– «C’était bien le festival d’Avignon ?

– Euh…je ne sais pas…

– D’accord, mais c’était bien ?

– Euh…ni bien, ni mal…»

Comme un dialogue de sourds. Je n’arrive plus à répondre. Le Festival est ce que j’en fais. D’édition en édition, il n’est plus un programme. Il est une toile où je tisse les fils qui dégagent des lignes de force. Cela requiert de s’émanciper d’une relation codifiée avec les directeurs du Festival (dit autrement, ne plus avoir d’attentes) et s’affirmer comme un festivalier «en travail» qui veut penser le changement sociétal, non comme un progrès linéaire mais comme un processus chaotique et créatif.

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En deux épisodes, retour sur mon festival…

Épisode 1 : on n’est pas spectateur, on le devient…

Elle n’a donné lieu à aucun article dans la presse écrite. Pourtant, «This situation» de Tino Seghal, performance jouée à la Salle Franchet pendant toute la durée du Festival, fut un moment unique: le public assista un brin interloqué à un«théâtre des idées» avec six «philosophes » debout ou couchés chorégraphiant la dynamique de leur pensée! En entrant et sortant, nous redonnions de l’énergie jusqu’à participer pour éviter l’entre soi. Tout mon corps fut sollicité pris dans un mouvement artistique ouvert et tendre envers celui qui ose penser la complexité.

Quelques rues plus loin, «Unwort, objets chorégraphiques» deWilliam Forsythe poursuivait le mouvement : au cœur de l’Église des Célestins, sculptures et danseurs m’entrainèrent à questionner, par le corps, notre métamorphose.

Autre mouvement, d’introspection. Arthur Nauzyciel, dans « Jan Karski (mon nom est une fiction) » m’a permis de questionner mon lien à la Shoah. En reprenant les trois parties du livre de l’écrivain Yannick Haenel, Nauzyciel proposa un cheminement qui allait au-delà d’un devoir de mémoire qui immobilise. En forçant notre écoute, Arthur Nauzyciel nous a guidés vers le corps de Jan Karski, résistant polonais, interprété par le magistral Laurent Poitrenaux. Cette pièce fut une épreuve inoubliable.

Autre épreuve. Celle d’assister à 4h30 du matin à « Cesena», chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker. Au final, 6000 spectateurs ont osé surmonter le sommeil et le froid pour vivre un instant unique, poser un acte politique radical en célébrant la force de l’art dans une société en perte totale de valeurs collectives. Entre une pièce créée pour la Cour d’Honneur et notre désir de danse, il y a eu un espace de dialogue qui a dépassé le clivage construit par des journalistes paresseux entre l’art chorégraphique et théâtral, entre théâtre populaire et savant.

La danse a osé questionner les codes de la représentation. Avec « Low Pieces« , Xavier Le Roy a tenté d’interroger notre rapport au spectacle vivant. Il nous a permis de «dialoguer» avec la danse, loin des simplifications dont elle fait l’objet quand nous la confondons avec une mécanique des mouvements…On aurait aimé un prolongement dans « Violet » de Meg Stuart où la transe de cinq danseurs fut perturbée lors de la première par une spectatrice entrée par effraction dans la dramaturgie. Elle fut reconduite et pourtant : elle signifia qu’à cet endroit, le public pouvait lui aussi se faire…transe. Mais Meg Stuart n’est pas allé jusque-là…À l’inverse de Roméo Castellucci qui avec «Sur le concept du visage du fils de Dieu», a sollicité notre corps en diffusant une odeur d’excréments. La scène fut un miroir inversé pour nous interroger sur notre façon de regarder le monde…

Avec Katie Mitchell et Léo Warner de la Schaubüne Berlin, j’ai vécu un moment jubilatoire avec leur théâtre cinématographique composé d’ombres, d’objets et de ficelles. Leur « Mademoiselle Julie» restera dans les annales pour avoir métamorphosé la vidéo en obscur objet de désir.

Et le monde dans tout ça ? Avec «Yahia Yaïch – Amnesia»,Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi nous ont interpellés sur la fonction du théâtre dans la révolution tunisienne. La danse-théâtre de Pina Bauch a été célébrée, prouvant une fois de plus la modernité des révolutions arabes alors que nous sombrons peu à peu dans la résignation.

Car, comment réinterroger pour voir autrement et se projeter? En interprétant différemment «Hamlet», Vincent Macaigne a bouleversé. «Au moins j’aurai laissé un beau cadavre» n’a rien dit sur cette tragédie que nous ne savions déjà. Sauf qu’il a changé la focale, décalé ce qui était figé dans nos représentations sur le pouvoir et métamorphosé la scène est espace quasi liquide. Un travail exceptionnel pour des spectateurs désireux de ne plus se laisser manipuler par des esthétiques sans fond.

Si bien qu’à côté…

«Mademoiselle Julie» de Fréderic Fisbach avec Juliette Binoche est apparue fade parce que tout y était à distance.

