Cette pièce n’a pas de titre (elle ne s’appellera « Foudres » que plus tard). Juste une caractéristique : «Création 2012» pour la Biennale de la Danse de Lyon. Le chorégraphe canadien Dave St Pierre ne peut donc nommer son travail. Je ne m’y aventure pas car je peine à qualifier, à projeter ce spectacle dans une appellation qui pourrait l’enfermer et cataloguer un peu vite la vision qu’il m’en donne.

Dave St Pierre est un des enfants de Pina Bausch. Ils sont peu nombreux à revendiquer cette  filiation. De ma place de spectateur, je ressens ce lien. C’est indéfinissable. Ce soir, il va l’incarner avec ses dix-huit danseurs et mettre en mouvement cette phrase mythique prononcée par la grande dame: «Longtemps, j’ai pensé que le rôle de l’artiste était de secouer le public. Aujourd’hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus: des moments d’amour pur.»

Avec Dave St Pierre, ces moments sont là. Fulgurants. Poignants. À l’état brut.

Cet amour pur est un geste de danse, toujours imagé, si rarement chorégraphié: tomber amoureux. Seize cupidons tombent alors comme des mouches, avec fracas. Sur ce champ de mines, j’y vois des partisans qui entonnent en choeur: «Amis entends-tu les cris sourds des corps qu’on enchaîne ?». C’est d’une violence et d’une beauté inouïes.

Cet amour pur est une danse où se livre une guerre sans merci, une armada de cupidons déterminés, sans gêne, parfois conventionnels, souvent culottés contre nos corps égarés, nus, qui ne savent plus où aller entre pulsions mortifères imposées par la société de consommation du sexe et ces figures mythiques qui peuplent nos imaginaires («Roméo et Juliette», «Cendrillon », …).

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Cet amour pur est un bouquet de fleurs blanches explosé dans le sang des veines de ceux qui n’en sont pas revenus.

Cet amour pur, ce sont les gestes d’une mère qui tout en nous habillant, nous glissait au creux de l’oreille,  «ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid».

Cet amour pur, c’est une  solitude qui s’invite…«Je sais que tes amours sont mortes, Je suis revenue, me voilà». Elle ne tarde  pas pour  appeler en renfort une machine qui lave le sol souillé par nos fleurs ensanglantées et vous déguerpit pour libérer le passage…pour ceux qui attendent leur tour d’être transpercé par nos flèches empoisonnées et recyclables.

Avec Dave St Pierre, cet amour pur vous saute à la gueule lorsqu’avec les tables d’opérations à coeur ouvert, seize cupidons et deux amoureux se livrent à une longue bataille pour créer LA scène de nos amours mortes. C’est interminable. Il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus: juste une danse aux accents guerriers pour apprendre à se prendre dans les bras sans se lâcher. Car nous avons tant perdu. Aux «bonnes manières» d’antan se sont substitués des gestes obscènes empruntés à la publicité pornographique des communicants qui collent sur les murs de nos villes et de nos campagnes leurs  sauts de femmes-objets et de corps pénétrés par nos désirs de possession. Nous devons nous soigner et prendre exemple sur ces cupidons qui, lors d’une thérapie de groupe hilarante, convoquent un spectateur d’ici bas pour expulser leurs pulsions dévastatrices!

Nous sommes donc devenus de grands malades de l’amour consumériste. Il nous faut réapprendre à danser, à nous habiller de nos costumes de bal pour nous entrainer à nous lâcher au bon moment, à nous reprendre quand le rythme l’impose. Il nous faut retrouver «la classe», l’élégance, et nous enivrer d’images de danse, de celles offertes par Dave St Pierre. Cette création généreuse nous en offre : à côté des guerres…il y a ces moments d’amour pur, généreux…vers le public…

Où elle et lui s’enlacent et leurs corps colorés par le jus d’orange nous envoient une salve d’odeurs de coeurs pressés.

Où des terriens-cupidons apprennent à danser leurs rêves dansants sous l’oeil vigilant et bienveillant de Pina.

Où elle et lui dansent leurs premiers gestes puérils où «toi c’est moi», ou «moi dans toi».

Où nos terriens-cupidons habillés et habités par Pina, nous saluent lentement, en reculant vers les coulisses, comme un au revoir provisoire pour le plus beau salut qu’il m’est été offert sur un plateau de théâtre.

Mais je le sais : il y a dans ce geste de la main, la disparition d’un amour fou.

Pas d’une utopie.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Foudres » à Biennale de la Danse de Lyon le 30 septembre 2012.

Dave St Pierre sur Le Tadorne: « Dave St Pierre: pile-poil »

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