Pourquoi s’engager à suivre un festival? Qu’allons-nous y puiser, bousculés, en empathie, si ce n’est de pouvoir jouir de notre ressenti? Le travail de l’artiste revient alors à nous inclure pour stimuler l’échange et déplacer la communication sur le terrain d’une esthétique du sens. Nous recherchons à être galvanisé. À être producteur d’imaginaire. Une fois posé ce postulat, les premières propositions du Festival des Hivernales d’Avignon nous ont laissés de côté, sans plaisir. Nous y avons perdu l’étonnement, jusqu’à disparaître comme spectateur. Une journée mortifère, immergée dans les créations  mutiques de trois chorégraphes prisonniers de la recherche autocentrée de leur plaisir (Gábor Halász, Sumako Koseki, William Petit) . Quant à Catherine Diverrès…
Le travail de Gábor HalászBurn in flames»), autour de la pensée bouddhiste peine à s’imposer. Ce merveilleux danseur a une technique éclatante sans l’ombre d’une émotion. Pourtant, son propos (son lien à la religion) aurait pu nous inclure vers une forme d’altérité (n’est-ce pas d’ailleurs un des fondements du bouddhisme?). Au final, de beaux gestes qui ne nous traversent pas.
Dans «E PUITS?et puis ?», Sumako Koseki se raconte. Et puis? L’émotion a du mal à passer malgré l’insistance à utiliser la musique de Gorecki. Elle danse pour elle-même. L’amateurisme dont elle fait preuve dès qu’il s’agit de prolonger un geste vers le mouvement est à pâlir (oser le flamenco dans le butô frôle la catastrophe). Sa scénographie très soignée (l’un des points forts du spectacle) lui procure manifestement du plaisir. Mais la faiblesse technique et le sens de la proposition finissent par déjouer ce qui aurait pu être une belle découverte.
William Petit et «Beware» nous ont égarés.  Laurent l’avait rencontré lors de son passage au studio des Hivernales le mois dernier. Le plaisir, l’esthétisme, le parti pris de son propos l’avaient touché. Ce soir, William Petit danse pour lui-même, dans une recherche personnelle toute à fait respectable. Mais où nous emmène-t-il ? Les trois musiciens qui l’entourent semblent peiner à s’engager avec lui, d’autant plus qu’ils accumulent les sons sans vraiment créer la partition d’accompagnement du geste. William Petit s’introspecte mais cela ne suffit pas à faire une oeuvre.
Catherine Diverrès est l’une des têtes d’affiche du Festival. Ces deux solos sont esthétiquement très beaux. Mais dans quelle perspective se situe sa recherche autour d’un passé-présent, notamment dans «Ô Sensei» où elle s’inspire de ses voyages au Japon et du temps passé auprès du maitre du butô, Kazuo Ohno. Dans «Stance II», l’interprète Carole Gomes impose par son charisme, mais sa danse ne nous rattrape pas.
Très honnêtement, Catherine Diverrès mérite un autre critique que celle de spectateurs épuisés par une programmation déséquilibrée qui a vu se succéder trop de solos solitaires en une seule journée.
Place à Sylvain Pack pour son beau regard sur un travail qui aurait du nous toucher.
Pascal Bély- Laurent Bourbousson, Des Tadornes.

Catherine Diverrès, Stance majeure.

Le visage de la personne qui va danser apparaît dans la pénombre, déjà ému, en mobilité. Lorsque la lumière s’élargit, les bras et les mains vont chercher dans l’espace, à l’horizontale, la manière d’ouvrir le cercle de notre vision, tout en l’incisant. C’est une longue danse, une épreuve à laquelle va se soumettre le corps fin et musclé de la danseuse, qui va sortir ruisselante, vide et radieuse. À l’aune de périodes éteintes, cette partition physique m’a bouleversé. L’émotion engendrée par la rigueur d’une marche dansée et saccadée, renouant avec le dialogue incompréhensible d’une pythie, frappe de plein fouet le spectateur qu’elle incante, avec qui elle entretient une distance radicale, comme interdite de lui transmettre une quelconque raison, un moindre code. C’est dans cette peine inconnue et universelle, étirant, tremblante, ses os, claquant ses pas sur notre sol commun, qu’elle me demande pourquoi ce sens, cet ordre vain, de mes pieds jusqu’à mon crâne. Un poème de Pasolini accompagne ce contre-courant de la danse moderne. Pièce, peut-être majeure, peut-être manifeste, réponse tardive à Phase d’Anne Teresa de Keersmaeker, j’y interprète un rappel au réel des violences et à l’absurde de notre déclin, avec pour cible une Europe que l’antique surnaturel a désertée, avec comme ressource lointaine le butô qui libère les âmes et enterre toute innocence. 

« Ô Sensei », qui fait suite à cette première pièce, remarquable, secouée par l’orage, ancrée dans les ténèbres. « Ô Sensei » nous présente enfin le magnifique port de Catherine Diverrès elle-même, 53 ans, costume noir, chemise blanche, cheveux courts plaqués, clown gris, Keaton, Beckett, Chaplin, Pina Bausch et surtout Kazuo Ohno, auprès de qui elle s’était rendue pour parfaire sa connaissance d’une nouvelle danse japonaise, née des traumatismes de la guerre. Si Catherine Diverrès cite sans ambiguïté ces références et rejoue quelques séquences phares de la danse postmoderne, elle en choisit les plus fragiles et les nourrit de son immense style. Comment ne le sait-on pas plus, nous qui avons la chance d’avoir cet artiste dans notre pays ? Une danseuse, qui semble, comme les plus grandes, vieillir toujours mieux, dans un véhicule transcendé par l’inventivité formelle, rythmique, symbolique. Les regards qu’elle nous porte, tout aussi variés que les registres chorégraphiques qu’elle explore, peuvent en un instant rompre cette incompréhension, ce chaos traqué puis révélé, nous donnant à retrouver l’humain, même étrange, même fantôme. Le voile tombe, la lumière revient, le poète revient nous voir sans costume, avec un sourire qui ne trahit maintenant plus rien de sa profonde douceur. Nous l’applaudissons, elle nous remercie puis choisit son départ en nous saluant. Je sors, transformé.
Sylvain Pack. http://sylvainpack.blogspot.com

 

Tous les spectacles chroniqués dans ces articles ont été présentés lors du Festival des Hivernales d’Avignon les 25 et 26 février 2012.

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