Il arrive que certains spectacles du Off s’engagent dans un propos des plus captivants. Angelica Liddell, absente depuis deux ans au Festival IN, nous revient par la petite porte du Théâtre Alyzé et retrouve son rang (celui d’une des plus grandes artistes européennes) servi par deux comédiens et un musicien dans « Et les poissons partirent combattre les hommes » de la Compagnie Maskantête.

On peine très vite à cataloguer ce spectacle (Danse ? Théâtre ?), tant la question esthétique paraît presque secondaire au regard de l’enjeu artistique: comment rendre compte de la responsabilité collective des Européens dans le drame des migrants qui meurent noyés en méditerranée ? Au texte percutant et saignant d’Angelica Liddell, répondent deux acteurs exceptionnels (Adrien Mauduit et Arnaud Agnel) qui, à corps perdu dans des draps de plastique, s’enchevêtrent, s’empêtrent, s’empêchent, se repêchent, se dépêchent. Nous sommes témoins d’une pêche miraculeuse de mots et de visions qui, prise dans les mailles d’un dialogue entre Monsieur LaPute et son alter ego, nous laisse sidérés. Le vieux continent, qui après avoir appâté les migrants comme de vulgaires poissons, les assassine peu à peu, par petits bateaux… Nos poissons grossissent à force d’ingurgiter les linceuls des migrants en même temps que nos peurs à l’égard de l’étranger prennent de l’embonpoint et structurent durablement les rapports sociaux. Nous devenons progressivement aveugles et indifférents jusqu’à nous réfugier dans une humanité crasse qui préfère protéger ses quelques acquis plutôt que de s’ouvrir pour se régénérer.

La mise en scène frappe où cela cogne : aux différentes langues qui dessinent la diversité ethnique se superpose un langage global sur les migrants, pétri d’ignorance, moulé dans le mépris, et réduit au nombre de disparus qui ne nous touchent même plus. Sur scène, la puissance de « monsieur LaPute » explose. Aucune femme n’est évoquée pour lui arriver à la cheville. Seuls la complaisance, la perversité, l’intérêt se dégagent de ce mammifère en eaux troubles. Les deux artistes se mettent en jeu de façon jusqu’au-boutiste. Ils finissent par déployer leurs corps, jusqu’à partiellement s’étouffer. Le film transparent les étreint dans une opacité intellectuelle.

Ainsi, depuis plus près de trente ans, les politiques migratoires sont d’un conformisme affligeant. Angelica Liddell met des mots sur le résultat d’une telle lâcheté tandis que nos deux LaPute, sûrs de leur race dominante, transpirent sous nos yeux face à l’immensité des flots meurtriers. De leurs commissures, l’écume des jours apparait. Combien de marées faudra-t-il pour dépasser l’innommable ?

Les poissons se nourrissent de peaux mortes. L’odeur putride de la lâcheté nous entoure. Tandis que nos radios débitent le « pensez à vous hydrater », les Européens nagent dans le bonheur des eaux grecques, dans l’eau turquoise de nos plages civilisées.

Mais attention, nos poissons d’Avignon rodent près des côtes prêts à se faire capturer dans les filets d’une Europe en décomposition massive.

Sylvie Lefrère – Pascal Bély – Tadornes.

"Et les poissons partirent combattre les hommes" par la compagnie Maskantête
 au Théâtre Alizé d’Avignon. Tous les jours à 18h25 jusqu'au 26 juillet (relâche le 23)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *