Il est 4h30. Mon corps accuse le coup. À mi-chemin du festival, le rendez-vous d’Anne Teresa De Keersmaeker pour «Cesena» est une performance pour le spectateur, un acte politique radical. A l’aube, deux mille personnes convergent pour la danse afin de célébrer la force de l’art dans une société en perte totale de valeurs collectives. Entre une pièce créée pour la Cour d’Honneur et notre désir de danse, il y a un espace de dialogue unique qui dépasse le clivage construit par des journalistes paresseux sur la distinction entre l’art chorégraphique et théâtral, entre théâtre populaire et savant.   

Il est cinq heures et la nuit agonise. Sur la scène du Palais des Papes se dessine un grand rond de sable comme si, après un long voyage, la «Spiral Jetty» de Robert Smithson était venue s’échouer là. Matej Kejzar surgit et chante, presque nu. Sa peau blanche éclaire sa danse. Il est torche vivante, un guide explorateur. Saisissant. Tels des corbeaux, les quinze chanteurs et danseurs apparaissent. Ils volent. Je vous assure, ils volent. Cet effet hypnotisant en fit long sur les intentions d’Anne Teresa de Keersmaeker : l’obscurité finissante est un espace mental à explorer, une lumière hybride à célébrer. Comme dans le sommeil paradoxal, la scène est une succession de mouvements rapides, de rythmes irréguliers, où à la chaleur du groupe succède la froideur des solos (voire leur épuisement).

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Ce rond est cet espace, cette frontière entre obscurité et lumière du jour, entre chant et danse, entre une musique médiévale complexe et une chorégraphie exigeante. Le son produit par le sable sous les pieds donne l’étrange impression que les murs du Palais des Papes s’effritent, que la pierre se fond dans la musique et les corps : peu à peu, la lumière du jour fait apparaître un tableau aux couleurs de William Turner. Des touches de bleu, de vert, d’orange surgissent : les pieds des danseurs sont pinceaux. Majestueux.

Progressivement, le rond s’élargit sous l’effet d’une tempête solaire provoquée par la rencontre entre l’ensemble «graindelavoix» de Björ Schmelzer et la troupe d’Anne Teresa de Keersmaeker. Le sable vole aussi vers l’assemblée des spectateurs comme des grains de folie?La danse épouse l’énergie du lever du soleil : lente, progressive, créatrice mais aussi dévastatrice (quand un des danseurs se jette d’une balustrade). À mesure que nous avançons, que leur danse obscure éclaire, le son d’une meute de chiens s’entend de la ville encore endormie. Entre chien et loup, les corps creusent la scène pour créer le jaillissement de la lumière : l’aube surgit de la terre et fait valser une étoile d’étourneaux dans la Cour. La mort rode alors qu’une danseuse git au sol : la cérémonie répare le corps, pour articuler ce qui paraît désarticulé. La troupe s’avance, entame une procession impressionnante puis chante face à nous. Le jour est définitivement levé. Ils repartent pour réinstaller l’éphémère, réapparaître pour disparaître. Ils sont unis. «Cesena» chante l’unité, danse l’unisson.

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Le jour est maintenant là. Les hommes courent, se lancent des défis. La danse ouvre et resserre l’espace. Ce mouvement permanent me sollicite, parfois trop. Mon corps lâche quelques secondes, par petites touches : je lutte pour ne pas fondre avec eux?Leur danse est beaucoup moins conceptuelle que dans « en atendant », jouée l’an dernier au coucher du soleil dans le Cloître des Célestins. Ce matin, ce n’est pas  sa « grammaire » qui me transporte, mais l’espace construit par ces bâtisseurs. Alors qu’il nous revient habillé et épuisé, Matej Kejzar chante à nouveau un poème serbe. Sa diction presqu’éraillée surgit des profondeurs du palais. Il est la voix du jour, d’un chant métamorphosé par la fureur des corps.

Il est sept heures du matin. Anne Teresa de Keersmaeker nous a plongés dans l’essence même de sa danse: celle qui relie les corps, celle où la danse explore le chant et célèbre l’aube. À ne plus jamais s’en relever.

Pascal Bély, Le Tadorne.

« Cesena » d’Anne Teresa de Keersmaeker et l’ensemble « graindelavoix » de Björ Schmelzer. Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon. Du 16 au 19 juillet 2011.

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