Comment accueillir l’art contemporain dans une ville ? Peut-elle faire «œuvre» ? Est-ce suffisant d’installer à quelques coins de rue, dans la cour d’une mairie, des œuvres et d’y poster quelques «médiateurs» chargés de diffuser la «bonne parole», le «bon regard»? Aix en Provence est l’une des collectivités de l’ensemble hétéroclite «Marseille Provence 2013», capitale européenne de la culture.  Depuis le 12 février, un «parcours d’art contemporain» est proposé, imaginé par le commissaire d’exposition Xavier Douroux. Mais dans cette ville dirigée par le maire UMP Maryse Joissains, rien n’est offert sans arrière-pensée politique au moment même où elle mène une offensive médiatique pour refuser le projet de métropole marseillaise voulu par le gouvernement.

Celle qui déclarait «illégitime» François Hollande le soir de son élection…

Celle qui a mené une guerre sans merci contre les Roms…

Celle qui fustigeait en 2003 les intermittents jusqu’à porter plainte contre eux…

Celle qui écrivait dernièrement, «les valeurs qu’à Marine Le Pen, je les ai toujours défendues»…

Celle qui a menacé à plusieurs reprises de retirer ses billes de l’Association Marseille 2013…

Celle qui est largement responsable de l’éviction de Benjamin Stora du commissariat de l’exposition sur Albert Camus…

Celle qui, sur des panneaux 4 par 3 ose écrire à l’occasion de ses vœux, «notre territoire est unique, préservons-le» (c’est-à-dire de ces gueux Marseillais)…

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Celle qui déploie une banderole contre la métropole à l’endroit même où est exposée l’œuvre de Xavier Veilhan…

Celle qui…

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Je déambule dans la ville en tentant de faire abstraction d’un climat politique qui  a abimé son image et détérioré le lien social. Mais je peine à séparer une manifestation d’art contemporain de son contexte comme si l’un ne répondait plus à l’autre. Certes, il y a les platanes colorés de petits pois par Yahoi Kusama qui métamorphose radicalement la perspective du Cour Mirabeau : cette artère commerçante et mythique tombe le masque et dévoile par magie des arbres-girafes qui élèvent mon regard au-delà du clinquant et du paraitre.

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Il y a bien la statue de Thomas Houseago sur la place de l’Université pour nous rappeler que nous sommes fragilité, un corps à multiples faces partie prenante d’une humanité qui s’effondre. Mais le reste du parcours est en résonance avec la vision d’une politique qui positionne l’art comme une variable d’ajustement économique. À la Cour d’Appel fermée comme une huitre, répondent les œuvres carcérales en acier de Sofia Taboas dans lesquelles il est interdit de pénétrer…Où est la perspective ? Au Palais de Justice juché sur ses grandes marches, répondent derrière des grilles, la vision sans profondeur du bon droit de Franz West. Où est le projet ?

Mais c’est dans la Cour de l’Hôtel de Ville que la vision politique de l’art contemporain de Maryse Joissains prend tout son sens. Dépassé la banderole (imaginerait-on le même accueil sur le fronton d’un musée?), l’installation de Xavier Veilhan souffre. D’abord de notre regard. Les visiteurs s’y prennent en photo: ce geste compte finalement plus que le sens de l’oeuvre. Puis du rôle joué par une «médiatrice» de Marseille Provence 2013 qui rappelle l’interdiction d’y monter dessus même si l’artiste nous invite «à l’habiter». Alors que j’entame le dialogue, je m’effondre peu à peu en écoutant ses arguments :

– «on n’y monte plus parce que les gens l’ont abîmé»…

-«Je pense que les conditions météo détériorent plus l’œuvre que les visiteurs »

-«Non, ce n’est pas vrai»

-« Mais alors, pourquoi l’artiste nous invite à l’habiter? »

-« L’artiste n’a pas prévu que les visiteurs abîmeraient l’œuvre ».

-« Ah,…Mais quelle représentation se fait-il de « l’habitation » ? Vous et moi, habitons les lieux et leur détérioration fait partie d’un processus vital. Savez-vous qu’une maison qui n’est pas habitée se détériore? »

-« Euh…Dans tous les cas, c’est interdit. »

-« Finalement, l’œuvre posée au cœur d’une institution culturelle refuse l’interaction alors qu’elle la sollicite. Quel paradoxe ! L’art ne veut plus du lien social pour se préserver. Mais se protéger de quoi ? Ne croyez-vous pas que ce qui détériore l’œuvre est plus la banderole militante qui nous accueille que le désir des spectateurs ? Comment Marseille Provence 2013 a-t-il pu laisser valider un tel message politique? ».

Le dialogue tourne court.

Entre l’interdiction et la banderole…l’art est un objet…contre.

Pascal Bély – Le Tadorne.

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