciel de Montpellier les six étoiles filantes d’Iran.
A voir un extrait vidéo du spectacle.
Créditphoto : Bettina Stöb

A Montpellier Danse, Bouchra Ouizguen s’isole.

Après « Letters from Tentland Return to sender » joué au Théâtre de Grammont, me voici au Théâtre du Hangar, au cœur de Montpellier pour assister à « Mort et moi » de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen, installée à Marrachech. C’est un solo pour le moins étrange, entre Orient et Occident, entre danse et non-danse, entre désirs d’ouverture et « une éducation forte qui maintient à l’état de virginité ». Couchée à terre, elle danse avec une table, tour à tour prison, meuble pour s’élever, se cacher. Les gestes sont précis et parfois cassants. Debout, elle nous propose une magnifique danse du ventre , qu’une lumière éclaire. Ce ventre m’évoque la Méditerranée. Je le ressens comme un lien entre elle et nous.
Troublant.

S’opère alors une brutale rupture. Bouchra Ouizguen danse avec une ceinture dorée ramassée par terre. Elle s’enlace, court, joue avec elle : tout à la fois libérateurs et cloisonnés, les mouvements perdent peu à peu de leur beauté originelle et deviennent presque mécaniques. Des chaussures sont posées au fond de la scène. Elle les essaye, une par une. Elle semble chercher celle qui pourrait lui convenir, compte tenu de sa culture. Le solo perd de sa puissance à mesure que le monde s’ouvre. Je ressens son isolement. L’occident, métaphorisé par ces chaussures, l’enferme d’autant plus qu’elles sont rangées en ligne droite, empêchant toute forme de créativité, toute mise en mouvement. Elle perd le spectateur : il ne comprend plus ses contradictions. À la limite, il en est presque responsable.
Malaise.
Au final, ce solo contraste avec le précédent spectacle. Là où, avec leur tente, les six femmes iraniennes créent une passerelle, Boucha Ouizguen a du mal à bâtir un pont. Rien n’exclut que nous y arrivions un jour. Montpellier Danse n’a pas fini de nous faire sa danse du ventre…

A Montpellier Danse, Emio Greco est infernal.

Cela commence par une mauvaise plaisanterie. Il est 20h20. Dans l’attente de voir la dernière création du chorégraphe italien Emio Greco, « Hell » (l’enfer en français), le public de Montpellier Danse installé dans le beau Corum, a droit à un amuse-bouche. Ils sont six à danser sur des tubes pop-rock. C’est plaisant cinq minutes. Mais il est 20h45 et l’enfer a déjà commencé. Pas de doute, ce sont les danseurs de Greco qui nous offrent cette chorégraphie vulgaire et insipide. Est-ce une provocation ? Toujours est-il qu’un bruit violent vient signer la fin de la partie et revoilà nos danseurs de cabaret transformés en…piètres danseurs d’un ballet contemporain.
Je vis l’enfer in situ : endormissement progressif suivi d’une colère intérieure (« mais à quoi rime cette chorégraphie ? ») puis d’un stress de plus en plus fort (« je veux partir. Mais quand ? Comment ? »). L’évolution de ces ressentis n’est pas sans me rappeler les quelques colères dont je suis capable d’avoir au cours d’un spectacle. Elles ont souvent les mêmes origines : la forme prime sur le fond, le geste annule le sens, la case empêche le tout et je me sens exclu de la danse (ce qui n’est pas sa finalité me concernant !).
« Hell » est donc un cauchemar artistique. Mais revenons aux intentions de ce chorégraphe prétentieux : « Nous n’avons rien contre la virtuosité, au contraire, nous aimons la danse, alors il faut la dépenser pour mieux la faire partager. La vitesse est très importante pour moi, parce que quand je danse, je suis toujours porté vers l’avant, je sens que des choses en avant sont disponibles, après lesquelles je dois courir. J’ai toujours la sensation que si je n’y vais pas le plus vite possible, elles vont s’effacer. La vitesse est une nécessité, nos interprètes et moi devons en passer par là, c’est une question de vérité ». Face au vide abyssal du propos, j’aurais dû me méfier. En tout cas, Emio Greco me permettra de douter de son amour de la danse. Il s’en sert comme un outil pour soutenir son propos fumeux.
Au mieux, je n’ai rien compris. Au pire, cette danse est le joujou d’un nouveau riche venant de découvrir que tout lui est acquis. Il ferait mieux d’arrêter de courir après le vide, de se poser avec ses danseurs pour remettre du sens, et rechercher la vérité ailleurs que dans une course de fond. Après quoi, il pourra revenir à Montpellier Danse avec moins de prétentions et donner à ce public de connaisseurs ce qu’il est en droit d’attendre : ni l’enfer, ni le paradis, mais la scène.

