À Bruxelles, le Festival des Arts bouscule, évite la provocation disqualifiante et ne cède à aucune tendance. En témoigne, la pièce de l’Américaine Young Jean Lee, « The Shipment », qui a pris par surprise bon nombre de spectateurs sans toutefois leur couper la parole. L’intention était de nous faire voir le monde autrement qu’en noir et blanc ; au final, nous quittons le théâtre, « déplacé », commotionné.

Ils sont cinq, quatre hommes, une femme. Tous noirs. Au cours d’une première partie (comme lors d’un concert, pour préparer le public), un comédien s’approche sur la scène dépouillée, tel un chauffeur de salle. Il vient fouiller notre « caca » de blanc, dépoussiérer notre vision de la négritude, démonter mot à mot notre position haute. L’homme n’a pas peur même si nous tremblons sur nos bases. Il faut coûte que coûte rééquilibrer la relation. L’énergie qu’il déploie pour aller nous chercher est impressionnante. Pour réduire la distance, il provoque le conflit afin de bousculer nos représentations. Sur ce terrain psychologique, il choisit l’attaque et l’humour pour nous aider à repérer ce qui se joue alors que nous continuons à voir le monde en blanc et noir. Avec d’autres acteurs, il démontre la mécanique implacable produite par cette vision clivante, alimentée de stéréotypes, qui transforme un rappeur nourrit d’intentions artistiques louables en dealer de drogue.

Loin de tomber dans la caricature, les acteurs jouent de ce clivage parce qu’ils s’y incluent. Preuve en est la chanson qu’ils interprètent tout en nous regardant : l’humain, dans toute sa complexité, reprend ses droits. Young Jean Lee réussit le tour de force : jouer de l’exclusion pour nous aider  à penser les stratégies d’inclusion.

La deuxième partie a pour décor, un appartement de la middle class. Ils sont tous là, en smoking et robe de gala, invités à une soirée d’anniversaire. Le jeu de rôles s’emballe très vite. Les rapports sociaux ne sont que manipulation, contrôlés à l’extrême. On joue de l’autre à défaut de se questionner. Une impressionnante mécanique de la domination se met en place où les représentations « normalisées » rigidifient l’interaction. Progressivement, le théâtre prend des allures de sitcom où le processus, sous contrôle, développe une vision « clivée » de la société, propice aux stéréotypes et où le racisme, l’autoritarisme n’ont plus qu’à s’immiscer tranquillement.

 

Soudain me revient une scène, interprétée par le couple Sarkozy, face à des « journalistes » de Femme Actuelle. Alors que Carla Sarkozy joue le stéréotype de la femme au foyer, son mari débarque à « l’improviste ». La sitcom est en marche. Le « politique » contrôle la scène, normalise à outrance, réduit la sphère publique à des considérations privées. Cette vidéo, loin d’être anodine, démontre comment un Président, en jouant sur ce registre « théâtral », développe le clivage, le stéréotype et à terme une vision uniformisée de la société française.

« The Shipment » est donc une pièce qu’il faut voir pour nous voir en scène.

Une ?uvre pour lâcher prise, pour déconstruire nos représentations, pour oser changer d’époque, celle où le métissage sera la relation créative.


Pascal Bély

www.festivalier.net.


La pièce sera jouée au Festival d’Automne à Paris du 4 au 8 novembre 2009.


« The Shipment » par la Young Jean Lee’s Theater Company a été joué du 18 au 21 mai 2009 dans le cadre du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles.

 

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Crédits photos:

© Academie Anderlecht – Tracy Richards.

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