La saison culturelle 2009-2010 questionne, dans un contexte de changement de civilisation qui ne peut se résumer à une crise financière, économique et sociale. Depuis septembre, je cherche, non des réponses, mais des espaces pour penser le projet et éviter de tomber dans la facilité de la dénonciation. Les festivals remplissent souvent cette fonction. Or, l’été dernier, Avignon s’est entêté à décliner des esthétiques. Depuis, je scrute l’étincelle. Dans l’aire marseillaise, nous connaissons une saison théâtrale globalement cauchemardesque, faute d’ambitions, de moyens et de propositions. Dernièrement, les Hivernales d’Avignon n’ont proposées qu’une danse démonstrative, sans vision, alors que l’Afrique était invitée. N’avions-nous pas là, l’opportunité de nous projeter dans un nouveau lien nord-sud ? Partir à Brest pour un des deux week-ends des « Antipodes » était vital pour prendre l’air, vivre un dépassement. Déception autour de quatre propositions (on oublie le flamenco de pacotilles de Pastora Galvan, indigne d’être diffusé dans un festival)  qui dessinent une partie du contexte institutionnalisé de la programmation en France.

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Deux créations posent clairement le corps comme un instrument de l’objet. Avec « Duchesses » François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal proposent trente longues minutes de hula hoop tandis que Jefta van Dinther et Mette Inguartsen font du trampoline dans « it’s in the air ». Dans ces deux oeuvres, le spectateur est mis à dure épreuve. La dynamique répétitive épuise le regard, donne la nausée, fait tourner la tête. L’imaginaire est à peine stimulé, car la disparition de mouvement est remplacée par des états émotionnels (transe, extase, joie, peur, évanouissement, …) censés faire sens alors qu’ils n’humanisent qu’une mécanique. Ici, la danse ne produit que de l’effet autour d’une partition rationalisée à l’extrême. On n’énonce rien, mais on démontre pour masquer l’absence cruelle d’un langage. C’est une performance du « faire », en phase totale avec l’époque qui requiert chez chacun de nous une production même si le sens n’y est pas. Avec de telles propositions, le spectateur assiste, voit du concept, mais ne pense plus à la fonction de l’art. Il fait face à des créateurs, là où l’on attendrait des artistes. François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal peuvent bien « bouger » nus et arborer des postures décalées, ils n’ont strictement rien à nous dire, mais rassurent, en ces temps troublés, sur la créativité dans le spectacle vivant. La politique de civilisation attendra.

Deux autres créations nous ont proposé un bond dans l’histoire. La chorégraphe Mathilde Monnier (directrice du Centre Chorégraphique National de Montpellier) assistée de Loïc Touzé et du romancier (et interprète) Tanguy Viel ont, avec « Nos images »,  dessiné « les contours de leur cinéphilie ». Cette ?uvre transpire de nostalgie, comme un regret d’un retour impossible à l’enfance, qui les dévore jusqu’à empiler les langages sans les traverser. La danse peut parler du cinéma (il y a quelques beaux moments d’une infinie tendresse envers le 7ème art) mais la présence d’un texte assez mineur est un aveu : même en reliant les arts entre eux, il est impossible de faire une ?uvre, juste de proposer un projet. Je ne doute pas qu’ils aient fait équipe. On est certes en bonne compagnie, mais où est la « troupe » engagée ?
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L’autre chorégraphe Boris Charmatz (directeur du Musée de la Danse / Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne) feuillete un livre d’histoire (« Merce Cunningham : un demi-siècle de danse » de David Vaughan). « Flipbook » réunit sur scène une partie du gotha de la danse  (François Chaignaud, Raphaëlle Delaunay, Olivia Grandville, Laurent Pichaud,..) et se propose d’être un « event méta-cunninghamien » ! À chaque  photo du livre,  la troupe illustre. Les années défilent comme un film plan séquence. François Chaignaud excelle dans le rôle de Merce (jusqu’à en faire un peu trop?) et le tout dans sa dynamique dégage le plaisir de jouer, de danser avec les codes millimétrés de Cunningham. L’ensemble du livre d’images est rejoué, en accéléré, avec un changement radical de la bande sonore (chants traditionnels de Bretagne, musique techno, …). À la différence de Cunningham, la musique n’est plus explorée, elle est un fond qui permet d’amplifier le décalage. L’accélération ne créée rien d’autre que de l’amusement, là où l’on aurait pu attendre un « méta langage ». Dans « Flipbook », les corps sont instruments de l’histoire, là où nous aurions tant aimé que cette histoire éclaire le futur de la danse. Cette leçon « instituée » est un bel objet institutionnalisé. Il lui manque une audace, une impertinence qui ouvrirait tant de possibles.

Au final, ce week-end brestois inquiète. Corps instrumentalisés, génération à bout de souffle qui préfère se plonger dans une nostalgie en évitant de proposer une quelconque utopie, mise à l’épreuve du spectateur en l’emmurant sur de la « signalétique » à défaut de le stimuler sur du « politique ». Mais le plus aggravant, c’est que cela ne fait pas scandale. Pour faire bonne figure, on positionne François Chaignaud dans la figure de l’artiste « maudit » (cela permet aux programmateurs de se protéger de l’accusation de normalisation)  quitte à exploiter l’étrangeté comme « marque de fabrique ». Alors que Maguy Marin doit continuer d’affronter les insultes, que le chorégraphe Michel Kelemenis peine à diffuser sa danse, qu’on nous invente des concepts à chaque festival (« soyons moderne » à Brest, « arrêtons le gaspillage » bientôt à Marseille, ?) pour nous dire ce qu’il faut croire, le spectateur est enfermé dans la case du consommateur qui avale les formes faute de vivre ce chaos intérieur, ressource pour (re) penser le monde.

Notre exception culturelle pourrait-elle être autre chose qu’un rempart ?

Pascal Bély– www.festivalier.net

« Les Antipodes » à Brest du 2 au 13 mars 2010.

Crédit photos:

Pour la photo de Flipbook: Pierre Ricci
Pour la photo de Duchesses: Clive Jenkins

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