Crédit photo : Barbara Meneses et Guiterrez Basil Childers.

À Montpellier Danse, le corps nous dit tant…

Montpellier Danse est une manifestation culturelle unique. Pour s’en convaincre, il fallait voir mercredi dernier, les visages rayonnants des chorégraphes venus de Turquie et d’Israël, heureux d’être produit par ce festival. J’étais content d’être français et européen au moment où les lois Sarkosy font honte  « au pays des droits de l’homme ».
Au théâtre du Hangar, il fait une chaleur étouffante (« notre mission n’est pas de payer la climatisation de ce théâtre » dixit la Surveillante Générale de Montpellier Danse…consternant). Ces mauvaises conditions ne facilitent pas la concentration du spectateur alors que Filiz Sizanli et Mustapha Kaplan venus d’Istanbul, nous présentent une œuvre exigeante (« Graf »). Ils sont deux, architecte et ingénieur de formation, à vouloir conceptualiser un « espace machine » qui « transforme l’énergie du corps en énergie électrique…le corps est ainsi travaillé soit comme une statue en mouvement, soit comme un objet plastique ». Vous l’aurez compris, ce duo nous propose une danse expérimentale où le corps sert de matériau vivant pour se métamorphoser dans un espace lui aussi en mouvement. Pour cela, le dispositif scénique fait avec trois fois rien est tout simplement majestueux : une ficelle avec des poulies permet de créer des espaces où les danseurs évoluent ; une caisse en plexiglas facilite le jeu avec la lumière et donne au corps des formes différentes ; des néons permettent aux danseurs de s’y balancer comme un trapéziste. Il y a dans ce travail un désir de créer du sens (quel corps pour quelle société ?), de rechercher l’énergie pour la traduire en chorégraphie. Je n’ai pas perçu de réponse toute faite, mais plutôt une mise en scène qui permet au spectateur d’élaborer sa vision. À la robotisation du corps dicté par les lois du commerce mondial, Filiz Sizanli et Mustapha Kaplan, répondent par la nécessité de se réapproprier des espaces, d’en créer d’autres afin que le corps devienne source d’énergie créative au moment où certains fondamentalistes religieux voudraient l’enfermer. Cet engagement, dans un contexte turc pour le moins défavorable à la danse, est tout à la fois une prouesse artistique et un acte politique. Chapeau bas.
Après la Turquie, rendez-vous est donné à 22h30 au Théâtre de Grammont par la chorégraphe israélienne Tal Beit-Halachmi pour son « Dahlia bleu ». Ils sont cinq sur scène dont une chanteuse pour évoquer Modelet, le pays natal de la chorégraphe. De cet infiniment petit sur la carte, Tal Beit-Halachmi nous propose pendant plus d’une heure vingt un voyage global ! Ces quatre danseurs, tous magnifiques, me font ressentir la complexité du lien entre territoire (au sens de terroir), l’histoire intime et le destin national d’un pays dans un monde globalisé. Tal Beit-Halachmi provoque d’incessants allers – retours entre l’intime et le global qui parfois nous perdent lors de quelques scènes très conceptuelles. Mais l’ensemble a de la hauteur, une tenue. Les corps expriment tout à la fois Moledet, territoire de montagne, l’histoire douloureuse d’Israël, et le contexte actuel. Je suis ému par ce quatuor qui métaphorise à ce point cette triple articulation. Comme beaucoup de français, je connais Israël à travers le prisme du conflit avec les Palestiniens. Je quitte le Théâtre avec un autre regard, plus humain, plus proche. Je pars avec l’émotion de Tal Beit-Halachmi pour qui jouer le « Dalhia Bleu » à Montpellier Danse semble être plus qu’un acte créatif, comme un devoir de mémoire pour repenser l’avenir. Chapeau bas.

