En deux semaines de programmation au festival des Antipodes à Brest, nous avons navigué des rives tout juste trentenaires à celles cinquantenaires ; deux générations nous ont donné les fruits de leurs imaginaires et de leur travail, pour brosser les lignes de la création d’un présent vers un demain. Ces variations d’âges offrent, malicieusement, l’occasion d’interroger les liens d’une jeunesse dansante d’hier à celle d’aujourd’hui. Rien n’est « à jeter » dans ce que j’ai vu le premier week-end; pour ce qui est du second c’est autre chose.

Antipodes, un festival qui se veut inclassable en oscillant entre danse et performance, octroie au corps la première place. Celui présenté par les jeunes créateurs invités questionne. Froideur, distance, mécanisme, productivité, raideur, travestissement, mélange et confusion des genres cultivés, voire même entretenus. Identités froissées et brutalisées, ritualisées comme des messes, païennes certes, mais se sacrifiant à l’hôtel d’une norme prompte à l’image. Celui des plus âgés nous « retapent le coup » de la nostalgie en se confortant au froissement des chairs pour se rassurer (« c’était bien avant »).

Au final, la curieuse impression de l’occultation d’un compte de faits, comme si « les expériences » des années 70 à 90 n’avaient pas été transmises (ou peut-être trop). Comme si une génération « cachait/occultait » en partie son histoire et que la traversée devait s’éprouver par la génération suivante pour être interrogée/éclairée/ingérée/digérée. visuel-antipodes-accueil.jpg

Qu’avons-nous fait à nos enfants pour qu’ils ne s’inventent pas (tout en croyant inventer) et qu’on leur fasse « peur » quand ils nous croisent dans les miroirs ou ouvrent les tiroirs?

Le choix de programmation est en cela bon pour partie, les Antipodes nous laissent « in tranquilles » et c’est tant mieux ; les collages de cette nature en un temps si resserré sont précieux. Quel dommage que le fil ne tienne pas sur la totalité du festival! De cette traversée je garderai, précieusement, le cadeau de quelques beaux êtres (trop rares à mon goût toutefois), courageux quand ils nous renvoient leurs regards et leurs questionnements lancés dans le « vide trop plein » de nos « modernités ».

Le plus brillant reste Steven Cohen et son magnifique « Golgotha » qui touche, avec respect, là où ça gratte. Les pieds plombés au sol, il élève nos regards et tente de nous réveiller de notre léthargie avec une belle poésie. Le plus inutile, « It’s in the air » de Jefta van Dinther et Mette Inguartsen qui là, atteint les sommets ; une performance gymnique remplie de clichés d’où un épileptique ne sortirait pas indemne. À mon grand regret, Mathilde Monnier, Loïc Touzé et Tanguy Viel ont ratés leur vol. Je ne retiendrais de « Nos images » qu’un trio, magnifique, de gestes dansés et un beau duo; mais dix minutes sur une heure, ça reste un peu court ! Boris Charmatz, en collectionneur, nous offre un vivant portrait de la « danse Cunnimghan » dans un « Flipbook » plein d’humour et de belle facture, mais un peu court en créativité. Dan Safer et Witness Relocation avec « The Panic Show » amènent la touche fraîcheur du festival ; un moment savoureux qui porte facilement le sourire aux lèvres et où les performeurs se produisent avec entrain. Bernardo Montet réussit un beau « God needs sacrifice » où la magnifique Raphaëlle Delaunay donne tellement de son corps dansant que cela m’en a fait mal. Avec « Last Meadow » Michelle Boulé, Miguel Gutierrez et Tarek Halaby,  trois très grands performeurs, nous entraînent dans un tableau d’Amérique terrible de noirceur. La performance est parfaite, mais, à de nombreux moments, nous restons « hors du coup » faute de références suffisantes pour apprécier les renvois à la culture James Dean.

