« Playtime » au Festival.

Depuis le début, le Festival d’Avignon 2015  fait vivre de nombreuses déceptions aux contributeurs du Tadorne : d’une façon générale et à quelques rares exceptions près (Krystian Lupa, Tiago Rodriguez), le Festival ne se montre ni à la hauteur des enjeux du monde contemporain, ni en mesure de développer des esthétiques fortes, originales, à même de marquer nos sensibilités.

Au moment de réserver pour « Forbidden di sporgersi » de Pierre Meunier et Marguerite Bordat, inspiré d’un travail dans un centre pour jeunes autistes en Bretagne avec l’une d’entre eux, surnommée Babouillec, je ne sais à quoi m’attendre. Je crains même le pire tant les collaborations entre des artistes et des personnes en situation de handicap sont devenues peu à peu des lieux communs, voir en particulier l’assimilation scandaleuse de trisomiques à des « idiots » dans la mise en scène des Idiots de Kirill Serebrennikov.

«Je ne prétends pas autre chose que montrer mon esprit» : cette phrase énoncée par Antonin Artaud dans LOmbilic des Limbes posait le problème de la mise en mot des mouvements de la conscience. On aurait pu le retrouver tel quel dans Forbidden, car comment articuler Babouillec absente de la scène et les comédiens, l’intime et le visible, la parole poétique et la représentation théâtrale, le discours prétendu « fou » et le langage littéraire, sans se heurter au mur de l’impossible ?

L’intelligence de la troupe qui gravite autour de Pierre Meunier et Marguerite Bordat est précisément de sortir de ce faux débat. Ce qui frappe, d’entrée, c’est le silence, conjugué à un sens de la durée qui permet au regard de se perdre dans la contemplation de l’espace. Celui-ci est tout aussi beau qu’énigmatique : sur fond noir, de grandes parois vitrées, quelque peu opaques, pendent du plafond ou sont posées à même le sol. On songe aux monolithes noirs de la chorégraphe Maguy Marin dans « Umwelt », à la différence qu’en ce qui les concerne, elles sont souples, modulables et réfléchissent la lumière. A la fois signes de transparence et d’obstacle, ces faux murs ouvrent la porte de la représentation sous un mode ludique et délicat : on les déplace, on les fait tomber, on joue avec. Les quatre compagnons font eux, songer à l’univers de Jacques Tati : ce sont des Monsieur Hulot en mode scientifique. Ils forment une équipe soudée, curieuse, solidaire, qui ne cesse de s’émerveiller du monde qui l’entoure. J’y vois précisément la communauté qui fait défaut cette année à Avignon : une mondanité dans le sens plein et fort, celle qui manifeste le souci du monde, au contraire de ce qu’évoque le dernier article de Christine Angot.

Tout au long de la pièce, la troupe évite l’impasse qui consisterait à vouloir représenter sur scène la parole surplombante de Babouillec. Le monde des objets joue l’intermédiaire du tiers et permet d’échapper à l’opposition binaire du corps et de l’esprit. C’est précisément là que l’enchantement opère. Ces scientifiques délicats donnent à voir un univers en constante évolution. Des formes poétiques composées de matières inconscientes, imaginaires et fantasmagoriques. On danse avec des fils de fer, on escalade une antenne, on franchit des mobiles accrochés au plafond ! Le motif spiralé se décline en opéra de ventilateurs, en serpentins formés de rubans de signalisation qui se faufilent dans le vent ! On valorise ainsi ce qui ne tourne pas rond et libère l’inconscient.

Le théâtre devient l’au-delà du principe de réalité. Ces objets mutants incarnent la fusion du corps et de l’esprit, de la technique et de l’onirisme. Ce sont des objets de consommation spirituels en réponse au matérialisme contemporain. Et même si cette féérie côtoie en permanence un burlesque qui menace d’effondrement les édifices savamment construits, le conflit n’est jamais tragique, car il repose toujours sur un gag. Il y a, comme chez le metteur en scène suisse Christoph Marthaler, toute une métaphysique du gag : sa durée épouse les plis de l’existence, son imprévisibilité marque la vulnérabilité de la condition humaine, son humour est source d’humanisme et de bienveillance. Par conséquent, on rit beaucoup de ce qui angoisse : le vide, la solitude, le bruit, l’obscurité.