Le jour le plus long d’Anne Teresa de Keersmaeker à Montpellier Danse.

Le Corum de Montpellier est un bâtiment imposant. La dernière création d’Anne Teresea de Keersmaeker « D’un soir un jour » s’est moulée dans l’architecture de ce lieu dédié à la danse et aux orchestres symphoniques. Le résultat au bout d’une heure quarante est pour le moins décevant.
« D’un soir un jour » n’a pas la hauteur, la légèreté de ses deux précédentes oeuvres « Raga for the Rainy Season (musique d’un raga indien)  et « A love supreme » en hommage au jazz. Les musiques de Debussy, de Sravinsky et de George Benjamin interprétées en direct par l’Orchestre National de Montpellier donnent à cette journée des couleurs pâles, une ambiance de fin d’automne. Je m’ennuie à la limite de l’endormissement lors de la première partie. L’entracte me permet de reprendre de l’énergie et de me rassurer avec quelques spectateurs (« Suis-je fatigué, ou bien est-ce cette création? »).
La deuxième partie est plus enlevée, mais la fin traîne en longueur. Je suis surpris de ne presque jamais entrer dans cet univers comme si la danse, en collant de si près à la musique, perd de sa créativité, de sa puissance. J’ai parfois même l’impression que les danseurs attendent l’Orchestre! Il y a des passages d’un académisme troublant (comme si nous revenions à la danse de ballet !) ; d’autres sont plus contemporains, mais le collectif ne porte pas, ne fait que passer. Il y a une désarticulation entre le groupe, les solos et les duos qui m’empêche d’être porté par une dynamique d’ensemble. Il y a bien sûr, quelques moments de toute beauté (une danseuse, une table…une morgue à la fin. Sublime), et quelques clins d’œil amusants (une vidéo où des joueurs miment une partie de tennis, perdent la balle que nous retrouvons sur scène. Jubilatoire). Mais «D’un soir un jour » est triste, conventionnelle.
Le baiser entre deux hommes qu’une femme tente d’empêcher frôle le ridicule. La seule scène de liesse tombe à plat, comme un bon jeu de mots qui glacerait une table d’amis !  Le décor proche d’une friche industrielle n’aide pas : la lumière vert pâle, les néons qui montent et descendent jusqu’à réduire cette scène immense à la portion congrue, limite la vision, empêche la danse et ne permet pas d’échappatoires.

Je quitte le Corum désabusé. Les klaxons de la rue m’agressent (la France vient de battre le Brésil). Je rêve d’une autre soirée, d’un autre jour. Avec pourquoi pas Anne Teresa de Keersmaeker accompagné d’un groupe de pop – rock ». Je ne suis même plus sûr d’en avoir envie…
A lire la critique sur «Raga for the Rainy Season » et « Love supreme » présentés au Festival de Marseille en juillet 2005.
Crédit photo : Hermann Sorgeloos


Le public de Montpellier Danse chorégraphie « Ha ! Ha ! » de Maguy Marin.

