Laurent : As-tu vu le spectacle « Le bruit des os qui craquent » de Suzanne Lebeau, mis en scène par Gervais Gaudreault? Le sujet traite des enfants-soldats, de leur déshumanisation, de leur transformation. À l’issue de la représentation au Théâtre de Cavaillon, j’étais très ému, sidéré à ne plus pouvoir parler. J’ai applaudi en hommage aux enfants-soldats, pour le texte simple et sans artifice de Suzanne Lebeau.

Pascal: J’ai vu ce spectacle au Théâtre du Jeu de Paume à Aix en Provence. C’est un théâtre de témoignage, qui s’appuie sur une « sensiblerie » habituellement utilisée par les médias sur des sujets humanitaires. C’est rapidement insupportable, car la mise en scène évacue la question politique, symbolisée par une commission d’enquête virtuelle. Ce n’est pas le texte qui interroge mais cette mise en scène « misérabiliste » qui laisse peu de place au corps (or, il est central chez les enfants soldats comme l’a démontré Benjamin Verdonck avec « Nine Finger » lors du Festival d’Avignon 2007.). Tout est suggéré par cette infirmière qui lit sur le côté de la scène, le cahier de l’enfant soldat devant les membres de la commission. Deux comédiens s’immiscent entre les chapitres pour jouer derrière un film transparent (Elikia, enfant-soldat enrôlé par les rebelles et Joseph, son petit prisonnier). Cette « médiation » plombe la mise en scène tant sur le fond que sur la forme. C’est un théâtre un peu dépassé. Je ne comprends pas d’où peut bien venir cette émotion dont tu parles.

Laurent : Le sujet même est sensible. Il est donc normal que cela s’appuie sur une « sensiblerie » qui te semble insupportable. Pour un jeune public, les mots de l’infirmière décrivant le quotidien des enfants soldats est une réalité. Cette sensiblerie, évacuant la question du politique et le retour des membres de la commission, me paraît cohérente puisque ce problème dépasse les politiques eux-mêmes (impuissants à apporter des solutions) et les rebelles qui se font une guerre sans nom, sans être inquiétés. Le premier rebelle à être traduit devant la Cour Pénale Internationale est Lubanga, en date du 26 janvier 2009. Concernant le « peu de place au corps », je trouve que la force des mots employés renvoie au public des images assez fortes. L’enfant a besoin de peu pour imaginer beaucoup. Peut-être est-ce la limite d’un spectacle jeune public vu par des adultes ?

Par contre, à l’instar des deux comédiens (jeu quelque peu superficiel ou lourd), je me suis raccroché au ton toujours juste des propos d’Elikia par l’infirmière.

Pascal : La feuille de salle ne précise pas que c’est un spectacle jeune public. Cette oeuvre colle précisément au réel. Or, le théâtre est là pour dépasser la réalité, la transcender. Ici, on s’en remet au jeu de cette infirmière, derrière sa table et son micro, car les deux autres comédiens surjouent dans leur petit espace où les mots ne peuvent plus « s’étirer », « résonner ». Cette mise en scène claustrophobe est une injonction pour le spectateur à enfermer le scandale des « enfants soldats » dans ce huit clos. On raconte pour finalement dire quoi ? Où est notre responsabilité collective dans ce crime contre l’humanité ? Si ce théâtre se veut poétique, où en sont les ressorts? L’alternance « lecture – illustration », jeu binaire, finit par lasser. La metteur en scène Gervais Gaudreault est en totale résonance avec le propos et peine à se mettre à distance pour dynamiser une mise en scène quelque peu « bisounours » !

Laurent : La feuille de salle était une présentation de la compagnie « Le Carroussel », qui se revendique militante pour le jeune public. Peut-être qu’elle n’a pas été donnée à Aix. Sinon, pour la scène nationale de Cavaillon, « Le bruit des os qui craquent » figure dans leur programmation jeune public. 

Le théâtre, lieu fantasmagorique, est pluriel. Effectivement, il est là pour dépasser la réalité, la transcender, mais également pour être un témoignage du réel. Dans un article du Monde, Michel Vinaver donne une définition de la fonction du théâtre: « déplacer un peu les spectateurs, de les décaler par rapport à là où ils sont calés, à leurs habitudes mentales, affectives. » Avec un sujet tel que les enfants-soldats, cette définition se prête véritablement.

Le traitement du sujet des enfants-soldats en passant uniquement par cette infirmière, enferme le spectateur dans son rapport, le verrouille, le cadenasse, lui tient la tête sous l’eau. Effectivement, en matière de claustrophobie, on ne peut pas faire mieux. Mais justement, la problématique du sujet est d’une telle ampleur que miser sur un huis clos s’avère être la seule issue pour faire la démonstration du manque d’actions entreprises par les hautes autorités. Suzanne Lebeau dénonce les citoyens désemparés face à ce massacre, comme l’est l’infirmière qui quitte la salle d’audience avec le cahier d’Elikia. Elle nous responsabilise en portant à notre connaissance ce scandale qui ne préoccupe pas le politique ; à nous d’agir par l’intermédiaire d’O.N.G. et autres actions à soutenir.

Au contraire de toi, l’alternance « lecture-illustration » ne m’a pas lassé, mais m’a permis de respirer un tout petit peu. Loin de voir une mise en scène « bisounours », j’ai repris mon souffle pour replonger dans le réel des enfants-soldats.

« Le Bruit des os qui craquent » s’avère être un théâtre du témoignage qui pose une réalité et en pointant du doigt la responsabilité des politiques.

Pascal : pour moi, cette mise en scène s’inspire du traitement humanitaire médiatique des causes « perdues ». Elle en utilise tous les ressorts et diffuse une irresponsabilité collective (citoyenne et politique). Ce « déjà vu » sur une scène est inquiétant.  Le théâtre de l’émotion est une opération de séduction envers le public et les programmateurs qui se donnent bonne conscience pour faire du théâtre « politique ». Or, je n’a
ttends pas d’être conforté dans mes émotions (oui, la question des enfants-soldats est scandaleuse, comment ne pas être d’accord avec cela) mais déplacé, bousculé, sur cette question globale. J’aurais préféré que  la mise en scène de Gervais Gaudreault démontre comment nous sommes tous des « enfants soldats » en puissance.


Echanges par courriels entre Pascal Bely (Le Tadorne) et Laurent Bourbousson.

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Au sujet de « Le bruit des os qui craquent» de Suzanne Lebeau joué à la Scène Nationale de Cavaillon et au Théâtre du jeu de Paume dans le cadre des Amis du Théâtre Populaire d’Aix en Provence, en janvier 2009.

 


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