Ci-dessous, quatrième selection d’articles du Festival d’Avignon 2006. Pour voir les photos et l’article en taille normale, cliquez sur le titre.

 

Au Festival d’Avignon, Alain Platel et la Compagnie Kubilaï Khan Investigations isolent « Sans retour » de François Verret.

Depuis quelques jours, la danse fait  une entrée remarquée  au Festival d’Avignon. Nous en faisions l’écho hier à propos de la Compagnie Kubilaï Khan Investigations qui  présentait le magnifique « Gyrations of barbarous tribes » au Théâtre des Hivernales. Le chorégraphe Franck Micheletti y dessine un nouvel espace de croisement des cultures, de pluridisciplinarité qui s’appuie sur la force d’un groupe métissé où quatre danseurs du Mozambique côtoient ceux de la compagnie. Ils nous ont donné avec enthousiasme des clefs pour sortir de l’isolement pour approcher autrement la différence.
Dans le même objectif, mais avec une autre démarche, le chorégraphe belge Alain Platel des Ballets C. de la B. a fait sensation hier soir avec « VSPRS » dans la cour du Lycée Saint Joseph. J’avais vu ce spectacle à Bruxelles en mai dernier lors du KunstenFestivalDesArts. Mon article faisait référence à mes résonances provoquées par « VSPRS ». Deux mois après, j’ai vu cette œuvre enrichie de mes réflexions. La fascination pour le travail de Platel demeure. Il réussit avec ses onze danseurs et ses musiciens à concevoir un nouvel espace de créativité et de lien social. Les fous (puisque c’est d’eux dont il s’agit) ont comme point de départ ce que nous leur laissons (c’est-à-dire pas grand-chose) pour créer des interactions entre l’art, le sublime, et le religieux. Alain Platel frappe fort pour faire bouger nos consciences. Il nous donne l’énergie pour changer de regard sur la différence par l’art. Sans aucun doute, « VSPRS » restera le spectacle phare de cette 60e édition parce qu’il est au cœur de la reconstruction du lien social.
« Sans retour » du chorégraphe François Verret n’aura pas de tels honneurs. Et pourtant, sa dernière création était attendue. Je me souviens encore de « Chantier Musil » vu au théâtre des Salins de Martigues au printemps 2005. J’en garde l’image d’un chorégraphe créatif, qui sait relier les arts du cirque et la danse pour un propos porteur de sens sur le monde, notre société et la place des artistes. Avec « Sans retour », François Verret a l’idée de nous proposer un voyage en bateau avec un équipage traquant une baleine. Il s’est inspiré de la lecture de « Moby Dick » d’Herman Melville, illustrée par la lecture de strophes extraites de « The Fiery Hunt » de Charles Olson. Sur scène, trois énormes souffleries et quelques éléments dans un décor blanc sont censés nous faire voyager. Le groupe largue les amarres, en quête d’un idéal, pour se réinventer, seul et à plusieurs. Il est prêt à tout pour tuer cette baleine quitte à s’aveugler du pouvoir qu’il confie au capitaine. Les souffleries sont alors au maximum pour freiner les individualités et le projet. Pour appuyer son propos, François Verret joue son propre rôle, métaphore de celui qui tire les ficelles de ce monde qui part dans tous les sens. Une jeune femme en retrait derrière un pupitre crie et chante les strophes. La pression sur l’équipage est insoutenable. Notre groupe se reconstitue après la mort de la baleine et crée un nouvel espace où les individus pourraient vivre autrement, ensemble.
En cinquante minutes, François Verret produit quelques beaux effets, mais sa vision de ce nouvel espace est enfermante, sans perspectives. La pluridisciplinarité au cœur de cette traversée est quasiment absente (seul le danseur Dimitri Jourde de la Compagnie Kubilaï Khan Investigations, vu hier dans « Gyrations of barbaroustribes"  impose par sa présence). Les autres (trapézistes et circassiens) semblent porter à bout de bras ce voyage sans finalité. Quand le calme revient, ils paraissent tous désemparés, épuisés par ces souffleries qui les empêchent d’être des artistes. Entre le metteur en scène qui tire les ficelles et la chanteuse qui nous décrit le voyage (depuis quand me raconte-t-on une histoire quand je vais voir de la danse ?), tout paraît sous contrôle. Pour finalement savoir ce que nous savons déjà : les rapports sociaux dysfonctionnent, le lien social est malmené, les jeux de pouvoir personnels prennent le pas sur le projet. Il peut toujours mettre ses souffleries en marche, utiliser toutes les m&eac
ute;taphores qu’il veut, sous-utiliser ses magnifiques acteurs, il n’a strictement rien à proposer. Il emprisonne la jeunesse dans une analogie qui n’ouvre pas.