En mars 2005, Jerôme Bel avec « The show must go on » provoquait un joli séisme au Théâtre des Salins de Martigues en interrogeant, par la provocation, les raisons pour lesquelles nous venions le voir.
En juillet 2005, le Festival d’Avignon positionnait le public dans un autre rapport à l’art théâtral en proposant des œuvres métaphoriques et des performances. Le débat « texte ou pas » clivait la presse nationale.
En mai 2006, Le KunstenFestivaldesArts de Bruxelles poursuivait cette dynamique en invitant le spectateur à repenser le rationalisme pour se projeter dans un monde plus complexe où les aléas et les incertitudes seraient source de créativité.
Montpellier Danse ne pouvait donc pas rester à l’écart de ce mouvement de fond. La chorégraphe Maguy Marin, avec « Ha ! Ha ! » a eu le courage d’interroger la fonction du rire dans une société qui fuit la recherche du sens. Comment expliquer le désir croissant du public à vouloir se détendre dès qu’il va au théâtre ? Comment interpréter la part dominante des émissions de divertissement entre 18h et minuit sur les chaînes de télévision ? À quoi font référence les expressions si souvent entendues, prononcées le plus souvent sur un ton moqueur : « Pourquoi te prends-tu la tête ? », « Si en plus il faut penser au travail quand je vais voir un spectacle ! ». Cette recherche du divertissement gagne progressivement le public de la danse. Que se joue-t-il ? Dans le contexte actuel français, le rire, loin d’être créatif et libératoire, cache, masque la complexité des situations. Il s’articule sans aucun problème à la pensée linéaire, au discours politique le plus simpliste. Une société qui veut rire de tout, se distraire à tout prix, prépare le fascisme.

Courageusement, Maguy Marin a décidé  de réagir. Il y a urgence à renvoyer un questionnement au public, de peur de voir en France et en Europe, l’art disparaître. Pour cela, nous avons à nous repositionner : il n’y a plus d’un côté les artistes qui proposeraient une création pour, de l’autre, des spectateurs consommateurs passifs. Même Helena Waldmann a compris la nécessité d’interpeller le public lors de « Letters from Tentland Return to sender » vu une semaine auparavant.
Je ne souhaite pas faire part de ce qui s’est passé à l’Opéra Comédie de Montpellier, dimanche soir. Il y aurait un paradoxe à expliquer un processus qui vous empêchera de le vivre. Toutefois, avant de courir voir cette œuvre, sachez que Maguy Marin inverse les prémices : nous sommes les acteurs, les danseurs sont les spectateurs. De la sorte, elle propose un art conceptuel et c’est à nous de recréer le concept. Ce nouveau positionnement nous aide à redevenir acteur, à sortir de la soumission imposée par la société du divertissement. Elle provoque un électrochoc salutaire en nous accompagnant à retrouver la posture du dedans – dehors qui seule permet de recréer un lien avec l’art, avec les artistes.
Oui, grâce à Maguy Marin, je n’ai plus honte de me prendre la tête. Elle me redonne la force de continuer ce blog, de poursuivre le chemin tracé depuis tout jeune : c’est la recherche du sens qui fait une vie. Maguy Marin a porté ma voix, celle de beaucoup d’autres. Elle m’a libéré des vexations dont je peux parfois faire l’objet (la dernière en date : "à quoi ça sert de voir tous ces spectacles ? N’as-tu pas envie de lâcher ?" ; le tout dit en riant !).
J’ai crié « Bravo » pour masquer les insultes d’une partie du public. À ceux qui ne perçoivent pas la menace sur l’art dans notre pays, rendez-vous dans les villes où Maguy Marin proposera « Ha ! Ha ! ». Revenez sur ce blog. Échangeons. Passionnons-nous. C’est l’une des ripostes au totalitarisme ambiant.

Sous les pavés, l’art et le social…

A Montpellier Danse, « Bleu de terre rouge » laisse de marbre.

Au studio des Ursulines, Rita Quaglia et Lluis Ayet sont sur scène pour évoquer leur voyage à Jérusalem en compagnie d’un photographe. Comment faire part de ce voyage en articulant la danse et la photographie et faire ainsi ressentir toute la complexité de cette ville ? Comment relier  le langage du corps avec celui des images ? Ce joli défi esthétique est en parti réussi. La scénographie est de toute beauté lorsque les deux danseurs bougent des panneaux où sont projetés des éclats de photo. Cette mise en espace nous immerge dans une ville fragmentée, où les communautés se cloisonnent et n’arrivent plus à communiquer. La bande-son facilite l’immersion. Je ressens le talent d’Annie Tolleter, scénographe, déjà remarquée dans « La place du singe » de Mathilde Monnier et Christine Angot lors du Festival d’Avignon en 2005.
Mais cette esthétique masque le propos chorégraphique, souvent réduit, face à l’imposante mise en scène. Je n’arrive plus à percevoir le lien entre la danse et la photographie comme si la forme prenait le pas sur le fond. Surtout, je ne ressens pas Jérusalem à travers les corps. Les deux  danseurs semblent ne jamais communiquer. De murs, je ne vois pas de pont. Toutes ces fragmentations empêchent d’avoir accès au ressenti du photographe, au lien qu’il a pu entretenir avec les danseurs si bien que « Bleu de terre rouge » m’est apparu froid comme une mécanique bien huilée. À trop vouloir se perdre dans les rues de Jérusalem, Rita Quaglia et Lluis Ayet ne voient plus le  territoire et me perdent avec leur plan si détaillé.


