C’est délicat d’évoquer l’identité au théâtre. Ce sont souvent des artistes sensibles, minutieux, habités par un propos, qui s’emparent de la question. Je me souviens encore de «Loin» du chorégraphe Rachid Ouramdane qui m’avait procuré des sensations étranges et contrastées. À partir de son récit familial fait d’exils et de déportations, il avait réussi à créer une histoire universelle qui pouvait parler à chacun de nous. Les vidéos, les sons et les mouvements rendaient poétique ce processus qui vous arrache à quelqu’un, à une filiation, à un territoire et finit par vous fragmenter. Spectacle inoubliable.

Il me revient l’?uvre du chorégraphe Raimund Hoghe qui avec le Congolais Faustin Linyekula, incarnait le lien chaotique entre corps du nord et silhouette du sud. «Sans titre» était une ode à la recherche identitaire à partir d’une danse qui supporte les stigmates de nos blessures pour tendre vers une relation apaisée avec ceux qui les ont provoquées. Ici aussi, une rage silencieuse et profondément poétique.
À côté, le spectacle «pluridisciplinaire»,  « Nour« , proposé par le collectif GdRA fait contraste. Même si le metteur en scène et acteur Christophe Rulhes rappelle que «l’identité, ça flotte» (jusqu’à appuyer son propos par une vidéo prise d’un bateau où l’on voit la terre s’éloigner?), l’?uvre présentée ce soir au Théâtre d’Arles ne tangue pas : elle nous coule. Tout à commencé vers 19h. Alors que «Nour» évoque l’histoire de Nour El Yacoubi née en France en 1983, d’origine algéro-marocaine et arabo-berbère, le théâtre n’a rien trouvé de mieux que de faire venir des femmes d’origine maghrébine pour proposer aux spectateurs des plats exotiques. Au coeur d’un lieu de culture, elles n’échappent pas à leur destin : les fourneaux…L’identité se résume à une fonction, à un cliché. Rageant.
Mais cela n’a rien d’étonnant. Car dans «Nour», la question identitaire ne s’écoute pas, ne se poétise pas (à moins que gueuler dans un micro soit un acte poétique et protestataire en soi). Elle sert de prétexte pour démontrer la palette des pratiques artistiques du GdRA : chant, musique, images documentaires, texte, cirque et danse. Il y en a pour tous les goûts. Et pour personne (alors même que les acteurs arborent un sweet à capuche rouge où est inscrit le mot «Personne»?). On affiche à défaut d’incarner. L’histoire de Nour aurait pu rejoindre la nôtre compte tenu des enjeux historiques qui nous relient (mais ils sont totalement escamotés tant la démarche est égocentrée).
Ici, l’identité se réduit à des symboles vestimentaires (jusqu’à en faire un musée?le clou du spectacle !) où l’habit fait le moine (sic).
Ici l’identité n’est pas un processus chaotique : c’est du mouvement fabriqué et mécanique à partir d’un trampoline, parce qu’il y en a toujours un dans les spectacles du GdRA.
Ici, la parole de Nour, de sa famille et de ses amis est au service de l’artiste. Un des acteurs (Julien Cassier) n’hésite pas à doubler un témoignage si bien que l’on n’écoute plus : on n’entend que lui. Les mots sont sans cesse malmenés (soit par la voix quand ça hurle, soit par la vidéo où ils défilent dans un générique) comme accaparés par ce collectif qui à force d’en changer la forme, déforme le fond comme si ce processus pouvait transcender.
Ici, l’identité est une question «spectaculaire» (visible quand un témoin en fait des tonnes autour de Mickael Jackson, car elle ressent probablement les intentions des artistes). Or, l’identité n’a rien à voir avec les ressorts du spectacle à moins de tendre vers le communautarisme et les bons sentiments.
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Au final, le regard de ce collectif vers l’immigré est condescendant. Ils fouillent le passé, mais ne l’écoutent pas. Les clichés s’accumulent, car ce n’est pas le fond qui importe. C’est la forme. À l’image de ce passage où à partir de son trampoline, le circassien Julien Cassier piétine la vidéo du visage de la grand-mère de Nour. Le rythme de la performance impose son tempo au temps de la rencontre.Tout un symbole.
Entre Nour et nous, il y a eux.
Eux, c’est la bande : bande sonore, bande annonce, bande dessinée, bande vidéo, bande passante ?
Puis la bande finit par devenir un groupuscule.
Il me terrorise à force de braquer sur moi les armes de la communication de l
a société du spectacle.
Pascal Bély – www.festivalier.net
« Nour » du collectif GdRA au Théâtre d’Arles le 7 décembre 2010.

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