Voir une pièce de théâtre après une journée de travail met à vif mes attentes envers un spectacle. Encore plus lorsqu’il émane d’une «figure» importante du monde théâtral de ces dernières années, représentante attitrée d’un «théâtre politique» qui se veut renouvelé. Ce mardi en fin d’après-midi, je quitte mon établissement scolaire. Comme bien d’autres de ce type, il est confronté à de nombreuses difficultés aussi bien individuelles que collectives : un corps social en décomposition, des attitudes pulsionnelles de repli qui fissurent toute idée d’unité et de vie en commun, même si coexistent aussi des affects démultipliés, des appels à la solidarité et des manifestations d’humanité. Ces paradoxes sont particulièrement difficiles à penser, car y être confronté au quotidien présente le risque de manquer de discernement et de perspective ; tandis qu’adopter une posture distanciée peut faire manquer l’objet. Comment, cependant, faire l’impasse sur ce qui synthétise à bien des égards les enjeux politiques majeurs de notre temps ?

De mon établissement d’éducation prioritaire au Théâtre de la Ville de Paris, j’espère un changement de décor, mais pas seulement : ce qui importe, surtout, est d’essayer de penser notre monde et ce qui peut faire corps de nos jours. «Mort à Venise», le roman de Thomas Mann interroge l’intime, la transgression et l’attrait du mal. Mais ce récit présente surtout l’impossibilité d’un ailleurs. D’un espace à part, d’une utopie. La contamination progressive de Venise montre qu’il ne suffit pas d’être sur une île pour se préserver du choléra…ni place du Châtelet pour que «la banlieue» et ses problématiques s’évaporent. Cela pourrait faire justement l’objet d’un travail artistique, mais encore faut-il en avoir conscience.

L’adaptation du roman par Thomas Ostermeier repose sur un dispositif cynique davantage que scénique : fausse construction contre vraie déconstruction à moins que ce ne soit l’inverse, la mise en scène fait outrageusement penser au travail que Katie Mitchell a mené dans sa trilogie – Christine, d’après Mademoiselle Julie ; le Papier peint jaune ; Reise durch die nacht (Les Anneaux de Saturne entrent également dans cette catégorie). Il reprend presque tel quel le dispositif : des comédiens comme pure présence physique, une accession à leur intériorité par une voix-Off avec traduction immédiate, des images filmées/projetées en direct qui grossissent le plan du visage pour en accentuer les nuances d’expression, un jeu sur le champ-contrechamp invisible, mais prévisible : «La Mort».…Des images vidéos, donc, qui explicitent ce qui l’est déjà et n’a nul besoin de l’être davantage : les personnages d’Aschenbach, de Tardzio et de sa famille bourgeoise ; l’hôtel de villégiature ; le rythme des repas et des sorties à la plage. Il faut reconnaître à la mise en scène de chercher à s’affranchir du film de Visconti. Mais cette présence de la vidéo désincarne une relation que le metteur en scène peine à élaborer, des personnages entre eux ou avec le public. Le jeune Tadzio joue sur I-Pad un jeu de guerre..image sur image…pour quoi ? Cette pseudo-modernité s’avère en réalité bien stérile : elle traduit une relation en miroirs qui ne réfléchit jamais le dehors. Une façon de déconstruire le mythe qui se veut amusante, mais qui est surtout snob et condescendante. On croirait voir une mise en scène théâtrale du directeur de la rédaction de Libé : de la «déconstruction mondaine», comme lorsque le spectacle est perturbé de façon artificielle par un comédien qui interrompt le jeu de tous, demandant de rallumer les lumières. Imprévu tellement prévisible, qui ne fait d’ailleurs par rire grand monde. Ou lorsqu’un musicien et des danseurs flamenco font irruption sur scène…on se demande alors si Ostermeier ne confond pas l’Espagne avec l’Italie… ce sont certes deux pays du sud de l’Europe…Le «cirque médiatique» de ce spectacle se donne même à voir explicitement, lorsqu’un extrait d’article de journal est filmé puis projeté : il s’agit de propos critiques de Thomas Mann sur son roman, le qualifiant de «mi-érudit et mi-raté». Le théâtre politique se résumerait donc à cette plate ambition : être le média des médias…

1h20 de spectacle, ce peut être très long. L’accueil des spectateurs est mitigé. Visuellement belle, dotée d’un accompagnement musical superbe (piano comme caisse de résonance des désirs fous d’Aschenbach), la mise en scène ne suffit pas à penser l’objet. Le final, qui voit les soeurs de Tadzio se transformer en Erinyes dans une chorégraphie grotesque, ne laisse pas seulement vide la scène : où est le propos ? Où est le politique ? Où est ce théâtre prétendument engagé qui inviterait à re-panser le corps social ?

Thomas Ostermeier fait de la scène et de l’intime des îlots privilégiés, manifestement sans se douter que reléguer le réel dans un hors-champ conduit à une impasse : le retour du refoulé, toujours prompt à resurgir, comme nous le rappelle le roman. Mort à Venise, au Châtelet ou en « banlieue », les questions fondamentales restent en suspens…

Sylvain Saint-Pierre, Tadorne.

"Mort à Venise", mise en scène de Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville de Paris du 18 au 23 janvier 2013.

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