Le public applaudit par convenance pour saluer ces artistes qui auraient mérité d’intégrer des compagnies métissées, ouvertes vers le monde et suffisamment mis en puissance pour être force de proposition. Finalement, François Verret est une métaphore à lui tout seul : celle d’un personnel politique enfermé dans des schémas linéaires de diagnostic.
La presse nationale légèrement complaisante parle, à propos de « Sans retour » d’un "nouveau départ". Sauf que Platel et Micheletti sont déjà loin.


Au Festival d’Avignon, Olivier Py vulgarise Jean Vilar. Affligeant.


C’est le dernier spectacle de l’édition 2006. Olivier Py, auteur et metteur en scène de talent, a été missionné par la Direction pour célébrer le 60e anniversaire du Festival à partir des écrits de Jean Vilar, son fondateur. Il s’agit « d’imaginer l’avenir du théâtre populaire ». Rien que ça.
Dans l’indifférence quasi générale, un homme, visiblement ému, tient une pancarte sur la place du Palais des Papes : « 35 euros la place : voilà le théâtre populaire vu par la Direction du Festival ». Comment ne pas être d’accord avec lui, même si je conteste le procédé qui culpabilise  ceux qui ont acheté leur billet. Cela dit, nous ne l’avons pas tous acquitté: la Cour n’est pas remplie et de nombreux spectateurs ont été invités. Avant même que le spectacle commence, cette soirée signe symboliquement la mort de l’idéal de Jean Vilar. Est-ce une raison pour l’enterrer une deuxième fois ?  « Les écrits de Jean Vilar » par Olivier Py vont s’aventurer sur le terrain nauséabond de la démagogie et du mauvais goût.
Je suis d’une génération qui n’a pas connu Jean Vilar. La Maison qui lui est dédiée en Avignon m’a souvent aidé à cerner la complexité de cet homme qui a fait du théâtre populaire un acte d’engagement politique et artistique. Mais je ressentais le besoin de rencontrer Jean Vilar…sur la scène !

Malheuresement, Olivier Py donne aux écrits de Vilar une vision réductrice et caricaturale. Est-il nécessaire pour appréhender le propos politique d’un homme, de le caricaturer dans ses excès (la scène où il s’adresse à ses comédiens après une représentation le fait passer pour un obsessionnel) ? Est-il utile, lorsqu’on évoque les intellectuels de l’époque, d’affaiblir leur propos en les affublant de tics de langage et autres excentricités vestimentaires (voir Genet déguisé en Pape, les fesses à l’air est affligent de bêtise) ?
Est-il judicieux, par les temps qui courent, de réduire le mouvement de Mai 68 à des corps nus et autres fumées ? Est-il intelligent d’annuler la portée politique des discours de Vilar en les alignant pour suivre une chronologie paresseuse?
Les écrits de Vilar ne sont pas destinés à être joués sur scène. Une lecture – spectacle aurait été bien plus pertinente. Mais Olivier Py se croit au-dessus des textes. Il neutralise le fond par des effets de forme issus de sa dernière création « Les vainqueurs » joués au Festival en 2005.
Py, à partir des textes de Vilard, rend hommage à Py et en profite pour régler définitivement ses comptes avec l’édition 2005 du Festival (l’épisode de mai 1968 fait penser aux chorégraphies de Jan Fabre ; Vilar affirme à plusieurs reprises l’importance du théâtre de texte). Oserais-je évoquer le jeu des comédiens ? John Arnold dans le personnage de Vilar porte un habit trop grand pour lui. Le reste de la troupe change de rôles comme de chemises par un jeu d’imitation pathétique (la scène avec Jean-Paul Sartre fait un peu honte).
Olivier Py nous a servi un spectacle indigeste. Caressé dans le sens du poil, le public applaudit chaleureusement. Je doute qu’il s’interroge sur l’avenir du théâtre. Pour 35 euros, il en a pour son argent : du rire, du texte et quelques scènes qui n’ont pas fini d’alimenter ses préjugés sur la politique culturelle et les intellectuels. Ce n’est donc pas le Festival d’Avignon qui va repenser le théâtre populaire, mais les citoyens, le politique. Reste à trouver l’Agora qui permettra ce beau défi. Loin des discours démagogues et réducteurs d’artistes enfermés dans leurs certitudes et leur vision réduite du théâtre de texte.

