Il règne une ambiance presque festive dans le Hall du Théâtre des Salins de Martigues comme si le public avait conscience d’avoir un rendez-vous amical avec le plus grand metteur en scène italien d’aujourd’hui, Pippo Delbono. Le théâtre est complet pour « Gente Di Plastica »; prêt à exploser. Moi aussi. J’ai envie ce soir de me laisser transporter, de quitter un espace pour en investir un autre, car j’ai confiance en Pippo Delbono. Je vais me lâcher tel un Tadorne posé sur un banc de sable mouvant.
Pippo est là, derrière la vitre, dans une cabine radiophonique. Son micro est rouge comme le nez d’un clown ; il tient ses papiers tel un journaliste qui hurlerait à la face du monde les nouvelles de l’humanité. Sur scène, défile la condition humaine qu’il ancre dans différents contextes (la famille normée à l’américaine, le collectif en quête d’idéaux, la société anglaise
en recherche de liens sociaux). Deux artistes habitent la pièce : Sarah Kane, écrivain britannique (qui s’est suicidée à l’âge de 28 ans) et le guitariste rock contestataire Franck Zappa. À aucun moment, nous n’entendons leurs oeuvres (les descendants de Sarah Kane l’ont interdit). La contrainte est alors une ressource : tout est métaphore, suggéré (les comédiens ne parlent pas) comme si nous devions faire nous-mêmes le lien avec ces deux artistes. Je suis alors un spectateur dont le regard devient kaléidoscopique : il y a la scène, la cabine, et Sarah Kane – Franck Zappa en metteurs en scène. Pippo Delbono nous propose son « tableau » théâtral : tout est en place pour que plusieurs niveaux s’emboîtent.
Sa palette est riche : dénoncer l’époque de l’après-guerre où la croissance économique a modélisé la famille telle une mécanique bien huilée, formaté les relations amicales à partir de faux-semblants suicidaires, marginalisé ceux qui sont différents. La succession des tableaux fait mal (à plusieurs reprises, mon coeur bat comme si j’avais peur) ; la présence du plastique (canapés et ballons) évoque l’enveloppe fragile et décomposable de l’humain. Mais au milieu de ce chaos vient se nicher quelques moments de poésie à partir d’un plastique gonflé à bloc à l’image de  ces  ballons posés sur la tête d’un anglais servant le thé pour un public hilare ; comme ce ballon dans les mains d’un homme trisomique qui joue avec le public où encore cette poupée à l’abandon, jetée à terre par un travesti exorcisant son enfance

Après une heure quarante de rêveries et de cauchemars, Pippo Delbono réussit à incarner le destin tragique de Sarah Kane et insuffler l’énergie de Franck Zappa. Il en fait des figures mythiques (quelle performance !) censées résonner dans nos histoires personnelles et collectives. J’en sors sonné, conscient d’avoir vécu en apesanteur, mais confiant dans ma capacité pour écrire sur le blog («l’inconscient fera son oeuvre »).
Ces modestes lignes visent à remercier Pipo Delbono et le public du Théâtre des Salins d’avoir fait de « ces gens de plastique » des ballons coloriés qui voyagent dans mon inconscient pour finir par se poser sur un banc de sable mouvant.

Pascal Bély – Le Tadorne

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