«La France a peur». C’était en février 1976, lors d’un journal télévisé. Trente-cinq après, la peur est toujours d’actualité, sournoise, invisible, envahissante. Elle traverse notre intimité, arbitre les liens sociaux, nourrit les dogmes politiques. J’étais en attente qu’un artiste s’empare explicitement de ce processus. Avec « STOP ou Tout est bruit pour qui a peur* » , l’auteur et metteur en scène Hubert Colas fait une tentative courageuse, mais trop à distance à l’image d’une théorie qui ne s’incluerait pas dans un processus réflexif.

Ils sont trois, cinq, sept: tout dépend de l’ampleur de la contagion. Le premier tableau est une scène en mousse où les corps ne savent plus où ils vont. Entre vidéosurveillance et stratégies de mise au pas, les déplacements et la lumière posent un contexte très pesant sur des acteurs aveuglés. Leur danse est une fuite pour ne pas vivre la relation : l’autre différent est une menace. On se scrute, on s’évalue. On fait groupe : «Si nous ne changeons pas de bord, nous sommes tous prêts à chavirer». Le texte m’échappe un peu d’autant plus qu’il me parait désincarné. Les acteurs en ont-ils peur? Je les (re)connais pour les avoir appréciés ailleurs. D’où me vient cette désagréable impression que leur «personnage» est emprunté à d’autres mises en scène (Claire Delaporte est troublante à rejouer «les 12 soeurs slovaques» de Sonia Chiambretto) ?

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Le deuxième tableau est probablement le plus convaincant. L’espace est plus ouvert pour y poser de grands canapés qui forment un appartement dont les murs cloisonnent les liens. Hubert Colas démontre comment la peur traverse les relations intimes et sociales, amplifiées par une caste médiatique qui en fait son fond de commerce. Le doute s’immisce partout et la peur de l’étranger (troublant Agustin Vasquez Corbalan) développe une société paranoïaque qui va chercher dans les ressorts psychologiques de chacun ce qui relève du vivre ensemble. Quant au tableau final, comment ne pas y voir un hommage appuyé aux scénographies de la chorégraphe Maguy Marin. Comme dans « Salves», sa dernière création, les corps apparaissent et disparaissent derrière des pans de murs. La société défile et se défile. Les déplacements me font penser aux jeux du chat et de la souris auxquels se prêtent les touristes dans leMémorial aux Juifs assassinés d’Europe du centre de Berlin. Les insultes fusent («tape-lui dessus») tandis qu’une phrase («il n’y pas pas de morale») signe la déchéance d’une civilisation (si chère à Claude Guéant). La peur est un théâtre?

Par son cheminement (l’intime, le social, la société), l’ensemble se tient, mais ne me percute pas. Hubert Colas fait l’économie d’une narration jusqu’à ne donner aucune identité aux acteurs. La peur est donc un processus qui semble échapper à notre conscience: elle structure l’inconscient groupal et fait «politique». Cette approche nous épargne les faits, relatés quotidiennement par les médias, et qui nous empêchent précisément de réfléchir à ce qu’il se joue. Hubert Colas ne tombe pas dans ce piège. Mais le texte peine à se hisser au niveau des processus : il donne l’impression d’être abstrait, sans chair (à l’exception notable d’une scène délirante où une femme délivre une injonction paradoxale à son mari). La peur finit par n’être que des mots. A plusieurs moments, j’ai pensé que cette oeuvre pouvait transcender le texte tant la scénographie charrie son lot de signifiants et de symboles, porté à certains moments par une chorégraphie du sensible.

Le metteur en scène a eu probablement peur de l’auteur (à moins que cela ne soit l’inverse). Qu’il sache que je n’ai pas eu peur d’écrire cet article. Juste un peu gêné de ne pas avoir été ému pour l’écrire.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« STOP ou Tout est bruit pour qui a peur* » d’Hubert Colas au Théâtre du Merlan de Marseille du 10 au 16 février 2012.

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