Il me plait d’aller sur des territoires inconnus, à la rencontre d’artistes qui ne bénéficient pas toujours d’un réseau de diffusion élargi. Il y a dix jours, j’ai assisté à cinq représentations  proposées par «le Off» de la Biennale de la Danse de Lyon. Elles furent d’une belle vitalité, d’un engagement communicatif qui démontre, une fois de plus, que la danse contemporaine française sait accueillir le spectateur même si elle peine parfois à  révolutionner ses propres codes de la représentation.

Avec «E Tango», la compagnie Moebius impressionne par sa qualité d’écriture dramaturgique enchevêtrée dans un propos chorégraphique plutôt vivifiant. Articulant jeu théâtral et mouvements dansés, ces quatre interprètes interrogent la communication postmoderne de l’internet à partir de la relation codifiée du tango. Le propos est intelligent, car ouvert: ici, point de culpabilisation inutile sur nos comportements d’internautes, mais une lucidité bienfaitrice! La danse résiste aux nouvelles technologies (quitte à s’amuser avec!), voire s’en inspire pour enrichir ses esthétiques. «E Tango» est beau à voir d’autant plus que la musique est une recherche, entre tradition et modernité. Le jeu d’ombres et de lumières est particulièrement réussi (moment délicieux qui voit un couple se dédoubler derrière un rideau ou comment un plus un est égal à quatre !). L’alternance d’un tango plus classique avec une danse décomplexée des convenances démontre comment la communication créative peut se déployer dans une société hyper connectée. Le numérique, s’il influence la danse, n’est après tout qu’un outil: il n’est pas «la» communication. Juste un espace où l’on s’amuse à créer. Certes, il y a quelques longueurs, mais l’ensemble se tient, car le quatuor ne lâche jamais son propos: le tango est une danse du lien, un territoire infini de possibles où le geste éphémère s’emmêle dans le désir.

 «Thirst» de David Hernandez est un très beau duo dansé par deux excellents interprètes (Stanislas Dobak et Colas Lucot). Avec la création sonore de Philippe Cap (où les voix émergent des ténèbres du corps), ils s’explorent chacun à partir d’une danse qui capte l’énergie de l’introspection. Dans un premier temps à terre, ils occupent tout l’espace par la force de déplacements désirés quand d’autres semblent plus inconscients. Ils sont différents donc interdépendants ! Ils glissent sur l’eau, fluide de leur danse. Rien ne déborde, bien au contraire: ici l’art est maître des corps. Ils s’offrent quelques instants de pause où l’un jauge l’autre dans cette recherche au croisement du spirituel et d’une quête intérieure de bien-être. Puis ils repartent, corps debout, mouvements plus amples sur un sol nourricier. Les quelques longueurs parfois ressenties sont peut-être utiles pour lâcher son regard de spectateur et tomber avec eux dans leur territoire où la danse est le langage de la complexité. La compagnie «DH+» est à suivre. Le rendez-vous est pris.

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«Après-minuit» de Luis Gomes est une étrange proposition. Invité à prendre place dans un grand studio, je m’assois près des techniciens. Cette proximité et le lieu sont propices à entrer dans la confidence, à s’immiscer dans la relation entre les deux interprètes (Luis Gomes et Anne Guéguiner). Je suis rapidement troublé par l’énergie du premier, par ses mouvements «cubistes», électrisés, qui célèbrent sa métamorphose jusqu’à la sculpture. Pourquoi l’image de Dominique Bagouet m’a-t-elle traversé ? À côté, Anne Guéguiner est plongée dans une recherche fondamentale où le trouble, le désir, le corps aimant seraient ses champs d’exploration.  C’est souvent profond, parfois éloigné de ma propre quête. La musique sophistiquée accompagne cette relation énigmatique (à ce stade, peut-il en être autrement ?!). Il faut attendre la dernière minute pour qu’un «déshabillez-moi» suggéré m’invite à faire tous les liens possibles et inimaginables?

La dernière proposition de Corinne Lanselle, «des poissons dans les arbres» serait presque une articulation entre les trois précédentes tant j’y trouve une théâtralisation, une recherche de la danse par la relation (du duo au trio puis au quatuor). Si le duo de départ me séduit par sa fraîcheur et par leur engagement à créer un univers de recherches et de tâtonnements, je suis beaucoup plus réservé quand arrive la troisième danseuse. Son jeu incarné dans un rôle trop voyant de perturbatrice du désordre établi me gêne, comme si ce souci de clarté cachait un désir de maîtrise des émotions du spectateur. L’arrivée de la chanteuse lors du dernier tableau confirme mon pressentiment : chanter n’est pas danser, mais contribue à calmer cette chorégraphie débordante d’énergie qui, avec le temps, trouvera son bon tempo. Parce ce que ces quatre artistes sont généreux.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« E Tango » par la Compagnie Moebius – «Thirst» de David Hernandez – «Après-minuit» de Luis Gomes – «Des poissons dans les arbres» de Corinne Lanselle; Au Croiseur à Lyon dans le cadre de la Biennale Off de la Danse.

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