Entre présentations de saison et bilans de festival, le cérémonial est immuable. Directrices et directeurs d’institutions culturelles se mettent en scène pour créer le «dialogue» avec les spectateurs. En général, le décor est spartiate (chaises-table pour les plus réservés, canapés et table-basse pour les plus audacieux) tandis que la scénographie est le plus souvent inspirée d’un séminaire pour managers fatigués. Les cas sont rares où ce dialogue est mis en scène au profit d’une célébration de l’art vivant, d’une valorisation de la parole du spectateur. Depuis quelques années, je fuis ces faux espaces où «la rencontre» n’opère jamais, où le lien vertical empêche la relation circulaire, où les affects plaintifs s’ajoutent aux éloges funèbres ou partisans! À l’heure où les artistes multiplient les ?uvres percutantes qui interrogent le positionnement du spectateur, force est de constater que les formes pour en évaluer la dynamique sont usées, car datées.

Le manager culturel peine manifestement à imaginer autre chose qu’une cérémonie du pouvoir institué: je m’étonne d’ailleurs qu’il soit le plus souvent seul sur la scène comme s’il n’avait pas d’équipe et de partenaires qui participent à l’élaboration de sa programmation.

Comme chaque année, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, directeurs du plus important festival de création (Avignon) invitent les spectateurs à faire le bilan de l’édition passée. Positionnés à l’extrême droite de la scène, ils nous font face. Généralement, la tonalité des interventions diffère assez peu de celles entendues lors de la dernière conférence de presse qui clôture le festival à la fin juillet. Les questions autour de la billetterie, de l’accueil, du confort sont les grands classiques de l’exercice (sans que la situation s’améliore au fil des ans), tout juste ponctuées de références à Jean Vilar pour se donner de la contenance. Le même système interactionnel se met en place: une question appelle une réponse; une plainte pour une diversion; un militant du théâtre populaire s’oppose au fervent de la création contemporaine; «c’est de plus en plus difficile pour avoir des places» contre «oui, mais on fait ce que l’on peut».

Au cours des années précédentes, j’ai participé à l’exercice pour y faire part de ma vision, mais je n’ai jamais ressenti le moindre écho dans la salle et sur scène. Ces retours de «traversée» ne servent finalement qu’à valoriser le fait qu’il soit permis de les exprimer! Les spectateurs se prêtent à un jeu qui, tant qu’il existe sous cette forme, freinera toute évolution de leur statut.

Je n’irai donc pas à la réunion publique du Festival d’Avignon organisée le 15 octobre 2012. Outre le fait que mon bilan est déjà écrit (voir ci-dessous), je ne souhaite pas être infantilisé par un cadre qui m’empêche de l’interroger. Or, à part provoquer (je n’en ai ni le talent, ni l’envie), je ne vois pas d’issue à un système fermé, descendant, qui conforte plus qu’il n’énonce pour le futur.

Il ne me reste plus que ce modeste blog pour m’exprimer en espérant qu’il trouve un écho chez Olivier Py, futur directeur du festival en 2014, qui saura probablement organiser d’autres cérémonies pour fêter nos Apocalypses joyeuses.

Pascal Bély, Le Tadorne

 Bilan du Festival d’Avignon 2012 : nos présences, nos absences et leur indignité.

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Qu’un festival ne soit plus populaire, qu’il ne me permette plus de m’inscrire dans un mouvement, est inquiétant. Sur toute la durée de cette 66ème édition, j’ai vu 38 spectacles pour un coût total de 1850? (830? de places et 1020? de location d’appartement). Seulement neuf d’entre elles m’ont éclairé, enthousiasmé, tourmenté. Respecté, j’ai eu envie d’écrire. Passionnément. Neuf, soit moitié moins que les années précédentes. Neuf soit vingt-neuf propositions où j’ai, au mieux erré, au pire sombré dans le néant.

