Cette femme distinguée a l’air surprise quand je lui avoue : « c’est la première fois que je viens au Théâtre National de Chaillot ». Elle se méfierait presque de moi! L’endroit évoque les années glorieuses du Théâtre Français ; il s’impose, intimide avec ses hauts plafonds et ses dorures. La France d’en haut m’écrase. Pour la pièce d’Yves-Noël Genod, il faut se rendre au sous-sol. L’auteur, étrangement déguisé avec un bonnet en côte de maille, nous accompagne. S’il salue chaleureusement ses hôtes, il peine à transformer ce moment en acte poétique.

En entrant, on se croirait dans la cave d’un immeuble désaffecté. C’est la France d’en bas. Celle des artistes et des précaires qui, souterrainement, poursuivent leur travail. Malgré tout. Malgré eux. Toujours est-il que la culture institutionnalisée semble avoir quelques difficultés à assumer Yves-Noël Genod, si « underground » qu’on lui réserve un lieu si souterrain.  « Sous les escaliers du palais » comme se plaît à préciser dès le début du spectacle, cet artiste décidément inclassable. Les institutions  belges seraient avec lui bien plus courageuses !

Nous sommes donc une cinquantaine à nous asseoir sur un tout petit gradin. Autant rester groupé.  Les acteurs arrivent un par un, s’installent symétriquement face à nous.

Eux, c’est nous.

Ils sont isolés, presque tristes. Le champagne ne tarde pas à couler. Elle vide son sac. Cela semble lui faire du bien. Se déshabille et enfile un masque de vieille femme. « Viens voir les comédiens » qu’il chantait ! L’ami Charles ne pensait probablement pas à ces acteurs-là !

Pour nous emmener, ils sont prêts à tout. Le grotesque est envahissant. Est-il nécessaire qu’elle se vautre sur une scène maculée d’eau pour nous plonger dans les méandres de ses largeurs ? On  préfère quand il arrive nu, pour s’asseoir et sculpter délicatement son corps. La poésie est dans ces plis là.  On est radicalement suffoqué alors qu’un autre s’accroche à une rambarde, bascule puis disparaît. Le courage est alors un acte artistique. Il illumine cette ?uvre avec son accent germanique, ses yeux de poète fatigué et ses gestes « spidermaniques » !

Ici, les corps flottent, se fracassent. Les langues se délient, avant qu’un couteau tranchant ne coupe la parole. Rien n’est lisible, tout n’est que chaos et abandon dans un espace où la singularité se voit, mais ne s’entend plus.

Mais pourquoi nous laisser avec ce miroir déformant qui éblouit parfois, mais n’éclaire pas. Le burlesque suffit-il à élargir la focale ? L’épais brouillard qui finit par envahir la scène n’est-il pas un écran de fumée d’un univers artistique qui sépare bien plus qu’il enveloppe ? Comment donner du sens à cette ?uvre « sans nom » dans ce lieu parisien fortement connoté ? Je finis par ne plus savoir pourquoi je suis là sauf à démissionner : qu’importe le sens et que vive l’ivresse de faire partie du cercle d’initiés parisiens facebookés !

J’ai fui ce théâtre. La culture n’a pas vocation à m’emprisonner. Même dans l’un des plus beaux palais de Paris.

Pascal Bély – www.festivalier.net


« Yves-Noël Genod » au Théâtre National de Chaillot à Paris jusqu’au 6 juin 2009.


Photo Patrick Berger. Marlène Saldana.

Yves-Noël Genod sur le Tadorne:

Au Festival Actoral, l'acte anal d'Yves-Noël Genod.

 


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