Au Festival d’Avignon, « Mozart et Salieri » façon Poutine.

Je ne compte pas épiloguer très longuement sur cette pièce affligeante. « Mozart et Salieri. Requiem » m
is en scène par Anatoli Vassiliev se joue dans le beau site de la Carrière de Boulbon. Un décor en carton pâte et une alcôve en plexiglas posent le cadre de cette pièce ringarde. Le spectacle est composé de deux parties. La première étant « la scène dramatique »
Mozart et Salieri d’Alexandre Pouchkine où se joue la légende selon laquelle Saliéri empoisonne son concurrent. La deuxième est un Requiem de Vladimir Martynov. Ni l’une, ni l’autre ne donnent à l’ensemble une cohérence artistique.
La relation entre Mozart et Saliéri est réduite à sa plus simple expression : les acteurs déclament leur texte comme dans les années cinquante à la Comédie Française. Les costumes renforcent le côté kitch de cette mise en scène d’un autre âge. La chorégraphie des musiciens et du chœur des anges fait davantage référence à une danse folklorique qu’à un travail sur les corps. La relation complexe entre les deux compositeurs aurait pu inspirer. En outre, Anatoli Vassiliev fait le choix d’accompagner l’intensité dramatique par toute une série de rites religieux. J’ai l’étrange sensation d’être à la messe. Ce choix artistique est paresseux. Je ne tarde pas à prendre mon blog de papier pour écrire : « Rendez-nous Jan Fabre ! » pour le montrer à mes voisins de côté et de derrière ! L’arrivée d’un diable avec un sexe de bois en érection finit par provoquer l’hilarité générale quand j’évoque l’arrivée de Sarkosy.

Plus sérieusement, cette pièce dégage une atmosphère pesante, malsaine comme si la mise en scène était l’oeuvre d’un homme influencée par un contexte totalitaire en Russie. Mais je m’égare…

Au Festival d’Avignon, Anatoli Vassiliev fait de l’art brute.

Après « 
Mozart et Salieri », spectacle ringard proposé par Anatoli Vassiliev à la Carrière Boulbon, je persiste pour assister à « Iliade Chant XXIII » dans ce lieu magique. C’est le récit de la vengeance d’Achille contre les Troyens, après la mort de son ami Patrocle. Le Roi Hector, assassiné, sera l’objet de cette vengeance. A l’issue de ces deux heures quarante, je me questionne toujours : comment définir ce théâtre ? Pourquoi ce metteur en scène me tient-il tant à distance? Tout est verticalisé, brutal, et cela fascine certains spectateurs qui sont radicalement en transe face à ce chœur de vingt-trois chanteurs. Moi pas. Ils m’ennuient dans leus déplacements et leurs chants m’évoquent une chorale d’enfants de coeur. Les quinze  acteurs parlent toujours avec le même phrasé (style «Comédie Française » et « je vous engueule en même temps ») : cela me glace le sang tant c’est brutal, guerrier, sans nuance comme si Vassiliev faisait fi de la complexité psychologique des personnages. Progressivement, ces acteurs me font peur ; ils ne me regardent jamais : le public existe-t-il ? C’est une relation à sens unique. Nous sommes très loin de la préoccupation des artistes actuels qui s’interrogent sur l’interaction entre l’art théâtral et le public. J’ai l’étrange sensation de régresser, d’être dépendant de cette mise en scène. Comme si Vassiliev ne me laissait aucun espace si ce n’est le sien.Quant à la danse, elle illustre les propos alors que ce n’est pas sa fonction ! « Iliade Chant XXIII » va donc chercher chez le spectateur sa fascination pour le symbole (les poupées jetées à terre font leur effet, les oiseaux de mauvaise augure transcendent,…), pour le culte du chef et sa recherche d’un au-delà. Anatoli Vassiliev est alors leur gourou. Un tiers du public préfère quitter les gradins ; l’autre s’endormir. Et puis, quelques irréductibles veulent comprendre. Ils attendent le moment où tout pourrait basculer, mais rien ne vient. Ils préfèrent se moquer de ce théâtre prétentieux.« Iliade Chant XXIII » vaut-il un article sur ce blog ? Vassiliev réussit-il à me rendre incompétent pour écrire  sur son théâtre?
Brutal comme questions…