Cette proportion est inquiétante et signe une crise de sens, de valeurs, de propos. Trop rares ont été les moments où j’ai pu penser, faire mon chemin. Me revient alors le jugement éclairé d’un spectateur, posté sur sa page Facebook: «Cette année le public est absent d’Avignon. Vous ne comprenez pas la différence entre tenir compte du gout du public et simplement tenir compte de sa présence…».

Notre présence.

Le public était présent. J’étais là pour «La Mouette» mise en scène par Arthur Nauzyciel. Rarement, je n’ai vu une telle humanité en jeu dans cette cour qui écrase tout. Ici, l’art a repris ses droits et les artistes ont dansé pour caresser les murs et calmer cet espace autoritaire. Ils ont accueilli mes fragilités pour me restituer une vision sur la place de l’art dans une société en crise. J’en suis sorti plus fort, plus habité. Mouette (Au Festival d’Avignon, la beauté sidérante de « La mouette » d’Arthur Nauzyciel).

Sophie Calle n’est pas une artiste de théâtre. Elle expose. Et pourtant, elle a créé la scène autour de sa mère, décédée en 2006, jusqu’à lire quotidiennement son journal intime. «Rachel, Monique» était à l’Église des Célestins (Au Festival d’Avignon, Sophie Calle: la traversée d’un continent intérieur).Tel un rendez-vous avec une chanson de Barbara, nous y sommes revenus plusieurs fois comme un besoin vital de ressentir une nostalgie créative. Le 28 juillet à 17h, nous étions présents alors qu’elle lisait les dernières pages. Sophie Calle a créé le rituel pour nous rassembler, celui qui nous a tant manqué pendant le festival (Festival d’Avignon : la der des ders?)

Le chorégraphe Olivier Dubois est
arrivé le 25 juillet et a provoqué le séisme que nous attendions. Avec «Tragédie», nous étions spectateurs et acteurs de notre humanité en mouvement. Nous avons ovationné ces dix-huit danseurs. Pas un seul n’a échappé à mon empathie (Au Festival d’Avignon. Secoué). Processus identique avec Jérôme Bel où dans «Disabled Theater» des acteurs handicapés mentaux ont réduit la distance pour que la danse fasse lien au-delà des codes usés de la représentation (Au Festival d’Avignon, l’art brut de Jérôme Bel) . Avec «33 tours et quelques secondes», Lina Saneh et Rabih Mroué ont tenté de renouveler ces codes à partir d’un dispositif sans comédien. Sans ma présence, cette pièce ne pouvait exister. J’étais là parce que l’absence a donné une âme au théâtre (Au Festival d’Avignon, tragique Liban, vital Facebook) .

En nous convoquant sous la scène du Palais des Papes, le performeur sud-africain Steven Cohen nous a plongés au sens propre dans les bas fonds de l’humanité pour y vivre l’horreur de l’extermination des juifs. On ne s’en sortira jamais (Au Festival d’Avignon, Steven Cohen, vertigineux petit rat des camps?). Un regret: peu de spectateurs ont vu cette performance (jauge d’à peine 50 places) et n’auront fait connaissance avec cet artiste hors du commun qu’avec «Le Berceau de l’humanité», ?uvre bien moins aboutie.

Avec «Conte d’amour», le suédois Markus Öhrn nous a lui aussi donné rendez-vous au sous-sol pour y vivre, par caméra interposée, l’effroi de l’amour incestueux. Rarement je n’ai senti un public aussi présent face à une bâche de plastique qui nous séparait des acteurs (Choc au Festival d’Avignon). Même présence pour «Disgrâce», mise en scène par Kornel Mundruczo qui m’a donné envie de lire cet été, le roman de J.M Coetzee. Du théâtre vers l’écrit pour lire autrement.

Au cours de ce festival, j’ai parfois ressenti l’effondrement de notre civilisation. Seul Roméo Castellucci pouvait s’emparer de ce trou noir qui pourrait nous sauver. «The Four Seasons Restaurant» n’était qu’une initiation. Un autre monde est à venir (Au Festival d’Avignon, incritiquable Romeo Castellucci).

