La 63ème édition du Festival d’Avignon s’achève et l’amertume est palpable chez les spectateurs qui osent formuler un avis éclairé. L’attente était-elle trop forte après que la co-direction promette un « festival créatif et insolent, énervé et enthousiaste, en aucun cas résigné »? Le festival vivrait-il une crise systémique, de recherche de sens, dans un contexte de perte des valeurs qui l’engloberait aussi ? L’uniformisation des propos contestataires et nostalgiques, la dilution de la narration dans des esthétiques gloutonnes, la censure insidieuse de la parole différente du spectateur et la pensée unique de la critique, provoquent un état de crise latent, mais qui pourrait bien s’inscrire dans la durée. D’autre part, des jauges importantes ont dilué la confrontation et augmenté le risque des réactions provocantes et extrêmes. D’autant plus que cette programmation ne fut que cases, empilements de formes sans articulations les unes aux autres, dont le seul lien ne semble être que les réseaux d’affinités et d’artistes. Ils ont eu du mal à faire émerger une nouvelle vague comme l’a connue le cinéma.

Loin du chahut de 2005 qui questionnait les formes, 2009 signe peut-être une inquiétante perte d’influence du Festival d’Avignon. Il est en crise ; serait-il temps d’en revoir les fondements ?

Trop de certitudes véhiculées, trop d’émotions instrumentalisées.

Que ce soit avec Jan Fabre et son « Orgie de la tolérance », avec Thierry Bédard et Jean-Luc Raharimanana pour «Les cauchemars du Gecko», ou Christoph Marthaler et son « Riesenbutzbach », l’approche binaire et cloisonnante de la crise prime sur toute autre vision du chaos dans lequel nous sommes plongés. C’est une dénonciation permanente sans que soit énoncés une ouverture, un processus incluant. Il y a de quoi se sentir exclu, voir culpabilisé, par ces discours bien pensants qui confèrent à l’artiste une position haute à laquelle nous n’étions pas habitués dans ce festival.

Ces certitudes sont souvent véhiculées par des esthétiques rigides réduisant le théâtre à un objet. Tout a commencé avec le cinéaste Amos Gitaï qui nous a imposé une mise en espace pour une lecture statique malgré Jeanne Moreau. Cela s’est poursuivi avec un autre cinéaste, Christophe Honoré,  dont « Angelo, tyran de Padoue », fait par et pour la télévision, a rendu téléspectateurs bon nombre de festivaliers. Avec l’Argentin Federico Leon, le théâtre a observé le cinéma au profit d’un propos alambiqué et sans profondeur sur la transmission entre générations (inutile de penser le futur, il est déjà écrit !). Une compagnie suisse (Oskar Gomez Mata) a joué avec les codes de la représentation pour distiller un propos simpliste et démagogique sur la place de l’art dans notre société. Avec Stefan Kaegi et « Radio Muezzin », le théâtre d’amateurs s’est institutionnalisé tout en provoquant une régression de sa fonction critique.

C’est toute une esthétique du loisir, où la forme prime sur le fond, qui a fait son entrée au Festival avec le dispositif scénique laid et compliqué de Wajdi Mouawad dans « Ciels », puis avec Jan Lauwers dans « La maison des cerfs » où l’imaginaire de Wall Disney en a déconcerté plus d’un. Dans « Casimir et Caroline » de Johan Simons et Paul Hoek, cette esthétique a carrément gommé le propos politique; Au final, ce « théâtre réduit » à l’objet a empêché la contemplation.

Trois oeuvres ont eu des esthétiques un peu plus habitées. Avec « Photo romance », le couple d’acteurs libanais Lina Saneh et Rabih Mroué a donné corps à la place de l’art au Liban à partir d’une forme circulaire reliant politique et artiste, ce que bien d’acteurs occidentaux semblent avoir du mal à opérer. Avec « Les inepties volantes », la poésie de Dieudonné Niangouna a fait résonner le bruit et les horreurs de la guerre avec justesse  malgré une mise en scène minimaliste.  Les marionnettes d’« Une fête pour Boris » de Denis Marleau ont interpellé sur le sort que nous réservons aux handicapés malgré l’essoufflement d’une esthétique théâtrale pourtant osée.

Des auteurs enfermés.

Peut-on mettre en scène son discours ? Hubert Colas avec « Le livre d’or de Jan » s’y est essayé sans beaucoup de succès. Il s’est enfermé dans les codes culturels de son milieu l’empêchant d’aller jusqu’à l’indécence de son propos. Avec « Sous l’oeil d’oedipe« ,  Joël Jouanneau s’est muré dans son désir d’auteur en désarticulant son audace d’écrivain et sa créativité de metteur en scène. Quant à Wajdi Mouawad, il s’est fait voler « Ciels » par l’acteur et lui-même metteur en scène, Stanislas Nordey.

Ces auteurs nous ont narré le mensonge, la lâcheté et la terreur sans que cela nous atteigne. On avait les ressorts de la narration qui transcende, mais nous sommes restés collés à terre, dans la démonstration.

Des oeuvres fondatrices pour une sortie de crise.

C’est un théâtre qui refuse le consensus, mais qui s’appuie sur le sensible.

C’est un théâtre où le temps s’étire pour « dépolluer » notre regard formaté par le rythme médiatique.

C’est un théâtre où le temps laisse la place au sens.

C’est un théâtre qui vient  chercher le spectateur pour le déshabiller, le bousculer avec respect et l’inviter à faire confiance à ses émotions pour découvrir une esthétique du divers.

C’est un théâtre qui fait entrer le passé dans les ouvertures du futur.

C’est un théâtre qui s’en remet au fou pour traverser le chaos.

C’est un théâtre qui créée le collectif de spectateurs parce qu’il fait corps avec lui.

C’est un théâtre qui ne lâche rien.

C’est un théâtre où toute la danse est là.

« Description d’un combat » de Maguy Marin.

« Un peu de tendresse, bordel de merde ! » de Dave St Pierre.

La trilogie de Wajdi Mouawad pour une nuit au Palais des Papes (« Littoral », « Incendies », « Forêts »).

« La Menzogna » de Pipo Delbono

« Ode maritime » de Claude Régy

« El final de este estado de cosas, redux » d’Israel Galván

« Des témoins ordinaires » de Rachid Ouramdane

« Le cri » de Nacera Belaza.

« (A)pollonia » de Krzysztof Warlikowski

Ils sont neuf, comme les muses et tel des oiseaux, ils laissent leurs petites empreintes sur un sol où tant de chemins sont déjà tout tracés. Sauf que ces oeuvres-là sont les seules à nous avoir ouvert des possibles quand tant d’autres routes ne sont que des ronds-points.

Pascal Bély – le Tadorne

 

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