Au Festival d’Avignon, le homard réchauffé de Jan Lauwers.

En 2004, au Festival d’Avignon, « La chambre d’Isabella » du metteur en scène Flamand et plasticien Jan Lauwers fut un triomphe. En 2005, « Needlapb 10 » était une série d’idées de spectacles qu’il souhaitait expérimenter avec les festivaliers. Ce fut un bide même si le concept de laboratoire était intéressant. En 2006, Jan Lauwers nous propose « Le bazard du Homard » dont nous avions pu voir un (mauvais) extrait l’an dernier. De 15 minutes de cuisson, nous en prenons pour 1h30. Au final, un plat indigeste, mal préparé. Ce sont les restes de la veille dont il faut bien se débarrasser pour ne pas gâcher la nourriture. En 2006, ayant encore le goût de « La chambre d’Isabella » dans la bouche, le public d’Avignon n’est pas très regardant sur le met. La malbouffe traverse aussi les arts vivants…
De quoi s’agit-il ? D’une histoire de homard décliné à toutes les sauces. Au commencement, un serveur dans un restaurant fait tomber le crustacé sur la veste blanche d’Axel. Celui-ci vient de perdre son fils, Jef, d’un arrêt cardiaque au bord de la mer (le homard, la mer…Vous suivez ?). Sa femme, Theresa, ne s’en remet pas. Axel est professeur de génétique. Il a du génie pour avoir créé deux clones : un ours (Sir John Ernest Saint James…Hilarant, non ?) et Salman (le premier clone humain). Très vite, il s’aperçoit que Salman ne pourra jamais remplacer son fils perdu. Pas plus que Mo, le réfugié. Quant à Nasty, la jeune fille à la beauté éphémère…J’arrête là. Écrire la suite de l’histoire nécessite l’assistance d’un psychiatre. Il est impossible de décerner le sens au premier, deuxième, troisième degré. Pour combler le vide abyssal, Jan Lauwers empile les métaphores les unes sur les autres en souhaitant que le spectateur fasse lui-même sa sauce. On lui raconte l’histoire de l’histoire, au cas où il ne comprendrait pas qu’il est au théâtre. L’imagination du public est tellement contrôlée que cela en devient autoritaire. On agrémente le tout de quelques chansons insipides (même la Star Academy renverrait ces chanteurs de pacotille à leurs charmantes études), de vidéos consternantes de prétention. Pour donner à ce homard un goût presque avarié, on l’embellit d’une danse déjà vue et revue dans les différentes œuvres de Lauwers. La chorégraphie voudrait nous faire ressentir la vie dramatique de nos protagonistes : elle renforce surtout l’amateurisme ambiant et le bâclage du tout. Ce collectif nivelle toutes les disciplines vers le bas. Chaque acteur semble s’ennuyer ferme et se demande ce qu’il fait dans ce mauvais cauchemar.
Jan Lauwers utilise la trame qui avait fait le succès de la chambre d’Isabella : un savant mélange de danse, de chanson, de théâtre, et d’art contemporain articulé autour d’une magnifique histoire de vie qui faisait résonance avec le public. Avec ce bazar, Jan Lauwers brouille les cartes par orgeuil, à partir d’une histoire à plusieurs entrées (se croit-il le David Lynch du théâtre ?). Au final, « Le bazar du homard » fait de la philosophie de comptoir.
Je conseille à Jan Lauwers de s’éloigner pendant quelque temps du Festival d’Avignon pour laisser la place à d’autres mets.  Ce homard est trop difficile à digérer. Isabella le renverrait sûrement en cuisine.

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