Le goût du public.

Festival d’Avignon, festival de création ? Pas si sûr?Comme tant de théâtres en saison, il s’est moulé dans le consensus mou qui ne fait émerger aucune idée, à peine incarnée par des acteurs?Les logiques de coproduction priment sur des prises de risque assumées comme si la responsabilité des deux programmateurs d’Avignon se diluait dans des contrats à multiples feuillets.

Il y avait d’ailleurs une certaine indécence à nous proposer «Les contrats du commerçant. Une comédie économique» de Nicolas Stemann à 36 euros la place, prix à payer pour subir un délire de clichés rabâchés sur la crise financière et la possibilité de quitter le spectacle pour la buvette installée pour l’occasion. Le public aisé (présent ou absent, là n’était plus la question !) a beaucoup aimé. Moi pas (Rupture de contrat avec le Festival d’Avignon) .

Autre propos démagogue. Celui de Thomas Ostermeier (artiste associé du festival en 2004) qui m’avait habitué à plus de rigueur. Son théâtre participatif autour d’ «Un ennemi du peuple» d’Henrik Ibsen n’était qu’une énième reproduction d’un système de pensée que l’on répète à l’infini. Ce théâtre bourgeois sans vision va à coup sûr plaire aux programmateurs qui trouveront là, à moindres frais, de quoi faire de leur établissement un lieu de citoyenneté! Est-ce du niveau du Festival d’Avignon ?(Festival d’Avignon: les articles auxquels vous avez échappé?)

Le public aime Christoph Marthaler (artiste associé du festival en 2008). Était-ce bien judicieux de nous proposer «My Fair Lady, un laboratoire de langues», spectacle certes très drôle, mais si vain? Le public aime Joseph Nadj (artiste associé du festival en 2006). Certes. Mais «Atem le souffle» était une oeuvre venue d’en haut vers le bas. Si Avignon est une chapelle, je n’ai pas choisi d’être pénitent ou pèlerin.

Additionnées, ces propositions ont provoqué  une censure sourde qui n’autorise presque plus aucune élévation de la pensée. La danse a nourri ce processus jusqu’à servir d’appât, elle qui stimulait il y a seulement quelques années, des débats sans fin (Terne bilan chorégraphique au Festival d’Avignon). Romeu Runa produit par les Ballets C de La B (fournisseur officiel annuel du Festival. Je fais le pari qu’ils seront programmés en 2013), Sidi Larbi Cherkaoui (Au Festival d’Avignon, les trop jolies «Zimages» de Sidi Larbi Cherkaoui), et Régine Chopinot (Au Festival d’Avignon, la triste colonie de vacances de Régine Chopinot). n’ont été que des «produits» d’appel: une danse du vide pour un trop-plein de clichés et de déjà vu. J’ai regretté l’échec de la proposition de Nacera Belaza: «Le trait» n’était finalement qu’une courbe s’épuisant sur elle-même. Tout comme ais-je été déçu par le peu d’énergie dans «C’est l’?il que tu protèges qui sera perforé» de Christian Rizzo: le mouvement était au service d’une «installation» où l’on est passé trop vite d’un «ici» à un «là».

À mes remarques, une affirmation est revenue, comme seule réponse: «oui, mais il y avait de belles i
mages
». En tant qu’artiste associé, Simon McBurney nous a imposé sa critique du théâtre: peut-il aujourd’hui transcender sans l’image? Dans «Le maitre et Marguerite» à la Cour d’Honneur, il nous  infligé un surtitrage aberrant, permettant au théâtre d’abdiquer face au poids de l’image (Au Festival d’Avignon, l’effondrement). . Le public a aimé. Et alors ?

Notre dignité, notre potentiel, notre rôle.

