Igor Stravinsky écrivait : «J’ai dit quelque part qu’il ne suffisait pas d’entendre la musique, mais qu’il fallait encore la voir». Ce soir à Strasbourg, je l’ai vu. Plus qu’il ne pouvait l’imaginer. Au-delà, de l’entendable, jusqu’au dernier tableau, à couper le souffle. Inspiré d’un conte d’Andersen, il créa la musique du ballet «Le baiser de la fée», aujourd’hui chorégraphiée par Michel Kelemenis pour le Ballet du Rhin. On savait comment il explorait la musique (inoubliables «Aphorismes Géométriques», « Viiiiite » et « Aléa »), racontait d’étranges histoires aux enfants (« L’amoureuse de Monsieur Muscle », « Henriette et Matisse ») mais le connaissions-nous alchimiste ?  Il chorégraphie une musique pour une danse célébrant l’union de deux enfants liés d’amitié qui se retrouvent à l’âge adulte-amoureux.

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Bien au-delà du conte, Michel Kelemenis opère la rencontre entre le mouvement et la musique. Ce processus, qui pourrait paraître long au début (mais nous ne sommes pas ici sur le terrain du spectaculaire) se déploie dans un cadre pensé pour un tel dialogue : un choeur (celui qui ouvre l’étau entre la verticalité de Stravinsky et l’ampleur du geste dansé de Kelemenis), deux danseurs exceptionnels (Christelle Malard-Daujean et Renjie Ma) et un barman (troublant Grégoire Daujean). Ce dernier joue un rôle majeur : il leur fait traverser le coeur (métaphore d’un chemin que l’on ferait en marchant où rien ne semble tout tracé) et s’interpose quand la musique voudrait empêcher la respiration des mouvements. En permanence, le spectateur est sur la lisière : entre l’histoire et la marche de l’Histoire ; entre se laisser séduire par Stravinsky et accepter de ne plus l’entendre. Pour amplifier la  séparation entre les deux enfants, Michel Kelemenis nous offre de belles images : son décor de lamelles contient la respiration des corps et ouvre des voies de passages vers l’émancipation jusqu’à la boîte de nuit pour orchestrer leur libido! Il  pose un tapis roulant de chair pour percer les mystères du désir, joue avec des tabourets de bar pour tracer des chemins. Tout n’est qu’ouvertures…Le barman prépare chacun des deux amoureux à se séparer de l’enfance pour ne plus la quitter. Il ôte même ses vêtements, comme pour changer de peau, de rôles et s’effacer peu à peu. Sa modernité est là : soutenir pour mieux lâcher, leur confisquer la vue pour qu’ils entendent les fureurs et les douceurs de leur trajectoire incertaine, ne pas céder aux injonctions de Stravinski, mais accueillir son énergie. Ainsi va la vie : se nourrir du chaos pour créer son destin.

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« Le baiser de la fée » nous offre leur destinée. Le dernier tableau, véritable chorégraphie d’une sexualité transfigurée, voit les deux corps entrer en fusion dans un ébat amoureux où l’animalité se confond dans un transgenre. Le féminin dans le masculin. Le masculin pour la féminité.

Et notre vue s’embrume parce qu’à ce moment précis, la musique se révèle : le corps est symphonique.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Le baiser de la fée » par Michel Kelemenis avec le Ballet de l'Opéra du Rhin a été joué du 1er juin au 7 juin 2011 dans le cadre de la soirée, « Trilogie Russe »
Crédit photo : JL Tanghe.

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