Le 58ème festival symbolisait la transition : de la crise de 2003 à la reconquête du public ; de Faivre d’Arcier au duo Archambault – Baudriller associé à Thomas Ostermeier ; de la France à l’Europe. Ce fut une incontestable réussite, marqué par le sceau du lien : avec le public, les artistes, les techniciens et les critiques. Je me souviens avoir quitté le Festival heureux, apaisé, avec de beaux moments de théâtre en tête.

Il en est tout autrement pour la 59ème édition, marquée par le changement. Un processus s’est donc joué pour que je finisse épuisé à la fin du mois de juillet. Pour la première fois, les créations m’ont questionnées personnellement sans qu’il me soit toujours possible d’échanger sur le terrain de l’intime avec d’autres spectateurs. Ce questionnement n’a jamais été ponctuel mais continu, sans véritable pause réparatrice. La réussite de cette édition est d’avoir provoqué un changement de positionnement: du consommateur culturel, je suis devenu « sujet » dans un lien plus intime avec les créateurs

Les amis.

 

 

 

 

 

 

 

Le lien fut très fort avec Olivier Py (« Les vainqueurs »), Jean François SivadierLa mort de Danton » («  ; « La vie de Galilée »), Jan Fabre (« L’empereur de la perte ») et Arne Sierens (« Marie éternelle consolation »). J’etais en terrain connu (le théâtre) et pour chacun d’entre eux, c’etait un lien d’amitié, de reconnaissance, presque d’empathie avec ces metteurs en scène talentueux et quatre acteurs magnifiques : Christophe Maltot, Nicolas Bouchaud, Dirk Roofthooft et Johan Heldenbergh. Ce fut quatre moments de théâtre où tous mes sens etaient en éveil, éblouis par tant de talent, comme un enfant qui découvrait la première fois un numéro de cirque.

Le choc .

Il en fut tout autrement avec Thomas Ostermeier (« Aneantis »), Roméo Castellucci (« B.≠03 Berlin » ; « B.≠04 Bruxelles »), William Forsythe You made me a monster ») et Jean Lambert-Wild (« My story is not a loft »). Dans ces quatre situations, point d’empathie mais un choc émotionnel. Entre les images métaphoriques de Castellucci sur les forces du mal, la parabole de la guerre en Yougoslavie chez Ostermeier, l’évocation du cancer chez Forsythe,  et le sadisme chez Lambert – Wild il y avait de quoi se sentir en souffrance. Certains  spectateurs avaient du mal à s’exprimer quand d’autres refuser de voir certaines évidences. Ces metteurs en scène ont quelque part changé mon regard au monde, m’ont aidé à repérer des processus universels et à travailler mes résonances.
Les liens d’amour.

Avec Marina Abramovic (« The biography Remix » et « Brutal Education »), j’ose évoquer le lien d’amour. Je ne connaissais pas cette artiste Serbe, encore moins ses performances et son histoire personnelle. Trés ému, j’ai trouvé chez cette artiste une force créative et vitale incroyable. Cette rencontre sera mémorable. Et puis il y avait Mathilde Monnier. J’aime cette chorégraphe intimiste, exigeante et  intelligente. Je l’avais rencontré au Théâtre de Cavaillon où, après le spectacle (« Publique »),  elle nous avez parlé à mots couverts de sa future création (« Frère et sœur »). J’etais persuadé que la Cour d’Honneur etait faite pour elle. Inutile de revenir sur son ratage. J’ai retrouvé ce lien lors de « La place du singe » avec Christine Angot. Je ressentais la souffrance de Monnier, la détermination d’Angot. Je les remercie de m’avoir aidé à voir la bourgeoisie autrement, loin des clichés véhiculés par certains idéologues. Ce fut un grand moment où la littérature a rencontrée la danse, où la pluridisciplinarité tant voulue par la Direction du Festival a merveilleusement fonctionné.

La pluridisciplinarité !