Dans un article publié dans Libération en mars dernier, le philosophe Bernard Stiegler et l’acteur Robin Renucci écrivaient: «Jean Vilar a inventé une place pour le spectateur en affirmant sa dignité, son potentiel et son rôle. Réinventons dans notre contexte la relation entre l’art et la société dans un souci d’élévation permanente». Tout au long du festival, cette relation a souffert.  L’artiste associé, Simon McBurney, y a largement participé: il nous a imposé son réseau qui nous a négligés. La palme revient à Katie Mitchell qui a démissionné avec une oeuvre radiophonique («Les anneaux de saturne»; Au Festival d’Avignon, l’ennui comme seule violence.) et une conférence sur le réchauffement climatique («Ten billion»)! Mais de quel théâtre de création s’agit-il? Avec «La négation du temps», William Kentridge a recyclé sur scène son installation actuellement exposée à la Documenta de Kassel (Sale temps au Festival d’Avignon). Mais quel ennui ! Avec «L’orage à venir», le collectif Forced Entertainment m’a bien fait marré la première heure, mais à la seconde, j’ai décroché: s’interroger sur la narration au théâtre aurait pu les amener quelque part sauf qu’ils n’ont cessé de recommencer. Mais pour qui nous prend-on? La palme de l’?uvre indigne revient probablement à Katya et John Berger pour «Est-ce que tu dors?». Cette proposition de médiation culturelle au musée était obscène. Le père et la fille ne se rendant pas compte que leur dissertation d’un niveau terminale sur l’?uvre d’Andréa Mantegna («la chambre d’amour») ne visait finalement qu’à se coucher dans le même lit. Personne n’a quitté la Chapelle des Pénitents Blancs pour autant à la différence de « Conte d’amour« !

Les Français Sandrine Buring et Stéphane Olry n’ont pas été en reste. Avec «Ch(ose) / Hic Sunt Leones», ils ont osé nous faire dormir sur des transats pour mieux nous enfumer sur leur incapacité à finir une ?uvre dans les temps. Pourquoi les avoir programmés ?

Les enfants? Ils n’existent toujours pas dans ce festival. C’est un non-public, jusqu’à leur infliger «Les animaux et les enfants envahissent la rue» de Suzanne Andrade et Paul Barritt. Trois comédiens se baladent dans une bande dessinée projetée en vidéo avec pour seul horizon, l’histoire d’un quartier où les gamins sont voués à ne jamais sortir de leur misère. C’était un spectacle à la pauvreté scénique déconcertante, bête et dépressif.

Notre absence.

Le théâtre français a incarné un «système» sans vision qui s’enferme dans un entre soi parisien terrifiant. Ce que j’ai vu à Avignon fut profondément mortifère, ancré dans un théâtre où la forme, les effets visuels prenaient le pas sur tout le reste. À chaque représentation, je me suis ressenti déconnecté, pas là. Consommateur, mais jamais sujet (Au Festival d’Avignon, l’inquiétante dérive d’un certain théâtre français).

Éric Vigner pour«La faculté», Stéphane Braunschweig pour«Six personnages en quête d’auteur», Guillaume Vincent pour «La nuit tombe» et Séverine Chavrier pour «Plage ultime» ont pollués ce festival avec leur théâtre insignifiant.

À côté Bruno Meyssat avec «15%» et Jean-François Matignon avec «W/GB84» avaient un propos pour le Festival : sauf qu’ils nous ont perdus en route. L’un par excès poétique, l’autre par excès d’ambition.

Le 28 juillet, je décidais de me rendre aux dernières heures de la performance de Sophie Calle pour revoir ensuite «Tragédie» d‘Olivier Dubois et assister de nouveau au deuxième acte avec les acteurs de «La mouette» d’Arthur Nauzyciel (Festival d’Avignon : la der des ders?)

Le 28 juillet fut mon festival. Comme une réponse aux programmateurs qui sont devenus, comme tant d’autres,  des techniciens du spectacle.

Sans projet.

Pascal Bély – Le Tadorne.

 

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