«Cirque en capitales», le festival phare de Marseille Provence 2013, m’ouvre vers un territoire très peu exploré dans ce blog : à savoir le «nouveau cirque». «L’Ancien» ravive les mauvais souvenirs de la seule sortie «culturelle» de mon enfance : les trapézistes me terrifiaient et risquaient leur vie. Heureusement, au vertical célébré il y a quarante ans s’est substitué un horizontal, plus «terre-à-terre», où le lien social structure les prouesses artistiques. Ce soir, le cirque INEXTREMISTE présente «Extrêmités»…Tout un programme qui commence par les recommandations d’usage (portable et photos) sauf qu’elles terminent par des remerciements appuyés à d’improbables sponsors (Total, …). Bonne ambiance assurée !

Ils sont trois sur scène, dont un en fauteuil roulant. Le décor hésite entre zone industrielle abandonnée et cirque forain déambulant avec trois planches et dix bouteilles de gaz s’installant là où plus aucun théâtre ne va…Avec ces trois-là, le cirque est à l’équilibre du drame, des peurs de l’enfance et du désir d’être ensemble… Avec ces trois-là, tout peut rapidement exploser, tant leurs relations se régulent par la présence massive de bouteilles de gaz orange, en équilibre sur des rayonnages de fortune! Leur décor me rappelle ma cabane au fond du bois…là où j’entreposais dès l’âge de six ans, les objets dérobés aux parents et où je m’inventais une autre économie, celle du don contre don. La peur que soient découverts ces drôles de jeux structurait mon rapport au monde. Avec «Extrêmités», je retrouve ma cachette et cette part d’insouciance, de méchanceté qui régissait les relations entre enfants, surtout quand l’un d’entre eux était différent. Dans le trio, Rémi Lecocq irradie la scène: sur fauteuil roulant, il est un cirque à lui tout seul, à l’image de tant d’handicapés qui doivent franchir les obstacles d’un espace public qui n’est pas pensé pour eux! Ici, on joue avec ses besoins primaires où rien ne lui est épargné…même pas la sortie (indigne) des artistes!

Dans ce cirque de méchants et de gentils, personne ne fait vraiment le poids quand l’équilibre ne tient qu’à un fil ou au déplacement d’un bouton de chemise! À la relation de pouvoir instaurée dès le début du spectacle, se substitue peu à peu un autre lien, impalpable, mais qui change le cours des choses…Pour ouvrir ce trio persécutant, entre un tiers : le public! Cela commence par une spectatrice sollicitée pour aider Rémi Lecocq à lacer ses chaussures. Elle reviendra à plusieurs reprises pour faire contre poids notamment lors d’une danse où l’expression «s’envoyer en l’air» n’a rien de trivial ! À un autre moment, alors que les bouteilles de gaz volent entre les deux circassiens, … (à la demande de la compagnie, la suite de cette phrase est supprimée…)!

Cette médiation du public entre « valides » et « invalides » change radicalement la donne. La peur, la souffrance (décidément, processus récurent dans ce festival) se métamorphosent au profit d’un jeu avec le public, quitte à infantiliser les artistes (moment savoureux où une partie de ping-pong ne tient qu’à une sucette dans la bouche…) : est-ce donc le prix à payer pour que vivent les créateurs ?

Ce « nouveau cirque » donne  à Rémi Lecocq et au public une puissance vitale incroyable. Au corps qui ne peut plus, la relation créative prend le relais et se permet tous les risques, même avec des bouteilles de gaz. Peu à peu, c’est notre représentation du corps performatif qui change : il n’est plus synonyme de force, mais de capacité à relier les uns aux autres.

Dans ce travail minutieux, j’ai ressenti leur création lumière comme une invitation permanente à ouvrir ces chemins de traverse qui n’ont d’explosif que nos peurs de les emprunter.

Pascal Bély – Le Tadorne.

«Extrêmités» - Cirque inextremiste – Au CREAC à Marseille dans le cadre de Marseille Provence 2013.

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