Ce lien entre disciplines n’a pas toujours été évident à l’image du spectacle deWim Vandekeybus (« Puur ») où la vidéo a alourdie une chorégraphie déjà chargée en symboles. Je ne parle même pas de Jan Fabre (« L’histoire des larmes ») qui n’arrive même plus à relier le théâtre, la danse, la performance et les arts plastiques…Quand à Jan Decorte (« Dieu et les esprits vivants »), entre sa poésie métaphysique, ses chants et la danse d’Anne Teresa de Keersmaeker, il a bien fallut chercher la cohérence et le lien…Peine perdue ! Comme d’ailleurs avec Lambert – Wild (« Mue, première Mélopée») qui est allé nous perdre au Château de Saumane.

La vidéo a parfois produit de beaux effets  comme chez Jean-François PeyretLe cas de Sophie K ») et Louis Castel (« Federman’s ») mais la maîtrise parfaite de l’articulation entre le théâtre et l’outil vidéo s’est parfois faite au détriment de l’émotion. Au contraire de Joseph Nadj qui avec « Last Landscape » a une nouvelle fois démontré que la danse, la vidéo et le Jazz, faisaient merveille lorsqu’ils étaient porteur de sens.

Mélange des genres que maîtrise toujours à merveille Jan LauwersNeedlapb 10 ») même si la magie de « La chambre d’Isabella » n’a pas pu se reproduire. Le concept même du Needlapb en a dérouté plus d’un (expérimenter des fragments de création sur le public !).

Dans tous les cas, la pluridisciplinarité m’a obligée à dépasser mes résistances, à être acteur du lien. Où est donc l’imposture que denoncait une certaine presse…

Les imposteurs.

Pascal Rambert (« After / Before ») a focalisé sur ce sujet toutes les aigreurs. Il y avait de quoi ! Je continue à penser que cette création a fait basculer le festival vers la crise! Toujours dans cette catégorie, citons : Jacques Décuvellerie (« Anathème »), Jean –Michel Bruyère (« L’insulte faite au paysage »), et Gisèle Vienne« Une belle enfant blonde » et « I Apologize »). Ces quatre auteurs ont manipulés le public, l’ont disqualifié, en jouant avec les limites de l’acceptable (les poupées et le sado masochisme chez Vienne ; des êtres humains sujet d’exposition chez Bruyère).  Etait-il normal que je me sente si nul à la fin de ces spectacles ?

Concernant le sentiment de manipulation, mention toute spéciale à la Direction du Festival. En programmant Jean-Louis Trintignant (« Apollinaire »), elle  interdisait toute critique objective d’une prestation quelque peu ennuyeuse et sans autre intérêt artistique que de calmer les esprits.

La palme !

L’édition 2005 laissera trois bijoux : « Les vainqueurs » d’Olivier Py, « Soit le puits etait profond, soit ils tombaient très lentement, car ils eurent le temps de regarder tout autour » de Christian Rizzo et  « Kroum » de Krzysztof Warlikowski. Ces trois artistes m’ont éblouis par leur mise en scène avant-gardiste, comme une nouvelle façon de concevoir l’espace scénique, fuir la linéarité et proposer aux spectateurs d’autres angles de vues.

 Le criquet pèlerin.

Etonnez-vous à la lecture de ce bilan que je sois épuisé ! Et je ne compte pas sur le soutien de la Direction du Festival (Vincent Baudriller et Hortense Archambault) pour me réconforter ! Ils ont complètement échoués en traitant les spectateurs réfractaires de « pèlerins », en alignant les chiffres de fréquentation comme seule réponse au désarroi du public.

Quel paradoxe ! Nous n’aurions pas eu ce festival hors normes sans eux, et c’est par leurs maladresses  que le clivage d’un festival qui se voulait pluridisciplinaire est apparu.

Il a manqué le lien…

Pascal Bély – Le Tadorne.

 

 

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