Deuxième épisode de mon immersion dans le travail collectif du chorégraphe Michel Kelemenis. Lundi dernier, je l’avais laissé avec Caroline Blanc et Marianne Descamps alors qu’ils répétaient « viiiiite ». Leur trio circulaire fragile et déterminé m’avait ému par  leur engagement dans la relation créative. Aujourd’hui samedi, ils sont sept à occuper l’espace du troisième étage du Pavillon Noir d’Aix en Provence. La deuxième pièce, « Aléa» fait partie du tryptique («viiiite » et « Tatoo ») qui sera présentée dès le 29 janvier.

A mon arrivée, Caroline Blanc illumine à nouveau par sa présence tandis que Marianne Descamps semble si différente que je peine à la reconnaître. Que s’est-il donc passé? L’?uvre habite-t-elle a ce point les danseurs jusqu’à les métamorphoser, même en répétition ? Est-ce la force du collectif? Troublé, je les suis du regard pour entrer dans le groupe alors que je reconnais le danseur et chorégraphe Christian Ubl (actuellement à l’affiche du festival parisien « Faits d’Hiver » où il présente « Klap ! Klap ! »), celui-là même qui m’avait tant interpellé dans ma posture de spectateur l’an dernier. Le puzzle continue de se mettre en mouvement !

« Aléa» était à l’origine une pièce écrite pour quatre danseurs, lauréat des « Talents Danse » de l’Adami en 2005. Elle s’est élargie jusqu’à sept avec le collectif « Coline » à Istres (structure aujourd’hui injustement menacée), puis avec la Beijing Modern Dance Company. Très vite, je ressens que cette ?uvre travaille la dynamique collective tout en donnant à chacun la possibilité d’adopter une posture contenante à l’égard du groupe.

Le positionnement de Michel Kelemenis au cours de cette répétition semble épouser le propos si bien que le « management » du groupe est isomorphe avec le sens de l’?uvre . La figure de la tresse présente dans « Aléa » est d’une telle complexité qu’il faudra plus de trente minutes pour que chacun se calle. Michel entre, sort, va au centre, de côté. Il maille l’espace comme s’il tissait une toile pour que les danseurs travaillent en confiance. Il communique sur les processus (« il te faudrait avoir plus confiance », « que se passe-t-il chez vous pour que vous évitiez les tartignoles »), invite à la mise à distance avec humour (« quand Marianne commente ce qu’elle fait, elle ne sait pas ce qu’elle fait !»), alterne moments où il démontre la technique, s’attarde sur chacun d’entre eux, régule la dynamique, offre des espaces où des duos, trios répètent, intègre la vidéo, tout en ne perdant jamais le cadre contenant du groupe. Impressionnant ! Mais où va-t-il chercher une telle posture ? Où vont-ils puiser cette énergie, cet engagement, au risque de ne jamais s’arrêter pour souffler ? La technique d’animation de Michel est fascinante. Et si l’on proposait aux chorégraphes d’animer des sessions de management dans les Universités et les grandes écoles?

Une autre dynamique attire l’attention. C’est un mouvement à deux, à trois puis à sept où l’espace semble danser aussi ! Il provoque un débordement d’énergie: à la fois très technique, il fait travailler les processus de confiance, de reliance où le corps individuel épouse le corps du groupe, où le geste physique se fond dans le propos. L’apprentissage d’un langage dans le langage augmente la tension et l’intensité dramatique.

Arrive un bruit. Clac ! La peur. Caroline a bien failli se casser la mâchoire. Le danger, le risque du métier, là, devant moi. L’aurais-je oublié ? Elle sort quelques minutes pour entrer à nouveau. Olivier Clargé, Marianne Descamps, Gildas Diquero, Tuomas Lahti, Bastien Lefèvre et Christian Ubl semblent avoir intégré ce risque-là ; aucun signe de panique. Ils sont déterminés à poursuivre avec elle. Plus rassurant que jamais, le mouvement qui suit devient un baume.

Une télévision trône, tel un astre, où les danseurs s’agglutinent pour aller chercher le repère. Je m’amuse de les voir ainsi, imaginant la répétition comme une danse ! On commente devant la vidéo, on rit des autres danseurs filmés. C’est un tout petit espace de régulation, où l’on se régénère de cette position un peu haute. Puis, ils repartent essayer de nouveau, encore et encore.

Puis une pensée imagée me traverse : pour quoi la danse en 2009, là, avec la crise qui nous contraint par la peur ? Cela me plaît de les voir comme les bâtisseurs de nos futures cathédrales, alors que tout s’effondre et où la place vide, offre à la danse, le plus bel espace pour reconstruire nos imaginaires enfouis sous le poids de nos certitudes d’antan.

Pascal Bély

www.festivalier.net

A lire, le premier épisode: Michel Kelemenis à Aix en Provence : le making of de « viiiiite »(1/4) !

Le troisième: Michel Kelemenis à Aix en Provence : le making of d' »Aléa »(3/3).

La générale: Michel Kelemenis, chorégraphe. 

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