C’est le premier spectacle du Festival d’Avignon. À l’heure où le doute m’envahit, où mes questions essentielles (et existentielles !) sur comment penser autrement le rôle de la culture et de l’art trouvent si peu d’écho dans le cercle fermé des sachants, Krystian Lupa m’accueille avec « Des arbres à abattre » de Thomas Bernhard.

Alors que nous nous apprêtons à vivre 4h30 de théâtre polonais en pleine après-midi caniculaire, l’accueil pensé par Krystian Lupa prend tout son sens. En prenant place dix minutes avant le début du spectacle, il nous projette l’interview de Joana, celle qui « apprend aux artistes à marcher ». Entre deux silences, ses réponses me bouleversent : son art est une quête d’absolu. Le journaliste ne résiste pas très longtemps tant ses questions binaires sont prises dans le tourbillon d’une pensée, où dialoguerait psychanalyse et désir d’une utopie partagée. Je rêve d’entendre une telle parole aujourd’hui, où l’artiste évoquerait son art sans magnifier son égo. Avec Lupa, nous sommes à mille lieues de l’accueil autoritaire que nous avait réservé l’an dernier Claude Regy qui exigeait de nous le silence le plus absolu en entrant dans la salle…

Le décor se dévoile. Les époux Auersberger préparent un «dîner artistique» en l’honneur d’un vieux comédien du Théâtre National qui donne ce soir la première du « Canard Sauvage ». Thomas, le narrateur, se tient tantôt à l’écart (à l’image d’un psychanalyste assis sur son fauteuil écoutant les névroses d’un entre-soi mortifère), tantôt à l’intérieur de ce huit clos étoufant réunissant l’intelligencia autrichienne. Mais un événement vient dérégler la mécanique de ce dîner : tous reviennent de l’enterrement de Joanna, qui s’est pendu quelques jours auparavant. Ecrivains, chanteurs, acteurs se bousculent pour assister au diner, presque en boitant….

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Treize comédiens vont ainsi offrir au public d’Avignon ce que le théâtre peut donner de meilleur. Il faut être un très grand metteur en scène pour oser un jeu polysémique où notre regard circule entre un ici et maintenant, un ici et un avant (une vidéo filme le jour de l’enterrement), un ici et un ailleurs (Thomas et Johana se retrouvent nus pour un requiem à deux voix sur l’art). À ce triple jeu, s’ajoute la voix off de Thomas évoquant ce bal de faux semblants et Krystian Lupa lui-même qui, assis sagement au premier étage de la salle, micro à la main, laisse échapper ses rires et d’étranges sons, comme pour nous alerter de l’impensé de ce huit clos. Lupa orchestre son art total où les mouvements de la caméra vidéo épousent la psychologie complexe des protagonistes ; où la musique (dont le célèbre Bolléro de Ravel) nourrit un requiem théâtral en hommage à tous ceux qui n’en sont pas revenus ; où les corps sont si textuels que les surtitrages sont des notations du mouvement. Lupa donne à son art polysémique tout le temps qu’il lui faut pour se déployer, tout en nous invitant à devenir des écoutants, où notre empathie fraye son chemin dans cet entre-soi où rien ne peut le pénétrer. Lupa nous donne les clefs pour le comprendre, tout en mettant en scène ce que nous aurions peut-être perdu de vue : notre relation à l’art est-elle cette quête d’absolu incarnée par Joana (sinon, pourquoi serions-nous là, dans cette salle ?)

En ce tout début de Festival, Lupa m’accueille, jusqu’à réparer mon identité de blogueur, de spectateur critique qui a eu à souffrir de l’entre-soi culturel français et de ces huit clos qui font et défont les réputations, qui ne pensent plus l’art, mais la façon de faire réseau pour hiérarchiser les bons et les mauvais. Avec Lupa, l’entre-soi est une esthétique de l’effondrement où les corps s’affaissent, mais parviennent encore à réagir au Boléro de Ravel pour s’y abandonner. Lupa transforme cet effondrement en une quête absolu, d’un amour de l’art à mort. Cet entre-soi est ce lieu étroit où la représentation de l’art se violente, où l’art d’en vivre conduit vers l’art d’en finir. C’est un entre-soi où le peuple aimant n’entre pas, à l’image de la bonne qui finit par divaguer tel un fantôme.

L’ami de Johanna est bien seul au milieu de cette forêt d’arbres abattus. Sa douleur le maintient droit, mais il quittera la soirée pour ne pas laisser aspirer par la puissance de n’en rien dire. Cet ami résonne avec le désarroi que j’éprouve à l’égard de cette micro société qui ne fait plus société.

Je hais l’entre-soi et tous les diners artistiques, mais Lupa m’accueille pour ne plus en souffrir.

Lupa m’accueille et je vous l’écris : Joana est revenue.

Pascal Bély – Le Tadorne

"Des arbres à abattre" d'après Thomas Bernhard; Adaptation et mise en scène de Krystian  Lupa au Festival d'Avignon du 4 au 8 juillet 2015.

3 réponses à Avignon 2015- Le splendide requiem de Krystian Lupa.

  • Alexis dit :

    Comme quoi cela ne tient à rien car nous avons vu le même spectacle, je partage toutes tes remarques et pourtant je suis resté dehors, sans frustration. Je n’aime pas ce théâtre que je qualifie justement d’entre-soi. Et la colère que j’ai ressenti est pour le public que je n’aime pas quand je le vois pour la plupart piquer du nez ou dormir et applaudir debout la fin venue. Je préfère l’autorité altruiste de Claude Régy.

  • Alexis dit :

    Suite.. Je suis toujours très intéressé par la présence des metteurs en scène, j’aimais beaucoup la présence anxieuse de Chéreau qui voulait être au plus près de ses comédiens, celle de Régy qui est toujours là dans la salle, celle de Kantor comme présence incongrue et absurde à la lisière de la scène, celle de delbono comme ouragan qui passe de scène en salle… Mais Lupa, je l’ai trouvé comme j’ai trouvé son théâtre, dans un entre-soi, dans une entreprise qui ne me concernait pas vraiment.

  • Alexis dit :

    .. Et fin.. Je repense au début du spectacle et, parce que tu en parles, au début d’un spectacle de Claude Régy. Dans les deux cas l’arrivée des spectateurs est importante, relève déjà du spectacle, fait éminemment sens. Si Régy demande le silence, le public se construit avec cette demande, obéissant ou un peu moins, il rentre avec cette attention et déjà cette écoute particulière. Lupa lance une vidéo 5 min avant l’heure programmée et avant que le public ne soit installé, celui-ci se presse, s’assoit avec hâte, ne comprend pas bien ce qui se passe, râle un peu de la présence des sous-titres qui, en premier lieu, ne se jouent que sur les côtés, discute durant la projection qui, de toute façon, a commencé sans lui et peut donc se finir sans lui. Bien sûr cela peut faire sens : Joana que l’on écoute avec distraction… Mais là où Régy tente de permettre une écoute vis-à-vis de son travail, j’ai l’impression que Lupa manipule une distraction, tente de mettre en place une distance qui, pour moi, est déjà là de par son dispositif et son découpage; également via la présence de Lupa qui tente d’orchestrer de loin.

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