À Montpellier Danse, Nacera Belaza et son temps du repli.

À la lecture de la présentation du spectacle, je comprends que Nacera Belaza, chorégraphe en résidence au Blanc – Mesnil, a vécu une période de repli sur elle-même. Ce qu’elle en écrit est intelligent : « Être danseuse et chorégraphe sont pour moi deux postures indissociables. Le point de vue de l’une alimente celui de l’autre, si je vois « clair » dans mes pièces c’est parce qu’aussi je suis à l’intérieur. J’ai souvent la sensation de les construire du dedans et du dehors. Mon espace de travail, lui, a toujours été un lieu privilégié qui m’a permis d’explorer mes principales préoccupations telles que : le silence, la lumière, le vide, l’obscurité, la vie, la fin, l’être humain…Tout cela à travers le corps. Cette recherche a nécessité par conséquent un véritable repli afin de nous couper du bruit de la rue et de nos vies ».
À présent, Nacera Belaza souhaite s’ouvrir, « refaire surface » et nous faire part de sa vision de l’être humain. C’est ambitieux, mais la danse m’a déjà habitué au défi de nous aider à comprendre notre complexité. Je suis donc curieux à l’idée de l’accueillir d’autant plus que je ne la connais pas. Le Théâtre de Grammont est comble, composé de pas mal de professionnels et d’amis de la chorégraphe, pour assister à « Titre provisoire / un an après… ».
Tout commence par une attente de dix minutes que le public semble ne pas supporter. Un magnifique jeu de lumières baigne la scène agrémentée d’un bruit d’une forte pluie tombant sur un toit. Cette alchimie m’évoque le repli sur soi, le travail intérieur, la découverte de nouveaux sens. Là où certains spectateurs manifestent leur angoisse du vide, je ressens la présence de l’artiste dans ce chaos. Progressivement, une silhouette se dessine à travers la vidéo. Je ne vois pas bien s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. L’ambiguïté est jubilatoire. Puis, par une étrange transformation, là voilà, humaine, qui arrive lentement sur la scène en hochant la tête. Sa venue rassure le public. Elle est suivie par deux danseuses, habillées à l’identique, dansant les mêmes mouvements. On croirait deux clones. C’est alors que le trio se met en place pour danser une valse où les gestes se répètent (rondeur, révolte, cassure). Ce langage du renouveau, du « refaire surface » est pauvre, presque anesthésiant. L’ennui me gagne. Cela ne m’évoque plus rien. À qui s’adresse-t-elle ? D’une posture de repli, Nacera Belaza nous offre une ouverture à partir d’un langage fermé. C’est comme si elle voulait expliquer la psychologie avec la musique des chiffres ! Je ressens progressivement un malaise…je ne me sens pas à ma place, comme un voyeur.
La fin du spectacle semble approcher. Elle reste seule et se met à tourner en rond. D’une ouverture, je ne sens que de la fermeture. Elle quitte la scène pour réapparaître sur l’écran vidéo. Elle danse au ralenti. Le langage ne change pas. Elle est dedans ; le public dehors.

Au final, « Titre provisoire / un an après… » est une œuvre égocentrique dont je ne doute pas de la valeur thérapeutique pour son auteur. Cela aurait pu être une danse autobiographique capable de faire résonance avec notre histoire. De résonance, je n’en ai pas entendu l’écho.