La création de Jonathan Capdevielle : « Adishatz/Adieu » ne m’a pas convaincu ; malgré tout le brio de l’homme et l’originalité de la forme, le fond reste bien léger. « Out of Time » de Colin Dunne est un bel écrin pour le grand talent de ce dernier, mais, j’ai tout de même fini par trouver le temps un peu long. « Jennifer ou la rotation du personnel Navigant » de Sandra Amodio aurait dû être un des moments forts tant cette oeuvre est pertinente. Malheureusement, le choix du lieu de présentation, ouvert à tout les « vas et viens », empêchait de pleinement l’apprécier. Le très beau « Comme Toujours Here I Stand » du Big Dance Theater a soufflé le vent de la « nouvelle vague » sur scène avec un joyeux hommage à Agnès Varda. Cécilia Bengoléa et François Chaignaud avec « [Castor & Pollux] » nous ont couchés au sol, mais n’ont élevé ni nos esprits ni nos coeurs. Le même François Chaignaud, cette fois en compagnie de Marie-Caroline Hominal nous a proposé avec « Duchesses » une performance technique parfaite, mais dont aucune émotion ne se dégage. Enfin, pour un atterrissage qu’on préférera vite oublier, Pastora Galvan avec son « Pastora » nous a ramenés, lourdement, sur le plancher, sans finesse et sans âme ; qu’avons-nous fait pour mériter cette descente si vulgaire ?

Des lucioles promises, peu ont brillées vraiment, les performances techniques, si parfaites soient-elles, se regardent sans vrai déplaisir, mais ne peuvent ni alimenter, ni activer le créatif. La forme sans fond (ou au fond usé) n’éveille ni le regard, ni l’esprit. Du passé sortons, mais sans faire table rase, le fil de l’histoire devrait ouvrir de nouvelles réponses qui ne doivent pas par obligation être modernes. Sortons des injonctions, trop de « déjà anciens » nous engluent dans la nostalgie et trop de « déjà plus si jeunes » ne nous proposent que du désincarné et du radical en pure réaction. Le réactif n’ouvre rien de neuf et l’hommage au passé est stérile s’il n’est pas lu à l’éclairage d’un hier, comme graine de chemin, conduisant à un aujourd’hui. Que les artistes ne donnent pas raison à certains qui pensent que la danse contemporaine n’a plus rien à dire! Je croyais naïvement qu’une génération avait b
ousculé le pouvoir et les conventions pour s’en gausser. Antipodes’10 nous montre aussi que la question est toujours vive et qu’à l’approche pour certains programmateurs et artistes d’abandonner la scène, on peut être tenté de couler le vaisseau.

Allumer les étoiles, nous en avons besoin, la danse est un langage qui, en privilégiant le corps, peut traverser chacun. Il est urgent que les artistes nous bousculent et nous bouleversent, que les institutions leur ouvrent la voie et sortent ainsi des potentats. Antipodes’11 pourraient relever le pari (bon, bien sûr il va falloir attendre un an). Si c’est le cas, je prends rendez-vous.

Allez, pour finir, je m’offre le luxe d’une affiche rêvée : Steven Cohen pour ses secousses salutaires, Mathilde Monnier retrouvant  Jean François Duroure pour un duo d’actualité, François Chaignaud interprète d’un solo d’Olivier Dubois, Olivier Dubois par Olivier Dubois, Raphaëlle Delaunay par Raphaëlle Delaunay, Miguel Gutierez au top de son internationalité, Sandra Amodio dans un lieu digne, Michel Kelemenis pour ses cadeaux et son langage, Virgilio Sieni et sa poétique grammaire vertébrale/cérébrale, Maguy Marin pour faire danser les mots et laver nos yeux, Jonathan Capdevielle ayant lâché prise en prenant son talent au sérieux… et si le final devait être flamenco que ce soit Israel Galvan qui nous l’offre.

Bon tout ça c’est trop cher ? De quoi je m’emmêle?, je ne suis que spectateur et qui plus est, c’est au bout du monde que ça se joue? Quel intérêt ? Si ce n’est qu’à l’ouest, en plus des lucioles et des étoiles, il y a les phares pour ouvrir le chemin… On les allume tous en même temps?

Bernard Gaurier – www.festivalier.net

« Les Antipodes » à Brest du 2 au 13 mars 2010.

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