«Le suicidé» de Patrick Pineau…si loin parce que dépassé dans cette façon d’introspsecter notre société avec de vieilles ficelles…

« Courts-circuits» de François Verret…« Oncle Gourdin» deSophie Perez et Xavier Boussiron…si binaires que je m’interroge encore sur leurs intentions: sont-ils à ce point réactionnaires pour croire un seul instant que l’on puisse accepter un tel discours aussi clivant ?

« Je suis le vent » de Patrice Chéreau…« Sang et Roses » de Guy Cassiers, si mécaniques et calculés comme si les corps ne pouvaient s’affranchir d’une machinerie théâtrale prétentieuse.

« Exposition Universelle » de Rachid Ouramdane si hermétique que je me questionne encore sur la transparence de sa  visée de chorégraphe….

Olivia GranvilleBoris Charmatz (avec « Levée des conflits« ), Cécilia Bengoléa et François Chaignaud ont finit par former un clan.

«Des femmes : les trachiniennes, Antigone, Electre» de Sophocle par Wajdi Mouawad…si raté parce que l’art du vide (l’absence de Bertrand Cantat) n’est pas donné à tout le monde.

Episode 2: le Festival, un jeu d’enfant?

Le thème de l’enfance avait été annoncé par le chorégraphe Boris Charmatz, l’artiste associé. Nous avons vu beaucoup d’enfants sur les plateaux, mais était-ce suffisant pour que cela soit au « centre », d’autant plus que le théâtre dit «jeune public» est toujours absent de la programmation. Pour évoquer le statut de l’enfance, encore faudrait-il que nous partagions avec eux les émotions de la scène. Avec « Enfant», Boris Charmatz a été le seul à chorégraphier ce lien, métaphore de notre désir d’utopie réparatrice et de ce  nous lui faisons subir. Ce fut un beau moment de prise de conscience collective: le bonheur des enfants est à (re)penser. Cela suffira-t-il à amplifier la présence du «théâtre pour bébés» et pour jeunes enfants dans les lieux culturels ?

À côté, le regard sur l’enfance de Cyril Teste (« Sun») m’est apparu «fabriqué», sous l’emprise d’un dispositif technologique manipulant l’imaginaire des deux enfants. Tout comme dans «Le petit projet de la matière» d’Anne-Karine Lescop d’après la chorégraphie d’Odile Duboc et Françoise Michel. Les minots du quartier Montclar ont «exécuté» avec présence la consigne. Mais il a manqué leur créativité et le plaisir d’y être…à l’image de l’intrusion d’une chorale d’enfants interprétant Bashung chez Pascal Rambert dans «Clôture de l’Amour». Est-ce à croire que les artistes préfèrent voir les enfants sur scène, en rang et obéissants ?

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L’Espagnole Angelica Liddell était attendue après son succès en 2010. Cet été, «Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme : un projet d’alphabétisation» a déçu. Ici leur présence amusante dès le premier tableau était un prétexte pour démolir l’image concensuelle de la famille («espace de l’idiotie où l’on empêche les enfants de grandir en les privant de livres»). En déroulant son alphabet, Angelica Liddell précisa: à force d’avoir pactisé avec le diable du divertissant et du médiatique, nous avons placé les violeurs au sein même des familles. Sa conclusion («comment peut-on imaginer qu’un bon enfant fasse un bon adulte? ») figea bon nombre de spectateurs.

L’enfance vu par le «Nature Theater of Oklahoma» dans « Life and times» fut sur un tout autre registre et dérouta le public. En deux parties (cinq heures trente au total!), ces acteurs hors-normes ont retranscrit la vie de Krinstin tirée d’un enregistrement téléphonique. Rien ne nous a été épargné : ni les «hum», ni les «genre». La partition fut totale: chorégraphique, chantée et musicale. Jubilatoire. Du premier cri de la naissance aux premiers boutons sulfureux de l’adolescence,  les moindres détails de la famille furent passés en revue. Pour porter un regard sur l’enfance, encore faut-il accepter que nous lâchions notre vision normée. le «Nature Theater of Oklahoma» y est parvenu.

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En programmant «Du printemps» du chorégraphe Thierry Thieû Niang, le Festival avait-il imaginé un «pont» entre l’enfance et le troisième âge ? Cette oeuvre réunissant des séniors amateurs fut un immense succès, pour seulement deux dates et une petite jauge. On aurait pu rêver d’un lien avec « Enfant«  de Boris Charmatz sur le plateau de la Cour d’Honneur, tant le sujet de l’émancipation traverse les âges. Tant l’enfance et la vieillesse questionnent la métamorphose. Mais le miracle n’a pas eu lieu : aux enfants la Cour, aux vieux un gymnase…

Un jour, le festival et les artistes feront confiance aux enfants pour qu’ils nous renvoient une vision. Encore faut-il que nous accueillions leur imaginaire chaotique pour à côté du Petit Prince, écouter l’ogre qui est en eux, qui est en nous…

Pascal Bély, Le Tadorne.

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