Ce soir, le Théâtre des 13 Vents à Montpellier est un lieu de rassemblement vivant, car le public est là: les amis de la région du monde culturel local, des personnes d’âges, des étudiants. Est-ce le texte de Bernanos soutenu par les professeurs ou Jacques Allaire, le comédien, metteur en scène et enseignant le théâtre, qui les a attirés?

Ce soir, je suis là pour les deux. Des hommes qui semblent se rejoindre dans des qualités d’énergie engagée. La soirée est marquée sous le signe de l’engagement, car je suis assise à côté d’un monsieur de quatre-vingts ans, qui est venu en voiture d’un village voisin, puis a pris le tramway, puis le bus navette. Soit un parcours de trois heures…Être libre, c’est faire ce qui nous plaît, au prix que l’on veut bien lui donner. Ce spectateur engagé, ancien administrateur au ministère des Affaires culturelles, comme Malraux aimait le souligner, me confie-t-il…

Ce soir, la mise en scène colle le texte, comme une seconde peau. Nous partons du noir. Comme dans une nuit profonde, où des éclaireurs nous aveuglent avec leurs puissantes lanternes. Les faisceaux semblent se croiser sur mon siège. Je me sens prisonnière tétanisée, comme prise dans une embuscade. Les mots percutent. Cette société d’avant-guerre, fasciste et autoritaire, ressemble tant à la nôtre où les machines déshumanisent au profit du chiffre. Les étudiants bruyants dans leurs rires chuchotés se sont tus. L’écho des mots suit la trajectoire du faisceau comme un laser brûlant.

Sommes-nous ces imbéciles décérébrés? Mais où est le monde de la pensée? La modernité devrait être le berceau idéal du bien-vivre. Mais le pouvoir prime et nous devenons «sujets». Les chaises en tas envahissent le plateau. Symbole d’institution rigide, elles forment un amas en chaos. Quel plaisir de les voir voler, à peine tenir sur trois pieds ! De l’instabilité apparaît la déconstruction, pour la reconstruction.

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Le texte monte en puissance dans la posture fragile de Jacques Allaire accroché sur son mat, telle une vigie. Il nous donne de la vision. D’un pessimisme ambiant à travers sa voix profonde, où il ravale quelques sanglots, la tempête sociale fait rage, puis tout s’éclaircit. Son acolyte, Jean Pierre Baro, devient notre conscience sage, clairvoyante, raisonnée. Oui, tout nous assaille, mais la volonté est plus forte ; le désespoir nous rend créatifs et nous porte pour que nous restions debout.

Debout, je le suis dans mon c?ur; debout, je suis sur mon siège. Debout je suis avec eux sur scène! J’ai envie de les étreindre, car ils me guérissent de mes bleues à l’âme. De les voir s’activer à petits pas et orchestrer leur espace minutieusement, comme des petits rongeurs donnent la force du labeur nécessaire.

Au fur et à mesure que le spectacle avance,  les lumières se font éclaircies, comme notre regard, notre pensée. De la nuit nos éclaireurs, au visage blanc, sont devenus des hommes dénudés, qui lavent leur corps de leurs blessures, un porte-voix en guise de bouche. La grâce des mouvements de Jacques Allaire lui donne la présence du danseur. Le rouge sang coule. La révolution pointe. De ce monde un peu kafkaïen, dans lequel nous évoluons, le rideau ne tombe pas, mais se relève, comme pour nous redessiner une nouvelle toile, où tout est à réinventer.

Les comédiens se mettent face à nous, derrière des rangées de chaises vides. Un nouvel espace est à créer et pour nous y inviter, un rapide historique des vestes qui se retournent se joue. Les secondes peaux, kaki, marines, noires,  s’enfilent et se défont, puis le blanc de l’élégance apparaît.

À nous de devenir les peintres de notre société future.

Sylvie Lefrere. Le Tadorne.

« La liberté, pourquoi faire? Ou la proclamation aux imbéciles  » texte de Georges Bernanos, spectacle de Jacques Allaire au Théâtre des 13 vents à Montpellier du 3 au 5.10.12.

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