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H Cybulska H Cybulska H Cybulska H Cybulska

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Montpellier Danse nous invite à découvrir Radhouane El Meddeb, jeune chorégraphe tunisien, mais aussi comédien dans son pays et en France auprès de Jacques Rosner. Deux de ses créations nous sont proposées : « Pour en finir avec moi » et « Hùwà » qui, à l’instar de Nacera Belaza, traduisent une recherche personnelle.
« Pour en finir avec moi » est un solo dansé par Rahouane El Meddeb. C’est un homme plutôt rond, loin du physique d’un danseur occidental. Sa danse, minimaliste, est d’une précision, d’une poésie touchante. Il avance à petits pas, produit parfois des mouvements brusques pour ensuite redevenir rond. Son cheminement dans l’espace reflète son introspection faîte d’avancées et de recul dans un contexte tunisien pour le moins difficile dans la promotion de la différence. Son talent réside dans sa capacité à nous émouvoir lorsqu’il nous recherche du regard, à nous inclure dans son évolution personnelle. Je ressens chez cet homme un profond désir d’être aimé, d’être reconnu pour ce qu’il est. Il reçoit du public de chaleureux applaudissements comme un signe d’encouragement à poursuivre sa quête artistique. Espérons qu’il puisse à terme s’entourer d’autres danseurs pour donner à sa chorégraphie toute la portée politique et sociale qu’elle pourrait avoir.
Son deuxième solo, « Hùwà », dansé par Lucas Hamza Manganelli provoque un malaise perceptible à la fin de la représentation. Alors que les klaxons traversent les murs du Théâtre du Hangar (le foot réussit à s’immiscer partout…), le danseur arrive nu sur scène. Il marche à petits pas pour se poster face à nous, le regard fixe. Il balaie de gauche à droite pour revenir au centre. Ce regard m’émeut et me terrifie en même temps. Je ressens tout à la fois de l’humiliation et une détermination sans faille à nous défier. S’ensuivent alors de très beaux mouvements qui métaphorisent la difficulté de changer et l’impossibilité de rester le même. Cette recherche, loin de mener vers l’autonomie, le guide vers…Dieu. C’est à ce moment que le solo bascule vers la lourdeur, la répétition, la soumission. Changer pour aller vers Dieu engendre décidément toujours les mêmes postures, les mêmes effets. Radhouane El Meddeb nous impose alors ses états de la révélation divine. Parce que précisément ces états provoquent ce qu’il danse, cela ne me touche pas et ne me touchera jamais.
« Hùwà » aura quelques difficultés à s’immiscer dans le paysage chorégraphique en France : parce que nous sommes un pays laïc, la Danse n’est pas le langage des religions. L’est-elle du foot?…

Montpellier Danse remet le son avec « 2008 Vallée » de Mathilde Monnier et Katerine.

Qui n’a jamais rêvé d’un concert pop – rock, scénarisé comme une pièce de théâtre, avec des danseurs pour décupler la puissance émotionnelle de la musique? La transdisciplinarité en vogue chez certains chorégraphes et metteurs en scène de théâtre semble laisser de marbre pour l’instant les chanteurs (à l’exception notable de Florent Marchet et Camille). Et pourtant, ce rêve, Mathilde Monnier et le chanteur Philippe Katerine le réalisent dans la Cour des Ursulines pour Montpellier Danse, accompagné des klaxons, célèbre musique d’ambiance d’après match de foot.
« 2008 Vallée » est donc la rencontre de l’univers burlesque, provocateur et politiquement incorrect de Katerine avec la danse exigeante de Mathilde Monnier. En se liant, leur art respectif gagne en hauteur, en créativité. Si l’on rit beaucoup, tous deux portent un regard féroce sur notre société vide de sens jusqu’à l’absurde, mais qui donne à Marine Le Pen une place de choix. C’est dans cette terrible alternative que les six danseurs compagnons de fortune de Katerine trouvent des stratégies pour réinventer de nouveaux modes de communication et d’autres processus créatifs.

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