La représentation étire la durée, fait ressentir les processus d’agencement, de destruction et de recomposition. Ainsi, les mots poétiques de Babouillec n’échappent pas au parasitage, façon de signifier que nul ne peut s’isoler du sens commun. Mais le groupe fait corps pour leur permettre d’émerger, malgré les obstacles : « Je ne dois pas oublier que j’ai MA langue/ et je dois la parler à tout prix/sous peine d’être mort », écrivait Artaud.

Donner naissance à l’altérité et la maintenir en vie, voici un programme utopique pour un Festival à venir.

Sylvain Saint- Pierre – Tadorne.

 

VRILLE

« Forbidden di sporgersi »  tente d’approcher théâtralement une pensée dite singulière et difficile, empreinte de liberté d’Hélène Nicolas, de son pseudonyme Babouillec, à côté duquel elle ajoute « autiste sans paroles ».

Sur le papier, le projet colle aux basques de Babouillec, une individualité qui, sur la scène, est difficilement repérable, voire n’apparait pas. Il y a la langue de Babouillec mais c’est une langue qui ne s’épanche pas dans la biographie, qui creuse plutôt ailleurs, dans une poésie ardue qui peut laisser sur le carreau.

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Sur la scène, les comédiens dressent des trajectoires pour les arrêter, ils tentent des langages pour les (voir se) briser : agencement de tôles en plastique qui s’échouent sans un son, dysfonction du lieu théâtral qui disjoncte, installation d’un carillon que l’on sature de son électrique… La dysfonction du lieu se fait à la première prise de parole : grésillement dans le micro, les plombs sautent, on fait venir le corps électrique du théâtre, un amas de câbles dans lequel l’un des comédiens disparait, avalé par la machine, et finalement la lumière revient, on range et on enchaîne.

Sur la scène, une répétition de dysfonctionnement.

Le mot « rien » finit par débarquer sur scène, pour être ensuite rejoint par d’autres lettres et former une installation qui s’écroule au sol ; le mot RIEN, celui-là même qui trônait tout en néon dans la Cour du Palais des Papes lors du « Roi Lear » d’Olivier Py. RIEN, comme un aveu qui se répète, celui de l’échec que l’on peut ressentir devant l’autre, à l’image de Cordélia qui dans « Le Roi Lear » est réduite au silence, elle ne parle pas, elle ne danse pas, rien.

« Forbidden di sporgersi » se poursuit, les comédiens finissent par remettre en marche toutes leurs machines, par accumuler, pour que la scène s’autonomise et qu’ils puissent prendre du recul, pour qu’ils puissent nous rejoindre un peu et observer un petit monde qui s’affaire à sa façon.

Cette autonomie d’imaginaire industriel dure bien peu. Cette brièveté a pour effet de laisser le spectacle traiter d’un dysfonctionnement plutôt que d’un langage autre et particulier. C’est une approche qui me pose question. Il y a comme une impossibilité à expérimenter cette pensée « libre, fugueuse, hors limite ». Je suis devant un échec, un échec construit dans son approche et ses répétitions. Ces comédiens qui s’affairent à bidouiller avec curiosité vont jusqu’à amener un imaginaire de scientifiques qui restent empêchés devant ce qu’ils trouvent.

Suite à cette brève autonomie, le noir se fait puis se défait, les applaudissements commencent, Jean-François Pauvros (comédien musicien) va tranquillement éteindre son matériel alors que les autres discutent un peu, finalement les saluts et… finalement la venue sur la scène de Babouillec, l’absente de ce spectacle.

Alexis Magenham.

"Forbidden di sporgersi" de Pierre Meunier et Marguerite Bordat, au Festival d'Avignon jusqu'au 26 juillet 2015.

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